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L’ÊTRE AIMÉ de Rodrigo Sorogoyen : la critique du film [Cannes 2026]

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Nom : El ser querido
Père : Rodrigo Sorogoyen
Date de naissance : 16 mai 2026
Type : sortie en salles
Nationalité : Espagne
Taille : 1h49 / Poids : NC
Genre : Drame

Livret de Famille : Javier BardemVictoria LuengoRaúl Arévalo, Marina Foïs…

Signes particuliers : Le talent de Sorogoyen frappe encore.

Synopsis : Réalisateur mondialement célèbre, Esteban Martínez revient en Espagne pour tourner son nouveau film. Il en offre le rôle principal à une jeune actrice inconnue, sa fille, qu’il n’a pas vue depuis treize ans. La jeune femme accepte cette formidable opportunité, mais sait qu’à l’occasion de ce tournage, elle va se confronter à un homme qu’elle n’a jamais pu considérer comme un père. Le poids du passé menace de rouvrir leurs blessures.

 VALEUR SENTIMENTALE PAR SOROGOYEN

NOTRE AVIS SUR L’ÊTRE AIMÉ

C’est probablement le cinéaste le plus passionnant à l’heure actuelle en Espagne (non, ce n’est plus Almodovar). La jeune carrière de Rodrigo Sorogoyen, c’est déjà quinze ans de vertiges cinéphiliques. Du polar Que dios nos perdones au drame sous tension As Bestas en passant par le thriller politique El Reino ou le bouleversant Madre, le madrilène n’en finit plus d’étourdir avec un cinéma d’une excellence rare. Et ce n’est pas prêt de s’arrêter puisque son dernier, L’Être Aimé, pourrait bien marquer l’édition 2026 du festival de Cannes où il est présenté en Compétition.
Emmené par le charismatique Javier Bardem et la jeune Victoria Luengo (La Chambre d’à côté ou Autofiction d’Almodovar, lui-aussi en compétition à Cannes), L’Être Aimé scrute les difficiles retrouvailles entre un père et sa fille. Célèbre réalisateur mondialement connu, Esteban Martinez revient en Espagne après de nombreuses années passées aux États-Unis, pour y tourner son nouveau film. Il propose l’un des rôles principaux à une jeune comédienne inconnue, sa fille, qu’il n’a plus vu depuis treize ans et dont il n’a jamais été proche. Elle accepte l’opportunité tout en sachant que les semaines à passer ensemble vont forcément raviver des blessures jamais cicatrisées.
On le sait capable d’être énergique dans son cinéma. Que dios nos perdones ou El Reino l’ont démontré. Mais Sorogoyen peut aussi être d’une sensibilité bouleversante. On l’avait compris avec Madre, portrait d’une mère en reconstruction depuis la disparition de son enfant. C’est plus ou moins ce Sorogoyen là que l’on retrouve avec L’Etre Aimé, et un peu de celui d’As Bestas aussi pour sa capacité à alimenter une tension sourde et rampante nichée au creux du drame. Mais parce qu’il aime se renouveler, se réinventer aussi, Rodrigo Sorogoyen montre encore d’autres choses. On rencontre cette fois le directeur d’acteurs hors pair et l’artiste capable d’une finesse saisissante pour raconter tout à partir de petits riens.
L’Être Aimé, c’est la chronique d’un tournage de cinéma où les relations intimes n’ont pas vraiment leur place dans le stress d’un travail intense. Les jours passent, les scènes se tournent, l’équipe vit, le film avance. Ce n’est que par petites touches, par des dialogues fugaces, des regards en coin ou des petits gestes discrets, que Sorogoyen instille le malaise qui sépare ce père qui n’en a jamais été un et cette fille qui voit en lui le cinéaste plus que la figure paternelle qu’elle a appris à oublier. Evidemment, on pense assez vite au Valeur Sentimentale de Joachim Trier.
L’Être Aimé fascine par la minutie de son approche, par la subtilité de son regard, par sa capacité à hurler en silence. Tout est planté dès une longue séquence d’introduction, des retrouvailles dans un restaurant. Un bon quart d’heure d’une discussion distante où les indices tombent furtivement de la table. À nous de les ramasser pour reconstruire la situation et comprendre des enjeux qui vont s’écrire entre méfiance et défiance. Le plaisir gêné de retrouvailles père-fille, la crainte de l’un, le ressentiment enfoui de l’autre, le déni, l’envie de faire bonne figure, l’impossibilité d’une normalité à cause des blessures du passé. Tout simplement brillant. Et au passage l’une des séquences de conversations au cinéma parmi les plus fortes depuis le Hunger de Steve McQueen quand le détenu Michael Fassbender échangeait avec l’aumônier de la prison.
Sa progression dialoguée donne le ton du film. D’abord, un faux départ, du genre où l’on répète plusieurs fois « et sinon ça va ? » pour tenter de briser la glace en sachant pertinemment qu’elle est trop épaisse pour se fissurer si facilement. Puis des pistes d’approfondissement qui se dessinent doucement et les rancœurs non-digérées qui finissent par sortir malgré la retenue. En une (longue) séquence, L’Être Aimé dit presque tout de l’impossible chemin qui se dresse devant lui. Si elle accepte la proposition de son paternel, cette jeune femme va passer plus de temps continu avec lui qu’elle n’en a jamais eu l’occasion. Comment cette cohabitation inédite va t-elle supporter le poids du passé ? Combien de temps se passera t-il avant que l’inéluctable confrontation ait lieu ? Une réconciliation affective est-elle possible ?
Autour de cette relation filiale disséquée avec une intelligence subtile, Rodrigo Sorogoyen tente de déployer un film de cinéma sur le cinéma, enrichi par une mise en scène qui s’amuse malicieusement avec les possibilités rhétoriques du septième art. Par moments, le cinéaste glisse quelques plans en noir et blanc au milieu de la couleur, quelques plans au format resserré dans son large 2:35, quelques images granuleuses au milieu de sa somptueuse composition. C’est peut-être là où l’on s’interroge. Ces grigris stylistiques sont-ils vraiment pertinents ? Apportent-ils vraiment quelque-chose ? Carte Doute. Ils semblent plus être le fruit d’une idée de petit malin glissée (voire improvisée) sans réelle cohérence artistique dans une globalité.
Positionné dans la continuité d’une filmographie jusqu’ici prodigieuse, L’Être Aimé semble être le moins bon film de Sorogoyen à ce jour. Une ironie au fond, car le cinéaste nous a habitués à une telle excellence, que même un film un brin « en-dessous » paraît quand même extraordinaire. Tout aussi imparfait qu’il puisse être (notamment dans sa construction avec une scène clé tendant soudainement le drame qui intervient très/trop tard), L’Être Aimé est néanmoins un film revendiquant d’une puissance émotionnelle discrète mais profondément marquante, sublimé par des comédiens tout en nuances et en fébrilité. Les longs-métrages se suivent et Sorogoyen ne déçoit toujours pas. La marque d’un très grand ?

 

Par Nicolas Rieux

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