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L’ABANDON de Vincent Garenq : la critique du film [Cannes 2026]

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Nom : L’Abandon
Père : Vincent Garenq
Date de naissance : 13 mai 2026
Type : sortie en salles
Nationalité : France
Taille : 1h49 / Poids : NC
Genre : Drame, Biopic

Livret de Famille : Antoine ReinartzEmmanuelle BercotEmma Boumali

Signes particuliers : Plus qu’un simple film hommage.

Synopsis : Tout le monde connaît le nom de Samuel Paty, mais peu de gens connaissent réellement son histoire. Le 16 octobre 2020, Samuel Paty, professeur d’Histoire-Géographie, est assassiné à la sortie de son collège. À la lumière des enquêtes et des procès, ce film revient sur ses onze derniers jours, et l’engrenage qui a conduit à sa mort tragique.

HOMMAGE ET SYMBOLE

NOTRE AVIS SUR L’ABANDON

16 octobre 2020, une vague d’émoi traverse une France choquée en apprenant l’assassinat de Samuel Paty, modeste professeur d’histoire-géographie d’un collège de Conflans en île de France, exécuté en pleine rue par un islamiste radicalisé. Réalisé dans le plus grand secret par Vincent Garenq (Présumé Coupable, L’Enquête), L’Abandon retrace les onze jours qui ont précédé le drame en conjuguant à la fois le film-enquête et le portrait d’un homme qui a tristement rejoint les livres d’histoire qu’il a enseigné avec passion à ses élèves pendant tant d’années. Incarné par l’excellent Antoine Reinartz (120 Battements par minute, Petite Nature), Samuel Paty reçoit un hommage bouleversant dans ce film présenté hors compétition au festival de Cannes. Mais toute son intelligence est justement de ne pas être un simple devoir de mémoire sur un martyr. A travers ce terrible fait divers connu de tous, L’Abandon se sert du symbole pour prendre de la hauteur et raconter quelque chose de bien plus général et sociétal.

On a eu beau suivre, s’informer, regarder, lire, l’histoire de Samuel Paty peut paraître encore floue pour certains dans le détail. Peut-être parce que les années passant, les drames comme celui-ci se suivent et se mélangent au final dans un torrent d’indignation et de tristesse continu. L’Abandon résume les étapes du drame sans pour autant se laisser aller à la facilité du simple déroulé factuel dénué de point de vue. Pour mille et une raisons, le projet était hautement casse-gueule. Le danger de ne pas trouver le juste équilibre (à plus forte raison dans le contexte politique actuel), l’envie de rendre hommage sans perdre de vue le factuel, l’impératif d’être fidèle tout en s’octroyant un pouvoir cinématographique, le besoin de trouver la bonne combinaison entre l’émotion pure et un propos devant prendre de la hauteur pour raconter plus qu’un simple fait divers… Trop souvent, ce genre d’entreprise ploie et s’effondre sous le poids de leur sujet et des intentions qui l’accompagnent. Brillamment, Vincent Garenq s’en tire en signant un très grand film, bien plus puissant qu’imaginé, bien plus intelligent que redouté, bien plus fort qu’escompté.

Les forces motrices de L’Abandon sont multiples. D’abord, il y a une qualité d’écriture exceptionnelle soutenant un regard passionnant sur le fait divers. C’est probablement là le plus grand exploit de Vincent Garenq, réussir justement à en faire plus que le déroulé journalistique d’un fait divers porté à l’écran. Le cinéaste, sur la base d’un livre-enquête de Stéphane Simon et d’un scénario coécrit avec Alexis Kebbas et l’une des sœurs de Samuel Paty, épouse un angle qu’il va s’appliquer à suivre jusqu’au bout. Tout est dans le titre, L’Abandon. En relatant les onze jours ayant précédé la tragédie, le film montre comment s’est orchestré le drame et souligne les dysfonctionnements divers qui ne l’ont pas empêché. A t-on abandonné Samuel Paty ? Probablement, en ne mesurant pas assez la gravité des faits qui étaient en train de se passer. En creux de son histoire, Samuel Garenq étoffe son film d’un regard lucide et pertinent sur les difficultés actuelles des métiers de l’enseignement. Plus particulièrement un personnel et des professeurs de plus en plus exposés, de moins en moins soutenus, contraints de constamment marcher sur des œufs et de faire attention à tout dans une société sous trop haute tension. Un sujet déjà au coeur du Pas de Vague avec François Civil il y a peu. Ce que l’on retient de tout cela, c’est qu’être prof aujourd’hui est une vocation quasi héroïque. Et c’est terrible à admettre. Au final, plus qu’un biopic dramatique, L’Abandon est un implacable radiographie sociétale qui dit beaucoup de choses de notre monde actuel.

Devant le fond, il y a la forme. Et là aussi, Vincent Garenq joue une partition parfaite. L’Abandon brille par sa minutie, par sa précision, par sa pudeur et sa sobriété, par sa justesse constante aussi. L’émotion bien présente n’outrepasse jamais l’histoire (que ce soit avec un petit ou un grand H), le film se garde toujours de céder au sensationnalisme facile. Vincent Garenq donne l’impression de reconstituer plus qu’il ne fictionnalise, il s’efforce de se positionner à la bonne distance de son récit, de trouver le bon équilibre entre neutralité et hommage, entre la tragédie humaine et les enjeux politiques. Les ressentis viennent finalement d’eux-mêmes sans que rien ne soit jamais forcé. C’est l’une des choses qui surprend le plus d’ailleurs, on connaît tous la finalité du drame et pourtant on la redoute tellement, comme si l’on espérait encore que l’histoire puisse s’écrire autrement. Une tension terrible accompagne un film pesant, révoltant et bouleversant, qui décortique avec clairvoyance les horribles mécanismes à l’œuvre, sans pour autant céder à la simplification des positions. Garenq prend d’ailleurs bien soin de ne pas accuser une communauté toute entière (l’un des plus gros dangers du film quant à sa possible réception publique). Le cinéaste pose régulièrement des balises narratives pour désamorcer le procès généralisé et bien cibler le combat contre le radicalisme.

Et puis un mot bien sûr de l’interprète. Dans un rôle éminemment difficile, Antoine Reinartz adopte lui-aussi la sobriété générale du film. Sa tâche était lourde, le comédien l’épouse avec conviction et se fait totalement oublier derrière le sujet et l’image de Samuel Paty, tout comme ses confrères et consœurs, dont une excellente Emmanuelle Bercot en proviseure malmenée.

Oui, L’Abandon est un film brillant. Un film bouleversant, tendu, glaçant, et remarquablement intelligent. Un film habile dans sa méthodologie, sa solidité, son efficacité, mais surtout un film digne, un film qui rend un hommage pudique à une victime de la terreur idéologique tout en ayant le courage d’aller au-delà pour exprimer des choses fortes avec un dosage parfait entre finesse et impact. Quel choc !

 

Par Nicolas Rieux

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