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LUX ÆTERNA de Gaspar Noé : la critique du film

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Carte d’identité :

Nom : Lux Aeterna
Père : Gaspar Noé
Date de naissance : 2019
Majorité : 20 avril 2021
Type : sortie en DVD
Nationalité : France
Taille : 51 min. / Poids : NC
Genre : Drame

Livret de Famille : Béatrice Dalle, Charlotte Gainsbourg, Abbey Lee…

Signes particuliers : Gaspar Noé conjugué au moyen-métrage.

 

 

FASCINANT, ÉREINTANT, HYPNOTIQUE

NOTRE AVIS SUR LUX AETERNA

Synopsis : Charlotte Gainsbourg accepte de jouer une sorcière jetée au bûcher dans le premier film réalisé par Béatrice Dalle. Or l’organisation anarchique, les problèmes techniques et les dérapages psychotiques plongent peu à peu le tournage dans un chaos de pure lumière.

  

Quand on va voir un Gaspar Noé, on sait dans quoi on met les pieds (ou auquel cas, ça va franchement faire tout bizarre). Gaspar Noé a une conception du cinéma qui dépasse la simple mise en images d’histoires écrites. Plus proche d’un plasticien expérimentaliste, il aime aller chercher l’expérience audiovisuelle, presque de l’ordre du happening artistico-sensoriel. Et de tentative en tentative, son but semble clairement être la quête du film total, celui qui déboulonnerait complètement le spectateur au point de le noyer dans une œuvre « vivante » avec laquelle il fusionnerait intensément, passionnément… à la folie. Avec Enter the Void, Noé avait déjà fait fort. Si (l’excellent) Love semblait plus mesuré (quoique), les velléités expérimentalistes du cinéaste étaient reparties à la hausse avec le nettement moins maîtrisé Climax, où Noé flirtait à la lisière de l’involontaire auto-parodie. Et s’il avait enfin atteint son but avec Lux Aeterna, moyen-métrage présenté en Séance de Minuit à Cannes en 2019 avant une courte distribution en salles à l’automne dernier (entre deux fermetures de nos salles de cinéma).

De quoi parle Lux Aeterna ? Déjà, et venant de Gaspar Noé la question peut sembler légitime, est-ce que le film cause de quelque chose ? La réponse est oui, doublement voire triplement oui. Sur le tournage d’un premier film réalisé par Béatrice Dalle dans lequel Charlotte Gainsbourg fait une apparition amicale, tout part en cacahuète. D’abord bordélique puis anarchique, l’organisation vire lentement mais sûrement au chaos alors que les minutes passent et que tout déraille.

Avec Lux Aeterna, Gaspar Noé éventre les coulisses du cinéma au couteau et expose sa tripaille gluante et sanguinolente aux yeux de tous. Une manière pour le cinéaste de désacraliser le ronflant « septième art » si souvent pris avec un sérieux presque arrogant. L’entreprise est d’autant plus peu banale quand on connaît la genèse de Lux Aeterna. Le film n’est pas une dérive artistique personnelle de Gaspar Noé mais une… commande de la Maison Yves Saint-Laurent ! Dans le cadre d’un projet artistique collectif baptisé Self, Gaspar Noé avait pour consigne de réinterpréter l’image de la maison YSL de la manière qu’il l’entendait. Seules obligations, utiliser des costumes Saint-Laurent et diriger des visages emblématiques de la marque. D’où Dalle, Gainsbourg, Abbey Lee…

Tourné dans une urgence totale (le film s’est fait en deux mois et demi tout compris, du lancement du projet à sa réalisation en passant par l’écriture, les castings et la production), Lux Aeterna transpire une formidable vitalité que ses conditions de production ont sans doute influée et aidée. De cette urgence, Gaspar Noé a tiré une créativité débordante, une authenticité qui se marie à merveille à sa folie artistique, laquelle fracasse l’écran en mille morceaux. Le film mélange fiction et réalité, à l’image de cette introduction incroyable où pendant douze minutes, Béatrice Dalle et Charlotte Gainsbourg improvise une conversation où elles parlent de cinéma, de leur vécu, d’expériences véridiques, d’elles-mêmes… De la fiction-vérité qui ouvre la voix vers un drame qui va ensuite glisser du barré vers le viscéral.

Comme à son habitude, Noé va jouer avec le langage du cinéma, avec le son, la musique, avec l’image, avec les couleurs, avec le montage, recherchant comme une sorte de plénitude extatique qu’il compare à celle que vivent les épileptiques une seconde avant une crise (on passera sur cette métaphore franchement discutable). Plus que jamais, son style radical et extrémiste défigure l’écran. Régulièrement, Lux Aeterna affiche quelques citations de Dreyer, Fassbinder, Godard, Buñuel. Le point commun entre ces illustres cinéastes ? Tous avaient des univers forts et des styles très emblématiques. « Un metteur en scène est l’homme qui doit marquer de sa griffe un film » disait notamment Dreyer dans l’une d’elles. Cette phrase est comme un crédo qui résonne chez Gaspar Noé, metteur en scène qui n’a jamais fait dans le « lisse », qui a toujours affiché une patte très identifiable, très extrême. La griffe Noé laisse des cicatrices profondes, elle ne caresse pas, elle arrache la peau, les yeux, elle provoque de douloureuses sensations parce qu’ainsi doit être le cinéma selon le père de Irréversible. Il doit marquer, déboussoler, malmener, pousser le spectateur dans ses plus lointains retranchements pour faire ressentir des émotions, quitte à les extirper avec violence. Lux Aeterna fait ressentir des choses, il aspire le spectateur dans une spirale vertigineuse où l’on est comme hypnotisé par une mise en scène du chaos à l’état pur. Avec ce souci constant d’imposer une patte, de personnifier une œuvre pour la rendre « différente ». La différence, l’un des sujets qui va battre cœur et poumons de ce Lux Aeterna…

Excessif, tapageur, fantasque, taré, Lux Aeterna l’est. Mais là où Gaspar Noé a pu avoir tendance à se prendre un peu trop au sérieux au point d’abandonner certaines de ses entreprises au ridicule du pur film-gadget (Climax par exemple), il fait cette fois preuve d’un humour tout en dérision et en ironie mordante. Sur un postulat de 50 minutes (format qui lui va comme un gant au final), Gaspar Noé livre l’un de ses efforts les plus aboutis. Un brûlot enragé qui se sert de l’histoire tragique des chasses aux sorcières pour parler (un peu) de la femme, et surtout du cinéma et de la condition de l’artiste marginal, généralement chassé opiniâtrement par les producteurs effrayés face à l’incontrôlable et au talent différent qui ne rentrerait pas dans un moule. C’est dans l’adversité que les fous tentent de créer et c’est ce qu’illustre Lux Aeterna avec son tournage obsessionnel qui navigue entre la créativité fiévreuse et le chaos dévorant. Tout commence par la lenteur d’un dialogue fixe et finit par une explosion artistique survoltée. On en ressort lessivé, déstabilisé, paumé, mais bordel que la mise en abyme est jouissive, en plus d’être par moments somptueuse !

BANDE-ANNONCE :

Par Nicolas Rieux

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