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EFFACER L’HISTORIQUE de Benoît Delépine et Gustav Kervern : la critique du film

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Carte d’identité :
Nom : Effacer l’historique
Pères : Benoît Delépine, Gustav Kervern
Date de naissance : 2019
Majorité : 26 août 2020
Type : sortie en salles
Nationalité : France
Taille : 1h46 / Poids : NC
Genre : Comédie

 

Livret de famille : Blanche Gardin, Denis Podalydès, Corinne Masiero, Yolande Moreau, Benoît Poelvoorde, Michel Houellebecq, Bouli Lanners, Vincent Dedienne, Vincent Lacoste…

Signes particuliers : Delépine et Kervern tournent en rond.

LE MONDE COURT À SA PERTE (OU L’A DÉJÀ RENCONTRÉE)

NOTRE AVIS SUR EFFACER L’HISTORIQUE

Synopsis : Dans un lotissement en province, trois voisins sont en prise avec les nouvelles technologies et les réseaux sociaux.Il y a Marie, victime de chantage avec une sextape, Bertrand, dont la fille est harcelée au lycée, et Christine, chauffeur VTC dépitée de voir que les notes de ses clients refusent de décoller.Ensemble, ils décident de partir en guerre contre les géants d’internet. Une bataille foutue d’avance, quoique…   

Voir les lunaires Gustave Kervern et Benoît Délépine un jour primé dans un festival aussi réputé que la Berlinale, si on nous avait dit ça il y a quinze ans à l’époque où les deux zozos faisaient les pitres sur la télé grolandaise, on ne l’aurait certainement pas cru. Et sans doute qu’eux non plus. Pourtant, c’est ce qui est arrivé cette année. Alors que leur cinéma n’a cessé de gagner en maturité depuis Mammuth (qui avait été présenté à Berlin justement), Effacer L’Historique a connu les joies d’un couronnement ronflant puisqu’il est reparti d’Allemagne avec un Ours d’Argent spécial 70eme anniversaire (de la manifestation). Un sacre prestigieux qui cache malheureusement une autre réalité : malgré ses promesses, Effacer L’Historique n’est pas leur meilleur film. Emmené par les tout aussi décalées Blanche Gardin, Yolande Moreau et Corinne Masiero, accompagnées de Denis Podalydès, Effacer L’Historique poursuit le travail précédemment entamé par les deux compères puisqu’il y est encore question de dénoncer le capitalisme, la mondialisation et la société de surconsommation, le tout sous couvert de comédie sympathiquement perchée.

La présence de « guest » allant de Benoît Poelvoorde à Michel Houellebecq en passant par Bouli Lanners ou les « Vincent » Dedienne et Lacoste, prouve que le cinéma déjanté et engagé du tandem Kerven/Delépine est à la mode, et les plus grands s’y précipitent pour prendre part au mouvement, à l’image de Jean Dujardin dans I Feel Good. Tant mieux dira t-on, car ce cinéma libre, frondeur et va-t’en-guerre est nécessaire. Kervern et Delépine sont comme deux militants du peuple qui utilisent le rire pour guerroyer et l’absurde pour dénoncer justement l’absurdité d’un monde à la dérive. L’amusement devant Effacer L’Historique, c’est que les tribulations de ces ex-normaux d’hier devenus des marginaux d’aujourd’hui empêtrés dans les maux de la société, nous parlent. Tout nous est familier, du plus gros au détail. Les méandres d’internet royaume de l’insaisissable, de l’abstrait et des mots de passe à en perdre la boule, les nouvelles technologies qui nous envahissent, le désœuvrement et les galères de fric et de boulot, l’abandon des laissés-pour-compte qui n’ont plus personne vers qui se tourner (à part les amis fidèles car l’entraide reste une seule valeur sûre), les appels incessants de ces plateformes téléphoniques qui veulent nous vendre une véranda ou une nouvelle offre mobile, l’addiction aux réseaux sociaux, le bio, les comptes premium, le prix scandaleux de la barquette de jambon Fleury-Michon, la mode des Uber avec la psychose du nombre d’étoiles et leurs services futilement drôles genre « bonbons et bouteilles dans la portière » (merde, au fond on veut juste un taxi, pas un drugstore)…

Quand cette petite bande de Gilets Jaunes d’hier décide de se rebeller contre la société en se rappelant leurs récents idéaux scandés sur le rond-point du coin, ils vont se faire aspirer dans une aventure entre le burlesque et le kafkaïen, et comprendront que le monde est désormais si dématérialisé qu’il n’est plus tangible et concret. Comment alors y trouver sa place ? Surtout quand on est déconnecté et qu’on n’y comprend plus rien au point de partir en croisade pour retrouver un truc perdu sur le « cloud », cette entité si proche et si loin.

Sur le papier, Effacer L’Historique regorge de saillies politiques pertinentes sur la société moderne. Et rarement le style décalé du tandem n’aura été aussi adapté à son propos. Effacer L’Historique est complètement toqué du ciboulot, mais ainsi est le monde aujourd’hui quand on l’observe avec un peu de recul, une espèce de non-sens qui se confond constamment en ridicule par l’irrationalité de sa marche en avant (ou en arrière ?). Par le biais de la farce saugrenue, le duo Kervern/Delépine se veut et se montre féroce, mordant leurs thématiques avec une frénésie insensée qui se voudrait aussi savoureuse qu’intelligente. Mais alors que l’on accepte l’invitation et que l’on veut se lancer avec hardiesse dans cette campagne de dénonciation frappadingue, l’éclat se craquelle. Plus le film avance et plus il patine, plus Kervern et Delépine entendent rentrer dans le lard de la société et plus on se rend compte qu’Effacer L’Historique est surtout un catalogue de leurs thématiques fétiches. Certains parleront d’un « film-somme », d’autres y verront plutôt une vaste redite packagée dans une sorte de « compilation best-of ». Et dans tous les cas, sur la longueur, Effacer L’Historique de se déliter, son souffle punk s’épuise, écrasé par un trop-plein d’outrances et de métaphores, son portrait au vitriol est plombé par sa vulgarité formelle (dénoncer ne doit pas obligatoirement rimer avec laideur visuelle, surtout quand elle commence à devenir une posture artistique) et une sorte de cacophonie émerge d’un discours maîtrisé sur le fond politique mais moins dans sa traduction imagée.

Par moment, on pourrait croire que l’on est face à une effrayante dystopie… avant de réaliser que ce sombre futur, c’est bel et bien aujourd’hui. De film en film, Kervern et Delépine continuent de travailler une même devise, la superficialité de notre monde qui ne tourne plus vraiment rond est en train de tuer le « ‘vrai », le concret, le simple, l’humain. Peut-on y faire quelque chose ou le désespoir a t-il déjà gagné ? Une chose est sûre, la lutte passera par la fraternité, la solidarité, l’authenticité. Des valeurs en passe d’être oubliées, remplacées par la communication, le numérique, l’immatériel, la technologie… le « progrès » comme ils disent. Mieux vaut en rire au fond car il ne reste plus que ça (ou se flinguer, mais le rire est bon pour la santé lui).

BANDE-ANNONCE :

Par Wilfried Rennahan

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