THE MASTER (critique)

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Carte d’identité :
Nom : The Master
Père : Paul Thomas Anderson
Livret de famille : Joaquim Phoenix (Freddie), Philip Seymour Hoffman (Lancaster Dodd), Amy Adams (Peggy Dodd), Jesse Plemons (Val Dodd), Laura Dern (Helen), Rami Malek (Clark)…
Date de naissance : 2012
Nationalité : États-Unis
Taille/Poids : 2h17 – 32 millions $

Signes particuliers (+) : Techniquement, la mise en scène est superbe. Techniquement, Joaquim Phoenix est impeccable…

Signes particuliers (-) : D’un ennui monstrueux, d’autant que PTA se regarde filmer en recherchant une grâce forcée qui coupe toute immersion.

 

LA COMMUNAUTÉ DE L’AGNEAU

Résumé : Vétéran revenu du front du Pacifique psychologiquement pas très stable, Freddie fait fortuitement la connaissance de Lancaster Dodd, un philosophe-docteur-écrivain qui est à la tête d’un mouvement de pensée, La Cause. Freddie tombe sous le charisme de cet homme…

Pour son sixième long-métrage, le brillant cinéaste Paul Thomas Anderson n’a pas choisi la facilité en se plongeant dans les méandres des fondements d’un mouvement sectaire au travers de la relation psychologique entre un disciple naissant, paumé dans sa vie privée et tombant sous la coupe d’un « maître », un homme aussi intelligent que trouble, fondateur d’une communauté de pensée. Le sujet est plus sombre qu’à l’accoutumée chez le surnommé PTA mais ne s’inscrit pas moins pour autant dans ses thématiques les plus chères, celles qui ont jalonné son cinéma depuis toujours, avec une fois de plus, l’étude d’une « famille », non pas cette fois-ci au sens premier et charnel, mais dans le sens « famille composée » où plutôt communauté dont l’organisation fonctionne comme une cellule familiale type avec un patriarche à sa tête.

Pour la réalisation de cet ambitieux The Master, Anderson réussit enfin à travailler avec un comédien après lequel il courait depuis plus de douze ans, avoue t-il. L’exceptionnel et imprévisible Joaquim Phoenix incarnera Freddie Quell, un homme à classer dans la catégorie des « vauriens », ancien soldat s’étant battu dans le Pacifique durant la Deuxième Guerre Mondiale et désormais vagabond alcoolique distillant lui-même sa propre gnôle et courant de petit boulot en petit boulot et s’attirant des problèmes partout il passe par son caractère violent, insolent et instable. Paumé, en rupture totale avec la vie et la société, Freddie va croiser la route de Lancaster Dodd, un homme charismatique, brillant intellectuel et fondateur d’un mouvement appelé La Cause et qui réunit des disciples un peu partout à travers les États-Unis. Fasciné par un homme lui tendant la main, Freddie se laisse alpaguer par cet écrivain-philosophe-docteur et tombe dans le mouvement, rejoignant une petite communauté qui n’a pourtant rien de si étrange vue de l’extérieur. Freddie peut-il être « dompté » ? La violence tapie en lui peut-elle être canalisée ? Telle est la question, tels sont les enjeux du combat psychologique qui s’instaure entre Freddie et Lancaster communément appelé « the master ». C’est au récurrent dans son cinéma Philip Seymour Hoffman que Paul Anderson (Thomas bien sûr, pas « WS ») confie le rôle de Lancaster Dodd. Un rôle compliqué qui doit allier des extrêmes entre la douceur et l’inquiétant, le trouble et la sincérité, la compassion et le doute des intentions. Face à lui, Phoenix n’est pas mieux loti question facilitée de travail. 15 kilos de moins et apprendre à se mouvoir, à parler, à réagir comme un être écorché vif (heureusement, l’acteur a l’habitude de ce type de rôle) sans cesse tiraillé entre cette main tendue et ses propres démons intérieurs qui le rongent et le détruisent voire le poussent à se détruire.

Faire un drame lent, essentiellement psychologique et réflexif, fonctionnant non pas dans son aspect premier avec ses évènements narratifs mais au second degré, derrière l’aspect fortuit des choses, derrière la narration de base mais plutôt au niveau du sens qu’elle convoque par son déroulement, PTA s’est imposé un exercice extrêmement complexe avec The Master dont il a écrit, comme à son habitude, lui-même le script. Pourtant, il semblerait qu’il s’en soit bien sorti au vu de la réception du film, bête monstrueuse de festival qui empile les récompenses à ne plus savoir quoi en faire (et les Oscars approchent à grands pas !). Tourné en 70mm, un format déjà rarement employé à la base et disparu depuis le Hamlet de Kenneth Branagh (utilisé sur des films comme 2001, L’Odyssée de l’espace ou Ben-Hur) non par simple caprice mais pour le rendu visuel « suranné » qu’il procurait aux images (l’action se situant dans les années 50), The Master est une fois de plus une étourdissante œuvre signé d’un cinéaste dont les aptitudes esthétiques ne manquent de rappeler certains perfectionnistes qui ont durablement et à jamais marqués l’histoire du cinéma. Visuellement magistral, extrêmement fin et profond narrativement, The Master avait tout pour être l’un des temps forts de cette nouvelle année 2013, une œuvre ambitieuse et réussie poussant le portillon pour entrer chez les chefs d’œuvre. D’autant que le buzz médiatique sera au rendez-vous avec le déclenchement d’une polémique face à l’hostilité de l’Eglise de la Scientologie qui y a vu une retranscription des débuts de son mouvement et surtout de son chef « spirituel », Ron Hubbard. Anderson se défend de toute similitude par « l’atemporalité » de son sujet qui, selon lui, pourrit se passer n’importe quand et surtout n’importe où. Pourtant, il faut bien reconnaître que le récit prête à confusion et même si cela n’est pas direct, en décrivant les mécanismes de construction d’un mouvement de pensée à visée sectaire,  se dirigeant vers la construction d’une communauté de fidèles dévoués, Paul Thomas Anderson ne pouvait esquiver la comparaison. The Master est clairement l’histoire des fondations d’un mouvement similaire à la Scientologie, prenant sa source sur la culture, l’éducation, l’intelligence de ses adeptes, généralement aisés pour les membres voire en perdition et du coup facilement contrôlable pour les hommes de main. Un mouvement qui d’abord passe par des écrits parlant de l’homme au centre de l’univers, de philosophie, de science en ayant recours à beaucoup de psychologie utilisée de façon retorse.

Tout aurait pu être passionnant dans The Master. « Aurait » seulement. Indéniablement, Anderson s’essaie à autre chose et signe un film très différent de ses précédents travaux. Plus sombre, plus sérieux. Et le cinéaste n’a pourtant jamais été aussi bon que lorsqu’il parsème ses films d’une note de légèreté appelant même par moments un humour loufoque et amusé. The Master, même s’il essaie de glisser quelques touches humoristiques par-ci par-là, est au contraire d’un sombre sérieux implacable et plombant, empêtré dans la boulimie artistique de son auteur qui est tellement obnubilé par sa volonté de livrer son chef d’œuvre grandiose et absolu par une œuvre riche et définitive, qu’il en oublie complètement le vibrant épidermique sur lequel repose généralement le grand cinéma. The Master convoque autant, dans chacun de ses plans, le meilleur du cinéaste mais aussi d’artistes comme Terrence Malik ou Kubrick, que la lourdeur d’un cinéma poseur et indigeste évacuant tout sens du plaisir et de l’agréable pour se diriger vers un « cinéphilisme » pesant. Etrangement (alors qu’ils sont la base essentielle du métrage) les personnages s’effacent derrière une forme d’absence de sincérité roublarde et l’immense profondeur thématique qui aurait pu soutenir la puissance de cet ambitieux exercice, derrière l’ennui incessant qui guette un spectateur partagé entre l’impressionnant et l’assommant, l’étourdissant et le chaos laissant songeur. The Master est un duel, entre un disciple et son gourou, un film qui parle de destruction et de construction de soi, de faibles et de forts, de la place de l’homme dans le monde et de croyance, d’amour et de philosophie constructive, de mécanique de pensée et d’emprise sur autrui. En somme, un film dont les personnages seront le ciment fondateur et que le cinéaste ne juge jamais, grande prouesse à la vue de la délicatesse du sujet. Pourtant, rarement The Master ne parvient à vraiment nous intéresser à eux. Malgré la prestation énorme de ses comédiens, une distance grande comme un fossé est instaurée entre Freddie Quell, Lancaster Dodd et les autres et nous, spectateur. Difficile alors de se laisser happer par une œuvre qui loupe le coche. Anderson a voulu faire trop bien, son film ultime dont la perfection l’aurait ainsi rapprocher d’un Kubrick qui semble être le sien de maître de pensée. Mais The Master n’est au final qu’un long périple douloureux dont on voit la grandeur, dont on aimerait qu’il nous fascine, qu’il nous passionne, qu’il nous entraîne. Mais l’étincelle qui allumerait alors la mécanique lourde pour la rendre légère par sa mobilité, ne prend pas. Et malgré sa richesse et sa profondeur, malgré son génie, malgré ses qualités formelles et malgré ses excellents comédiens (y compris les seconds rôles, d’une Amy Adams troublante et angoissante à un Jesse Friday Night Lights Plemons pas assez exploité alors que son personnage recelait un potentiel en or dans le récit), on regrette l’absence de limpidité, l’absence de connivence instaurée entre le public et l’œuvre. The Master est de ces films amples qui ne livrent pas tous leurs secrets à la première vision car ils refusent toute construction classique et manichéenne (il n’y a par exemple ni bon ni mauvais dans cette histoire). La frustration en est d’autant plus forte que l’on perçoit sans cesse le chef d’œuvre face à soi sans pouvoir le toucher du doigt, sans pouvoir y adhérer totalement en s’y abandonnant. A moins que ce ne soit affaire personnelle et c’est très certainement le cas. The Master est typiquement le genre de film qui soit va vous emporter dès ses premières minutes dans sa maestria et son affect à fleur de peau grâce au personnage de Freddie Quell, soit va vous laisser sur le bas côté. Et dans ce second cas, c’est à un très loooong chemin que vous devez vous attendre, d’une pesanteur habitée.

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