KILL LIST (critique)

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Carte d’identité :
Nom : Kill List
Parents : Ben Wheatley
Livret de famille : Neil Maskell, Myanna Buring, Harry Simpson, Michael Smiley, Struan Rodger, Emma Fryer, Ben Crompton…
Date de naissance : 2011
Nationalité : Angleterre
Taille/Poids : 1h35 – £500.000

Signes particuliers (+) : Coup de poing cinéphilique. Radical et différent, efficace et immersif. Un esprit à l’ancienne et très référentiel. Troublant.

Signes particuliers (-) : Sa confusion assumée pourra énerver les amateurs d’explications claires et précises.

 

SOS. Stop. Ciné anglais énervé. Stop. Demande renforts. Stop.

Résumé : Huit mois après un boulot désastreux effectué à Kiev et dont il n’arrive pas à se remettre, Jay, un ancien soldat devenu tueur à gage, est pressé par son partenaire et ami Gal, de se remettre en selle et d’accepter un nouveau contrat qui leur est proposé. Mais la santé mentale de Jay le lui permet-il ?

Avec sa rondouillette tête d’anglais pure souche, Ben Wheatley pourrait avoir des allures de bon gars, de nounours tout gentil tout plein. Mais non. Le jeune Ben Wheatley a des allures de fou furieux et c’est à l’image de son cinéma. Après un modeste premier essai en 2009 intitulé Down Terrace, le retour du bonhomme est précédé d’un bouche à oreille annonciateur démentiel. Son petit dernier, Kill List, auréolé de prix dans plusieurs festivals à travers le monde, serait une bombe atomique dégommant le paysage cinématographique anglais, jetant plus qu’un pavé, un palette entière dans la marre d’un cinéma pourtant déjà bouillonnant mais qui, visiblement, pourrait l’être encore davantage ! Présenté en France au parisien Festival de l’Etrange, Kill List a reçu un accueil plus que favorable, un triomphe à la hauteur des attentes espérées. Du moins… par une partie du public en tout cas.


Il est extrêmement difficile et délicat d’évoquer et de tenter de ranger Kill List dans un genre pour mieux en dresser le portrait tant l’on se retrouve plus face à une expérience audio-visuelle et sensorielle que face à un simple film de cinéma narratif, simple et ordonné selon les canons en vigueur aujourd’hui. Fiévreux, déboussolant, Kill List promet de déstabiliser totalement le spectateur, de le fasciner et de l’hypnotiser le temps d’un trip hallucinatoire dont il va falloir plusieurs minutes voire heures pour s’en remettre… Si l’on s’en remet !


Ben Wheatley compose une œuvre à la fois complexe, riche mais également élégante, fascinante et surtout envoutante. Kill List est la synthèse de trois films en un seul, la synthèse de plusieurs genres, de plusieurs sujets abordés, de plusieurs styles croisant des univers aussi différents que ceux de Ken Loach, de Robin Hardy, de Kubrick (d’autres grands du cinéma anglais). S’ouvrant sur le ton du film social à l’anglaise où l’on assiste à la désagrégation d’un foyer familial accablé par les dettes au point que la situation finisse par rejaillir sur les relations entre un époux et sa femme en conflit constant, le tout sous le regard d’un bambin innocent ne comprenant pas vraiment de quoi il en retourne, on se croirait presque chez Ken Loach. Tout est là et juste : les reproches, les affrontements vindicatifs, les coups bas, les tentatives de conciliation, la violence verbale voire physique. Mais ce prologue n’est qu’illusoire, n’est qu’une introduction brouillant les pistes. Kill List passe très rapidement la seconde et entre de plein pied dans le polar hardcore et jusqu’au-boutiste. S’ouvre ainsi un nouveau film conservant toujours cette esthétique typique du cinéma anglais mais désormais, le film sera brutal, sans concession aucune (la terrible et implacable scène du marteau… tétanisante). Kill List devient tendu, la corde, ou plutôt le fil, sur lequel il évolue se raidit à mesure de la progression dramatique et sur un tempo calé parfaitement sur celui d’un spectateur qui progressivement se recroqueville sentant que Wheatley, en grand chef d’orchestre, nous mène quelque part. on ne sait pas très bien où, mais on sent que ça va déplaire, que ça va faire mal, que ça ne va pas être en douceur, que l’on n’est pas dans une petite féérie fantaisiste hollywoodienne mais que l’on est là pour être dans l’inconfort, dans le malaise, dans l’étrange aux limites du surréel, aux limites du fantastique et du fantasmagorique. Débute alors un troisième film, que nous tairons ici par respect pour ceux n’ayant pas encore vu cette petite pépite de début d’année. Car cette troisième partie est bien sûr la plus intense, la plus folle, la plus timbrée que le cinéma nous ait offert ces temps-ci. Et c’est totalement halluciné que le spectateur assiste à un « moment de cinéma monumental », sans forcément tout comprendre de ce qui se déroule sous ses yeux ou au contraire, le réalisant avec effroi et le sentiment d’être glacé sur place de la tête aux pieds… Un final en forme de confirmation de tout ce à quoi l’on a assisté depuis le début : Kill List n’est pas un film destiné à être agréable, à caresser le spectateur dans le sens du poil, à faire plaisir. C’est tout l’inverse. Un voyage exceptionnel, une expérience douloureuse et totale à la puissance indéniable, une réussite exemplaire aussi terrifiante qu’hypnotique à condition d’accepter de s’abandonner totalement à lui, de laisser Wheatley prendre les commandes et nous diriger avec un plaisir diaboliquement malin.


Car au-delà de l’expérience cinématographique, le jeune Wheatley peut nous prendre en charge, on ne va pas le rejeter tant son œuvre est d’une beauté fatale, tant elle va nous happer comme ces femmes des films noirs américains de l’âge d’or hollywoodien. Elles étaient belles, elles étaient méchantes… mais elles étaient tellement séduisantes que l’on oubliait tout et qu’on se laissait entrainer, avoir, totalement, démesurément. Kill List fonctionne sur ce même principe. Changeant systématiquement de style, d’esthétique, de thématique, presque de sujet en jouant sur les ruptures de tons, Ben Wheatley fait pourtant preuve d’une cohérence parfaite tout au long d’un film à la maîtrise forçant le respect. Passant du film social à l’anglaise au polar sombre et violent, empruntant et assimilant l’héritage de la grande tradition du cinéma fantastique britannique, de la Hammer à The Wicker Man de R. Hardy, Wheatley mélange, rend hommage, reprend, assimile et régurgite en modelant. Si pour le spectateur, les ruptures de ton peuvent décontenancer, elles vont pourtant prendre toute leur logique au terme d’un long voyage dans l’inconnu ponctué d’un final totalement barge et barré mais à la fois langoureusement sublime et violement douloureux. Virtuose de part en part, Kill List est ainsi presque comme un voyage dans l’histoire du cinéma anglais où tout ce qu’il a pu faire de meilleur est ici réemprunté pour créer du neuf moderne à partir de références intelligemment utilisées et pas seulement re-balancées dans une débauche de culture cinéphilique superficielle. Et ce puzzle fait de drame sur l’échec social, de polar percutant et sordide, de psychologie déviante, de fantastique renvoyant aux contes et légendes anglaises, fait de vie urbaine grisâtre et de campagnes fantasmagoriques, ce puzzle de se mettre en place avec une malice et une intelligence terribles et millimétrées, orchestrées de main de maître par un artiste.


Film coup de point dérangeant, film à ambiance désarçonnant rappelant foison de références, de L’Echelle de Jacob à The Wicker Man, des polars violents à la Get Carter aux drames anglais, ce second méfait d’un jeune cinéaste timbré qui a décidé d’exorciser ses pulsions sur pellicule, vient s’inscrire parmi les meilleurs films anglais de ces dernières années. Et la confirmation de tomber : l’île britannique a une réserve, une nouvelle génération douée, dingue mais jubilatoire. On sent parfois une esthétique commune avec celle de Neil Marshall par exemple dans ce Kill List tout comme on sent un héritage commun avec David Keating, auteur du superbe Wake Wood. Mais Ben Wheatley signe un film personnel en hommage à plusieurs grandes traditions du cinéma anglais et prouve que son pays n’a pas perdu la main et peut encore nous asséner des coups de massue nous faisant tituber bien après l’écran noir et la lumière revenue. Si certains ne comprendront pas tout, si certains resteront totalement hébétés par un final incroyable et débordant de génie pur mais en même temps venu d’ailleurs où l’on hésite presque à comprendre tant on a peur de ce qu’il y aurait à comprendre, Kill List n’en demeure pas moins pour autant une réussite implacable, un tour de force puissant, difficilement supportable et toujours tendu, électrique et poétique à la fois, mais à la maestria magique et envoutante. Un film à l’ancienne déjà culte à peine né ?! Chapeau bas l’artiste !!

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