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PIECES OF A WOMAN de Kornél Mundruczó : la critique du film [Netflix]

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Carte d’identité :

Nom : Pieces of a Woman
Père : Kornél Mundruczó
Date de naissance : 2019
Majorité : 07 janvier 2021
Type : Disponible sur Netflix
Nationalité : USA
Taille : 2h06 / Poids : NC
Genre : Drame

Livret de Famille : Vanessa Kirby, Shia LaBeouf, Ellen Burstyn…

Signes particuliers : Un drame puissant, intelligent et poignant, candidat sérieux (et légitime) aux Oscars.

 

 

LA DOULEUR D’UN DEUIL PARENTAL ÉTUDIÉE AU SCALPEL

NOTRE AVIS SUR PIECES OF A WOMAN

Synopsis : Vivant à Boston, Martha et Sean Carson s’apprêtent à devenir parents. Mais la vie du couple est bouleversée lorsque la jeune femme accouche chez elle et perd son bébé, malgré l’assistance d’une sage-femme, bientôt poursuivie pour acte de négligence. Martha doit alors apprendre à faire son deuil, tout en subissant une mère intrusive et un mari de plus en plus irritable. Mais il lui faut aussi assister au procès de la sage-femme, dont la réputation est désormais détruite. Pieces of a Woman est une chronique intimiste et déchirante de la vie d’un couple, et le portrait bouleversant d’une femme qui doit apprendre à faire son travail de deuil.

Netflix produit et distribue beaucoup chaque année. Et avec la pandémie qui frappe le monde et les salles de cinéma, autant dire que la plateforme n’a jamais été aussi surpuissante et en position de force dans le monde du septième art. Sauf que dans son abondant garde-manger, il y a à boire et à manger. De l’insipide, des ratages mais heureusement quelques coups d’éclat aussi. Comme Pieces of a Woman, drame produit (entre autres) par Martin Scorsese et acquis par Netflix après son franc succès à la Mostra de Venise où la comédienne Vanessa Kirby a été couronnée du prix d’interprétation féminine. Premier film en langue anglaise du hongrois Kornél Mundruczo (les cannois White God ou La Lune de Jupiter), Pieces of a Woman suit les tourments d’un couple qui perd un bébé quelques minutes après sa naissance. Ils vont devoir faire le deuil, tenir debout, affronter le procès de la sage-femme pour négligence et trouver un moyen de se construire, ensemble ou séparément.

Avec quelques autres (comme le magnifique Roma d’Alfonso Cuàron), Pieces of a Woman est sans nul doute l’une des plus belles réussites de la plateforme. Ou plutôt l’une de ses plus belles acquisitions puisqu’elle ne l’a pas produite directement. A l’heure où Netflix signe à tour de bras les noms les plus ronflants de la planète cinéma (Scorsese, Clooney, Fincher), la merveille de l’année sera finalement venu d’un cinéaste hongrois au nom sans doute obscur pour le grand public américain. Le voyage outre-Atlantique est souvent compliqué pour les grands cinéastes européens. Il ne l’a pas été pour Kornél Mundruczó, qui a emporté sa sensibilité dans sa valise et bénéficié de la protection bienveillante du passionné Scorsese pour mener à bien son œuvre. Une œuvre importante à ses yeux puisque l’énigmatique cinéaste s’y dévoile un peu en touchant à quelque chose de très personnel. Coécrit avec son épouse Kata Wéber, Pieces of a Woman projette à l’écran les affres vécus par le couple quand ils ont perdu un enfant avant terme. Ce n’est pas exactement leur histoire que le film déroule mais les sensations, les phases, les douleurs sont celles-ci. Et ça se sent qu’il y a du vécu là-dedans tant il s’en dégage une authenticité terriblement douloureuse, magnifiquement lumineuse, intensément concrète. Des qualités qui viennent balayer « l’usinage américain », Pieces of a Woman gardant admirablement son identité sans jamais céder trop de terrain à quelque impératif américainement standardisé.

Avec un tel sujet, Kornél Mundruczó aurait pu basculer dans le pathos misérabiliste où les gros sabots du tire-larmes seraient venus enterrer six pieds sous terre toute subtilité et pudeur. Le tour de force du cinéaste est de n’avoir jamais cédé aux précipices qui bordaient son chemin exigüe. Sur un fil d’un bout à l’autre, Pieces of a Woman est une merveille de sensibilité, d’humanité, d’authenticité tragique qui prend au cœur et aux tripes. Porté par une écriture intelligente, une mise en scène adéquate, et sublimé par des comédiens en apesanteur quelque part autour de la grâce (Shia LaBoeuf trouve là l’un de ses meilleurs rôles, surtout après le grotesque The Tax Collector de David Ayer), le film de Mundruczó est juste, tout le temps, à chaque image, à chaque ligne de dialogue, à chaque silence plus lourd qu’une chape de plomb.

A la force d’une direction éprouvante qui bouscule en profondeur, Kornél Mundruczo scrute à parfaite distance un couple incapable de se relever de la pire épreuve qui soit. A travers lui, le cinéaste offre un regard poignant sur le deuil parental et ses douleurs psychologiques. Comment se relever d’un tel coup ? Comment surmonter cela à deux quand on a déjà du mal à le surmonter seul ? Chacun de son côté, on cherche une issue pour se sortir du désespoir, certains ont besoin d’oublier, d’autres au contraire de se souvenir. Ce qui fait du bien à l’un peut faire du mal à l’autre et vice versa. Et c’est dans cette quête personnelle que les chemins peuvent se séparer ou se rejoindre.

Pieces of a Woman montre bien toute la complexité d’un deuil parental et si cette douleur peut sembler abstraite pour certains (même pour l’actrice Vanessa Kirby qui n’a pas d’enfant), Mundruczó réussit l’exploit de faire ressentir les choses, de communiquer cette douleur insondable. Notamment grâce à une maîtrise sidérante du langage cinématographique. L’introduction n’est pas étrangère à cet effet de transmission. D’emblée, le film s’ouvre sur un accouchement de près d’une demi-heure… en plan-séquence. Un coup d’esbroufe esthétique ? Non. Le recours au plan-séquence est souvent utilisé à tort et travers, souvent par des cinéastes désireux de « se montrer » sans qu’il ait une utilité fondamentale. Pieces of a Woman rappelle que cette technique artistique n’est pas simple un tour de force artistique. La première demi-heure nous immerge, nous submerge. Souffle court, stress, joie, peur, bonheur en devenir, douleur de l’instant, la caméra virevolte partout, suit les pas des protagonistes au point… de faire oublier qu’ils sont « des protagonistes ». A la manière d’un documentaire (l’effet sensoriel est confondant), Mundruczó installe tout de suite une réalité tangible, elle ne quittera plus jamais l’écran. Tout ce qu’il va se passer dans cet acte et dans le second qui lui emboitera le pas durant la deuxième heure, va être enraciner dans une authenticité émotionnelle puissante, dévastatrice.

Pieces of a Woman est un film sur un couple qui endure, sur une volonté de survivre à défaut de vivre, sur les différentes réalités du deuil qui ne sont pas forcément conciliables, sur le combat d’une femme éparpillée en morceaux qui cherche un coupable pour surmonter son chagrin. Avec cette question au sommet de tout : comment faire ? Peut-on y arriver ? Le chagrin est-il quelque chose que l’on peut apprivoiser à défaut de pouvoir l’abandonner ? Brillante réflexion, sublime chronique intimiste, drame bestial imparable, Pieces of a Woman est l’un des plus forts déchirements de ce début d’année. Ce qui serait intéressant maintenant, ce serait de faire Pieces of a Man, l’œuvre complémentaire (à la manière du diptyque The Disappearance of Eleanor Rigby composé des films Her et Him ou des israéliens Chained et Beloved) retraçant le drame via le regard du mari endolori cette fois, le film l’oubliant un peu par moments par son choix volontaire d’illustrer essentiellement le prisme de la mère.

BANDE-ANNONCE :

Par Nicolas Rieux

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