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L’EVENEMENT de Audrey Diwan : la critique du film

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Carte d’identité :

Nom : L’événement
Mère : Audrey Diwan
Date de naissance : 2020
Majorité : 24 novembre 2021
Type : sortie en salles
Nationalité : France
Taille : 1h40 / Poids : NC
Genre : Drame

Livret de Famille : Anamaria VartolomeiKacey Mottet KleinLuàna Bajrami, Sandrine Bonnaire…

Signes particuliers : Lion d’Or à la Mostra de Venise 2021.

 

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NOTRE AVIS SUR L’EVENEMENT

Synopsis : « Je me suis faite engrossée comme une pauvre ». L’histoire d’Anne, très jeune femme qui décide d’avorter afin de finir ses études et d’échapper au destin social de sa famille prolétaire. L’histoire de la France en 1963, d’une société qui condamne le désir des femmes, et le sexe en général. Une histoire simple et dure retraçant le chemin de qui décide d’agir contre la loi. Anne a peu de temps devant elle, les examens approchent, son ventre s’arrondit…

« Derrière chaque grand homme, se cache une femme » affirme le dicton depuis repris à toutes les sauces. Et derrière le talent de metteur en scène du marseillais Cédric Jimenez (La French, HHhH, Bac Nord), se cachait entre autres son ex-femme, coscénariste sur tous ses films. Lorsqu’elle a décidé de voler de ses propres ailes, Audrey Diwan a frappé fort. C’était il y a deux ans avec l’excellent et anxiogène Mais Vous Êtes Fous, un drame avec Céline Salette et Pio Marmaï basé sur l’histoire vraie d’un couple plongé dans une tourmente invraisemblable quand leur fillette se retrouve à l’hôpital avec des traces de cocaïnes dans le sang. La réussite du film tenait à de choses, l’interprétation habitée de ses comédiens d’une part et surtout ce sens de la simplicité qui animait le travail d’Audrey Diwan. Simplicité d’écriture, simplicité du regard, simplicité de la mise en scène. La cinéaste se passait de toutes fioritures, de tout superflu, seul comptait l’utile pour conférer pureté et authenticité à son récit. Déjà à l’époque, on sentait la naissance d’une réalisatrice à suivre. Confirmation deux ans plus tard. La jeune débutante a désormais changé de dimension. Le 11 septembre dernier, la Mostra de Venise lui a décerné son prestigieux Lion d’Or pour L’Événement, son second long-métrage.

Chloe Zhao pour Nomadland aux Oscars, Julia Ducornau à Cannes pour Titane, Audrey Diwan à Venise pour L’Événement. 2021 restera l’année des réalisatrices. Historiquement mises de côté (il a fallu attendre 2009 pour voir une femme gagner un Oscar de la meilleure réalisation et 2021 pour voir une femme remporter seule la Palme d’Or), les réalisatrices ont accompli un sacré trio gagnant, presque totalement mérité (le cas Titane ne passe toujours pas). Mais pour en revenir à Audrey Diwan, son sacre vénitien au nez à la barbe d’Almodovar, de Sorrentino, de Xavier Giannoli ou de Pablo Larrain n’a rien d’une imposture (ou d’une posture). C’est un accomplissement mérité pour un film formidable.

L’Évènement... Le titre intrigue. Quel est donc ce fameux « événement » qui semble conditionner toute l’histoire que l’on va nous raconter ? Il ne va pas falloir bien longtemps pour que l’on comprenne l’enjeu qui se dessine dans le récit. Anne est une très jeune femme dans la dernière ligne droite de ses études du Secondaire. Une première relation sexuelle en secret et elle tombe enceinte. Nous sommes en 1963, les choses du « sexe » sont mal vues, avorter est passible de prison. Piégée, Anne va se débattre pour chercher une issue.

Le douloureux chemin de croix de cette adolescente brillante pour ne pas voir sa vie gâchée par un simple « évènement », Audrey Diwan va en faire un symbole, autant qu’elle va faire de sa jeune et jolie Anne, une sorte de « martyr » pour une cause qui ne connaîtra son épilogue que 12 ans plus tard sous l’impulsion de Simone Weil. Adapté d’un roman autobiographique, la cinéaste offre un regard déchirant et viscéral sur son histoire, le drame que traverse sa protagoniste adolescente devenant une odyssée personnelle contre un tabou. Filmant son personnage au plus près selon un regard clinique et en privilégiant les cadrages resserrés soulignant la sensation d’étouffement voulue par le récit, Audrey Diwan n’a de cesse d’asseoir le rythme de son long-métrage sur une tension croissante liée à un sentiment d’urgence qui se traduit par un comptage des semaines qui passent, comme un compte à rebours en marche et qu’il est difficile d’arrêter. Plus les semaines, plus l’inéluctable approche, plus l’isolement se fait fort, plus la panique gagne, plus les lois intransigeantes ont raison de l’innocente fraîcheur de cet enfant balayé.

On cherche souvent le frisson du côté du cinéma d’horreur. L’Événement provoque un effet d’effroi comparable, à la nuance qu’il est terriblement authentique, qu’il n’imagine pas une histoire rocambolesque. L’horrible est vrai, cruel, brutal, anxiogène. D’un bout à l’autre, on souffre pour cette jeune femme désespérée soudainement confrontée à la réalité d’un monde qui lui dénie la possession de son propre corps, qui sacrifie son innocence et son envie de légèreté sur l’autel d’un code législatif et moral rigide soumis à des conventions sociales rétrogrades et patriarcales. L’avortement est autorisé depuis environ 45 ans en France. Oui, mais l’acte est encore mal perçu par certains rigoristes, le droit est encore menacé parfois par les conventions normatives et surtout, dans le monde, il existe encore des endroits où l’on est privé de ce droit. En cela, L’Événement est éminemment politique. Il opère comme un cri déchirant pour donner une voix à toutes les femmes qui souffrent et qui en sont encore privées.

En dehors de 2-3 petites fautes (notamment par excès de démonstration dans le final), L’Événement est et demeurera comme l’un des grands films de l’année. Une œuvre passionnante, viscérale, admirablement filmée par une cinéaste qui a su capter l’essence pure de son récit grâce à mise en scène tour à tour sensuelle, sèche ou tendue. Et au centre de ce regard qui ne vole jamais au-dessus de son personnage mais toujours à ses côtés, l’une des étoiles de demain. La jeune et formidable Anamaria Vartolomei (Just Kids, La Bonne Épouse) délivre une performance sidérante d’authenticité et de puissance.

Par Nicolas Rieux

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