LA PARADE (critique)

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Carte d’identité :
Nom : Parada
Père : Srdjan Dragojevic
Livret de famille : Nikola Kojo (Lemon), Milos Samolov (Radmilo), Hristina Popovic (Pearl), Goran Jevtic (Mirko), Goran Navojec (Roko), Toni Mihajlovski (Azim), Dejan Acimovic (Halil), Natasa Marcovic (Lenka), Mladen Andrejevic (Djordje)…
Date de naissance : 2012 / Nationalité : Serbie, Croatie, Hongrie
Taille/Poids : 1h55 – 1,3 million €

Signes particuliers (+) : Drôle, grave, tendre et magnifique, une oeuvre intelligente dont la dualité du ton reflète l’état d’un pays partagé entre beauté, convivialité, joie de vivre et tragiques problèmes de société.

Signes particuliers (-) : x

 

ENTREZ DANS LA LUMIÈRE…

Résumé : Un concours de circonstances amène Lemon, un parrain respecté ultra-nationaliste et raciste, a collaborer avec un groupe d’homosexuels qui essaient d’organiser la première gay pride à Belgrade…

« J’ai toujours eu à l’esprit que réaliser La Parade était mon de voir de citoyen » clame à qui veut l’entendre en interview le réalisateur serbe Srdjan Dragojevic. Pour son septième long-métrage, son troisième depuis son retour au pays après un exil hollywoodien, le cinéaste n’y va pas de main morte et poursuit dans la veine d’un cinéma très engagé et surtout très critique dans le regard qu’il porte sur les failles béantes de son propre pays qui a encore beaucoup de choses à régler aussi bien avec son passé qu’avec son présent. Avec La Parade, c’est à la vision de l’homosexualité en Serbie qu’il consacre cette nouvelle œuvre féroce mais par extension, ce nouveau film du metteur en scène de Nous ne Sommes pas des Anges va plus loin puisqu’il défend les « différents » en général. Plus que les seules minorités sexuelles, La Parade veut montrer le fascisme radical d’un pays qui ne tolère aucune forme d’altérité, où les gens sont perçus comme anormaux, malades, dès lors que leurs différences dérangent les canons machistes et rétrogrades d’un pays encore borné et coincé dans un autre siècle.

La Parade revient sur la tentative d’organisation de la première Gay Pride digne de ce nom dans un pays dominé par la haine et la religion, encore traumatisé par les démons du passé où Autrui était un problème. Croates, Serbes, Albanais du Kossovo, Musulmans de Bosnie, autant d’ethnies différentes et divergentes qui se sont livrées une guerre terrible qui a ravagé l’ex-Yougoslavie des années 90 et dont les cicatrices saignent encore aujourd’hui. Si le conflit est plus ou moins enterré, les tensions, les crises, la haine inter-ethnique, elles, sont toujours présentes et fortes. Autrui est un problème encore aujourd’hui et quand on n’est pas encore enclin à accepter son voisin, comment accepter celui dont la différence est encore plus profonde en ce qu’elle va l’encontre des croyances religieuses, de la nature virile et machiste d’une culture défiant la modernité. Ainsi, Dragojevic parle de ces haines inter-ethniques pour mieux amener son pamphlet humaniste en faveur des Droits de L’homme à livrer ses secrets en parlant de la position des homosexuels. Et c’est là que le frisson géant traverse l’épine dorsale d’un spectateur médusé.

Car La Parade est une comédie. Un sorte de comédie de boulevard réunissant dans une situation cocasse, une improbable équipe composée d’un croate, d’un serbe, d’un albanais du Kossovo, d’un musulman de Bosnie et… des « pédés ». Tous sont très différents, tous se sont détestés ou se détestent mais finalement, tous ont des points communs qui les rapprochent. Dragojevic arrive comme personne à nous faire croire à l’incroyable ou comment ces hommes qui se sont entretués il n’y a pas si longtemps, sont aujourd’hui plus ou moins amis et vont s’associer dans un but précis forcé qui progressivement dessine les contours d’une belle histoire et aventure humaine presque initiatique pour certains qui vont ouvrir les yeux sur la futilité de la haine. On rit beaucoup dans La Parade, qui surprend par sa légèreté de ton alors qu’il balise sa route de sujets sérieux et graves. Mais Dragojevic a ce talent qui fait qu’il parvient à parler avec simplicité, à faire comprendre sans hurler mais simplement en pointant du doigt de loin. Et l’on comprend ainsi facilement où il veut en venir, tout le temps, à chaque fois. Pas besoin d’accabler un personnage, de le faire passer pour raciste, facho, mauvais, homophobe. Juste en s’amusant de lui, en le faisant passer par un gentil beauf un peu bêta mais attachant, le cinéaste arrive à mettre en valeur et en lumière ses idées sans jamais faire le manichéisme, sans jamais se servir d’un personnage comme emblème du Mal. Les personnages de La Parade ne servent pas de symboles mais s’intègrent délicatement en sensiblement dans une histoire qui le devient à leur place. Tout ça pour mieux nous surprendre et nous faire hérisser le poil quand Dragojevic le juge opportun. Quand parallèlement à cette comédie débridée dont une partie fonctionne sur le ton du road movie un peu halluciné, les accès dramatiques deviennent alors des moments de douleurs à la symbolique forte. Dans un pays qui pourrait n’être que joie et paix, fort d’une culture faite de musique et de fêtes, l’idiotie, l’extrémisme, les mentalités arriérées viennent tout détruire. Et ce pays n’est du coup que haine, cendres, ravages, tristesse et drames. C’est le constat du metteur en scène sur sa Serbie qu’il semble tellement aimer pourtant mais qui lui fait tant de peine à la vouloir ainsi honteuse. Mouvements extrémistes, néo-nazis, violents, la Serbie dont il rêve est bloquée, elle ne peut avancer et les joies potentielles en réserve qu’elle contient sont pour l’instant reléguée au second plan, sont pour l’instant piétinée par une haine rageuse dont le pays n’arrive pas à faire le deuil à délaisser. Ainsi, Dragojevic construit son film comme il voit son pays, un état à deux tons, à deux temps, voyant à l’horizon un état de bonheur possible, de paix joyeuse, de communion, vers lequel il ne parvient pas encore à aller, encore retenu par un lourd bagage qui le tire en arrière. Et le film de mixer côte à côte une dureté de ton tragique et des envolées comiques hilarantes. La Parade n’est pas une comédie dramatique, c’est une comédie et un drame, les deux intrinsèquement séparés comme sa Serbie a deux visages.

Avec une brochette de comédiens exceptionnels, autant de gueules et de talent réunis, La Parade est un tour de force politico-social magistral. Un film lucide, tendre, sensible et profond qui recèle une intelligence de discours foudroyante. Dragojevic espérait des réactions, espérait que son film aiderait à ouvrir les yeux. Mais face à certaines mentalités si ancrées dans leur haine, le cinéma le peut-il ? On aimerait tant se dire que oui…

Tourné quasi secrètement pour éviter des ennuis, avec un petit budget, parfois même dans un certain amateurisme relatif rappelant les travaux d’un Yilmaz Güney en Turquie dans les années 80, La Parade est un film terrible, reflet d’une situation révoltante dans un pays qui a beaucoup de choses à régler avec lui-même. Plaidant pour la fraternité, pour l’humanité, pour l’amitié et l’amour, ce petit chef d’œuvre d’humour et douleur est un modèle de cinéma engagé, voulant dire des choses pour faire avancer tout un pays. Succès public dans les Balkans, La Parade se sera néanmoins attiré des foudres à sa sortie. L’esprit caricatural -qui malheureusement dépeint une réalité- et moqueur essaie de mettre des individus face à leur contradiction et leur ignorance et Dragojevic de signer un film d’utilité publique et d’actualité, y compris chez nous en ces temps de remous sociaux autour du mariage gay. Certains y ont vu un message simpliste, parfois lourd, certains ont même comparé Dragojevic à Kusturica, le talent en moins. Mais à confondre « simple » et « simpliste », on en vient à écrire des âneries. La Parade s’appuie sur un discours certes « simple », plaidant pour la tolérance et contre l’homophobie et le racisme en général mais il va bien plus loin que cela et surtout, si ces valeurs et ce discours peuvent paraître faciles vu depuis notre France « progressiste », il ne faut pas oublier que le film émane d’un pays qui en est encore à ce stade là. Un pays où ce message n’est pas « facile » et « simpliste », mais nécessaire et d’actualité, dans un combat encore quotidien. La Parade est le plus beau reflet de la Serbie d’aujourd’hui. Un pays plein de vie, un pays qui ne demande qu’à se reconstruire, un pays fait de trésors cachés et de générosité… s’il accepte de se débarrasser de ses poids morts qui l’handicape dans sa marche en avant. Magnifique !

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