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JOKER de Todd Phillips : la critique du film

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Spectateurs

La Mondo-Note :

Carte d’identité :
Nom : Joker
Père : Todd Phillips
Date de naissance : 2019
Majorité : 09 octobre 2019
Type : Sortie en salles
Nationalité : USA, Canada
Taille : 2h02 / Poids : NC
Genre : Drame

Livret de famille : Joaquin Phoenix, Robert De Niro, Zazie Beetz…

Signes particuliers : On était tenté par un 6/5 mais mathématiquement c’est impossible.

DU TRÈS GRAND CINÉMA

NOTRE AVIS SUR JOKER

Synopsis : Le film, qui relate une histoire originale inédite sur grand écran, se focalise sur la figure emblématique de l’ennemi juré de Batman. Il brosse le portrait d’Arthur Fleck, un homme sans concession méprisé par la société. 

On a connu un Joker fantaisiste avec Jack Nicholson, on a connu un Joker sociopathe avec Heath Ledger, ou encore un Joker extravagant avec Jared Leto. Place désormais à un Joker plus humain, plus psychologique, plus viscéral. Porté par une hype monumentale créée à la fois par l’essence même d’un projet au parti pris original, par un choix de casting plus qu’intéressant, par des premières images séduisantes et par un sacre retentissant à la Mostra de Venise où il a raflé le Lion d’Or, le Joker de Todd Phillips débarque précédée d’une attente incandescente. On avait hâte, tellement hâte de voir ce que le réalisateur de Very Bad Trip avait pu faire d’une figure aussi passionnante que le Joker tout en s’éloignant du registre du film de super-héros classique. L’attente valait la peine. Joker est grand, un anti-blockbuster, un anti-film de super-héros ou de super-vilain, un anti-Joker tel qu’on l’a toujours représenté à l’écran. Aussi loin que possible des films de Burton, de Nolan ou du désastreux Suicide Squad, Joker est un drame qui remonte aux origines du personnage en écrivant la légende ténébreuse d’Arthur Fleck, jeune homme timide et atteint d’une rare forme de handicap neurologique le poussant involontairement à rire fort quand il est débordé par ses émotions, qu’elles soient de peur, d’amusement, de tristesse ou de gêne. Arthur Fleck vit avec sa mère malade et dépressive, travaille pour une compagnie de clowns miteuse dans un Gotham pourrissant, et si sa mère aime le surnommer « Happy », il concède volontiers n’avoir jamais connu une seule seconde de joie dans son existence misérablement tragique.


C’est suffisamment rare pour être souligné mais avec son Joker, Todd Phillips signe un film tout simplement parfait. La richesse de son long-métrage à la puissance éclatante est telle, qu’il pourrait en appeler à des pages et des pages d’analyses décortiquant une œuvre d’anticipation à la fois humaine, psychologique, sociale, politique. Une œuvre qui prend à rebrousse-poil la mythologie cinématographique du Joker autant que les codes des adaptations de Comics (mais cela dit, sans renier l’essence des histoires de super-héros et de super-vilains), pour sublimer ce qui ressemble aisément à l’une des plus belles et intelligentes adaptations jamais vues. Joker n’a fondamentalement rien à voir avec toutes les entreprises passées. Ce n’est ni un film fanfaron sur l’ennemi de Batman ni un thriller d’action pétaradant, mais une authentique tragédie sur un homme meurtri, écorché, laminé par la vie et par une société trop dure pour les marginaux comme lui. Refusant autant le fantastique que le simple spectacle afin de proposer une approche nouvelle et personnelle, de même qu’il évite l’éternelle opposition facile entre le Bien et le Mal, Joker est un chef-d’œuvre complexe et tout en nuances, avant tout un drame psychologique extrêmement sombre, radicalement noir et cruel, décryptant le basculement d’un homme poussé à bout en plongeant le spectateur dans sa psyché malade. Todd Phillips développe une profonde empathie pour une figure qui a traditionnellement toujours été un super-vilain impitoyable. Ce qui intéressait le cinéaste, ce n’était pas de faire l’étalage des exactions d’un criminel taré mais d’étudier comment le « Mal » peut naître, comment se construit un sociopathe, comment la société peut fabriquer ses sociopathes, comment elle peut transformer du beau en laid en donnant des coups acharnés sur des êtres qui n’ont pas les armes pour se défendre, et qui vont finir par copier ses méthodes pour les retourner contre elle.

De là découle alors une portée politique forte et pertinente utilisant le Joker pour dire énormément de choses sur la barbarie de nos sociétés contemporaines. Le personnage n’a de cesse de se révolter contre la méchanceté de notre monde qui broie les marginaux comme lui, trop faibles et trop naïfs pour supporter la violence d’une société déliquescente qui réagit à la dureté de temps difficiles par une dureté violente dans les relations humaines. Et Joker de dresser un portrait terrible et effrayant d’un monde de plus en plus sombre où les riches écrasent les pauvres, où le social s’effondre, où l’on s’acharne sur les laissés-pour-compte, où l’on s’approche dangereusement du précipice menant au chaos né d’une colère grandissante. A tel point qu’à jouer un jeu très dangereux, à dénier toute once d’humanité, la société finit par créer elle-même ses propres épouvantails, ses propres démons. Comme ce Joker, pur produit d’un système carnassier et emblème d’une furie sociale prête à exploser. On en viendrait presque à penser aux Gilets Jaunes en France ou aux manifestations violentes dans des pays au bord du gouffre socio-économique, fruit d’une contestation qui dit stop en s’exprimant à la mesure de la violence subie. Jusqu’à présent réduit à une simple figure de super-vilain (fantaisiste ou réaliste), le Joker de Todd Phillips est autre chose, un simple malheureux mis au rébus de la société et privé de bonheur jusqu’à l’asphyxie… qui va devenir un emblème politique, le visage d’une révolte sociale déchaînée.

La réalisation inspirée de Todd Phillips, que l’on ne pensait pas capable d’un tel exploit cinématographique au vu de sa carrière passée, le parti pris plus « auteuriste » du film épousant un caractère anti-super héros (et qui n’hésite d’ailleurs pas à critiquer les super-héros « planqués derrière leurs masques ») ou encore la manière de raccorder ce Joker hors normes à la mythologie Batman avec une cohérence imparable, ne sont que d’autres qualités extraordinaires d’une œuvre puissante, saisissante, émouvante, brutale, portée à bout de bras par un Joaquin Phœnix hallucinant et halluciné, qui fossilise toutes les interprétations passées du Joker. Habité comme il est capable de l’être dans ses grands jours, l’acteur pulvérise l’écran, oscille subtilement entre compassion, tragique, gravité, poésie, mélancolie et drôlerie. Définitivement et à tous les égards, avec ce Joker, on tient probablement l’un des plus grands films de la décennie. Les mots sont forts mais cette œuvre magistrale les mérite. D’autant qu’elle confirme une chose que l’on a de cesse de répéter : l’audace paie. Et ce pari courageux d’un film respectueux de la culture comics mais tordant le cou aux imageries traditionnelles imposées par les Marvel/DC pour déployer un vrai regard cinématographique en est la preuve. Fabuleux, captivant, poignant, intelligent, tout y est dans cette tragédie qui réinvente un genre.

BANDE-ANNONCE :

Par Nicolas Rieux

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