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WALL CINÉ PICTURES n°65 : Max Ophuls, Phase IV, Le Crocodile de la Mort

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Au menu du ciné-club cette semaine, les dernières nouveautés Carlotta Films avec La Ronde et Lola Montès de Max Ophuls, Phase IV de Saul Bass et Le Crocodile de la Mort de Tobe Hooper.

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LA RONDE & LOLA MONTÈS
De Max Ophuls – 1950 et 1955
Genre : Drame – France
Avec (La Ronde) : Anton Walbrook, Simone Signoret, Gérard Philippe, Danielle Darrieux…
Avec (Lola Montès) : Martine Carol, Peter Ustinov, Oskar Wermer…
Disponible en Blu-ray version restaurée chez Carlotta Films

Synopsis (La Ronde) : Un narrateur, le « meneur de jeu », présente une série d’histoires tournant autour de rencontres amoureuses ou « galantes ». La « ronde » passe de la prostituée au soldat, du soldat à la femme de chambre, de la femme de chambre au fils de famille, et ainsi de suite jusqu’à ce que le cercle soit bouclé… 

Synopsis (Lola Montès) : A la Nouvelle-Orléans, au milieu du XIXème siècle, un cirque gigantesque donne en représentation la vie scandaleuse de Lola Montès, alias comtesse de Landsfeld. Répondant aux questions les plus indiscrètes du public, sous la direction de son manager habillé en Monsieur Loyal, elle est contrainte de raconter dans quelles conditions elle a refusé pour époux le vieillard qu’on lui destinait, préférant s’enfuir avec le jeune amant de sa mère et comment, passant de lui à d’autres, elle connut des hommes célèbres, tels que Liszt, achevant sa prodigieuse et scandaleuse carrière en qualité de maîtresse attitrée de Louis II, roi de Bavière.

Coup de projecteur sur le brillant cinéma de Max Ophuls avec deux de ses plus beaux chefs-d’œuvre sortis en Blu-ray version restaurée sous la bannière Carlotta Films. D’une grâce et d’une poésie inouïe, La Ronde est comme une valse cinématographique sublimée par ses somptueux travellings à 360° (qui ont souvent inspiré le grand Kubrick) et composée par un Ophuls à peine rentré des États-Unis où il s’était réfugié pendant la Guerre. Adapté d’une pièce d’Arthur Schnitzler jugée pornographique en son temps, le film est une réflexion mélancolique et désenchantée sur le sentiment amoureux, montré comme vain à côté de l’éphémère plaisir charnel. Un léger cynisme (celui de Schintzler) transpire des pores d’un film que l’on ressent très fataliste (la patte d’Ophuls), tapissé par une infinie tristesse devant le constat tragique orchestré par cette fresque éprise d’ivresse : l’amour pur ne peut pas durer dans le temps. Aux côtés de La Ronde, Carlotta met également à l’honneur Lola Montès, autre merveille « ophulsienne », malheureusement la dernière de sa carrière puisqu’il mourut deux ans plus tard. Quand on y repense, La Ronde, Madame De, Le Plaisir, Lola Montès… Avant de s’en aller au paradis des cinéastes en 1957, Ophuls aura quand même signé quatre immenses chefs-d’oeuvre consécutifs. On a vu pire comme « fin de carrière ». Lola Montès, c’est l’histoire d’un échec retentissant à sa sortie en salles (échec qui conduisit à un remontage éhonté de producteur). Mais c’est aussi l’histoire d’un immense succès critique. A l’époque, le film fut salué de tous, aussi bien par la profession elle-même (Cocteau, Tati ou Rossellini n’ont pas tari d’éloges à son sujet) que du côté des cinéphiles, et même de la jeune garde critique qui allait composer la future Nouvelle Vague (Truffaut, Godard). Fresque mélodramatique enivrante sur le destin tragique d’une femme dont la trajectoire va incarner une réflexion sur la célébrité et son pouvoir de fascination, Lola Montès est un éblouissement visuel de chaque instant, comme si Max Ophuls avait encore mille idées de mise en scène après en avoir livré tellement sur ces derniers longs-métrages.

Techniquement, les éditions Carlotta, tirées de nouveaux masters restaurés, sont des merveilles visuelles. Le travail de restauration est admirable et dans les deux cas, l’image est à superbe. Pour Lola Montès, on saluera également le travail sur la restauration des couleurs, le film étant le premier et dernier d’Ophuls à ne pas être en noir et blanc. Côté son, l’affaire est plus compliquée pour La Ronde, car la piste a souffert des ravages du temps. On ne doute pas que le meilleur en a été tirée mais entre les parasites et son manque de puissance, elle ne rend pas justice à sa voisine, l’image. En revanche, la vraie déception vient des suppléments. Surtout pour La Ronde. Carlotta ne nous a jamais habitué à « rien » et c’est le cas ici avec seulement la bande-annonce 2017. Pour Lola Montès, on se satisfera des essais coiffures de Martine Carol. Problème, ce dernier avait déjà été édité en Blu-ray chez Gaumont… avec près de deux heures de bonus à ses côtés. Sûrement un souci de droits. Suit une bande-annonce du film (5’30) commentée en off par l’auteur Cécil Saint-Laurent.

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PHASE IV
De Saul Bass – 1974
Genre : Thriller SF – USA
Avec : Nigel Davenport, Michael Murphy, Wesley Jonathan
Sortie en Coffret Blu-ray ultra-collector le 17 juin 2020 chez Carlotta Films

Synopsis : Ernest Hubbs, un biologiste anglais, observe un dérèglement du comportement des fourmis dans une vallée de l’Arizona. Des espèces autrefois en conflit se mettent à communiquer entre elles, tandis que leurs prédateurs habituels disparaissent de façon inquiétante. Le professeur recrute le scientifique J.R. Lesko, spécialiste du langage, pour étudier ce curieux phénomène. Ce qu’ils vont bientôt observer sur place dépasse l’entendement…

Dans son immense carrière, Saul Bass n’a réalisé qu’un seul long-métrage, l’étourdissant Phase IV, un film immense et chéri des cinéphiles autant qu’il demeure méconnu du grand public. Graphiste de génie qui a travaillé avec les plus grands, de Preminger à Scorsese en passant par Hitchcock (les génériques de Vertigo et La Mort aux Trousses, c’est lui), Saul Bass s’est essayé à la réalisation en 1974 après avoir montré son talent sur plusieurs courts-métrages, dont l’oscarisé Why Man Creates. Malheureusement, le film sera un douloureux échec et Saul Bass retournera à son métier de prédilection. Aujourd’hui, Carlotta offre un somptueux écrin à ce grand film mésestimé, qui demeurait d’ailleurs encore inédit chez nous en DVD et Blu-ray dans sa version restaurée. Phase IV est le nouveau classique à rejoindre la magnifique collection des coffrets Ultra-Collector de l’éditeur, dont il prend le n°15. Dystopie terrifiante et totalement inclassable alors qu’elle maîtrise à la perfection son équilibre à cheval entre le thriller, le film catastrophe, la science fiction, le film d’horreur cosmique, le documentaire, la fable écologique voire l’expérimentalisme, Phase IV éblouit surtout par la manière dont Saul Bass va compenser son peu de moyens par une  inventivité formelle et stylistique sidérante. Ici, point de gros effets spéciaux ronflants ou d’action tonitruante. Le film de Saul Bass s’illustre surtout par l’incroyable précision de sa mise en scène vertigineuse et constamment inspirée. Évidemment, il faudra passer outre certaines « difficultés », quelques soucis de rythme, une ambiance psychédélique qui pourra paraître un peu datée, un minimalisme très affirmé ou des envolées expérimentales qui risquent d’en déconcerter plus d’un. Mais Saul Bass a le mérite de faire une vraie proposition de cinéma qui offre une réflexion sur la place de l’homme dans le monde et sa vanité à vouloir le contrôler sans comprendre qu’il n’en est qu’un petit maillon. Parfaite incarnation de l’expression « objet filmique non identifié » (comme Jodorowsky par exemple), Phase IV est unique, particulier, hors normes, mais surtout sacrément fascinant et intelligent.

On l’a bien compris désormais, la collection ultra-collector de Carlotta Films offre plus que de simples éditions Blu-ray, ce sont de vraies pièces de collection et objets de cinéma. Magnifique dans son bel écrin psyché très seventies, le coffret Phase IV renferme un contenu inestimable. Outre le film embelli par une nouvelle restauration haute-définition à tomber parterre de beauté, de précision et de netteté, les suppléments sont tout aussi passionnant que le film lui-même. Il y a bien entendu le traditionnel livre, cette fois signé Frank Lafond. 200 pages de décryptage, d’analyse, d’informations et d’archives. Puis il y a les bonus vidéo. A commencer par Une Vie de Fourmi (21 min.), un entretien avec Jasper Sharp (réalisateur et écrivain) et Sean Hogan (scénariste) où le duo se prête à une analyse du classique de Saul Bass. Suit la fin originale imaginée par Saul Bass (18 minutes), inédite et proposée en Haute-Définition. Une bonne partie ne change que très peu mais la séquence finale est en revanche différente et pour le coup, visuellement époustouflante de folie. Mais Carlotta a gardé le meilleur est pour la fin. Pour accompagner Phase IV, seule et unique long-métrage de Saul Bass comme on l’a dit, l’éditeur lui adjoint les six courts-métrages réalisés par l’artiste, dont le fameux Why Man Creates qui avait décroché l’Oscar. Absolument formidable et le coup de grâce rendant cette édition, comme d’habitude limitée et numérotée, in-dis-pen-sa-ble. Ne tardez pas trop, il n’y en aura pas pour tout le monde !

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LE CROCODILE DE LA MORT
De Tobe Hooper – 1974
Genre : Horreur – USA
Avec : Mel Ferrer, Carolyn Jones, Stuart Whitman, Marilyn Burns…
Le 25 mars 2020 en Blu-ray version restaurée

Synopsis : Dans la moiteur estivale de la Louisiane, un motel un peu glauque perdu à la lisière des marais… Son propriétaire, le pitoyable Judd, est le maître attentionné d´un animal de compagnie peu ordinaire : un « charmant »… crocodile ! Gardée dans un enclos, la bête se repaît des victimes qui s´égarent jusque dans l´antre du fou sanguinaire et maniaque sexuel qui sert de propriétaire au Starlight Hotel. Enfant, chien, prostituée, jusqu’à la jambe de son protecteur, gare à ce qui tombe sous la dent du monstre !

Deux ans après le coup de tonnerre que fut Massacre à la Tronçonneuse, son premier film et plus grand chef-d’oeuvre, Tobe Hooper a dû négocier le virage délicat du « film d’après ». Pour Eaten Alive, alias Le Crocodile de la Mort en France, le cinéaste a rappelé une petite partie de l’équipe de Massacre, notamment son ami et scénariste Kim Henkel et sa comédienne star Marilyn Burns. Direction le bayou au cœur de la Louisiane profonde où le tenancier d’un hôtel miteux tue ses clients pour assouvir la faim de son monstrueux crocodile d’Afrique. Avec Le Crocodile de la Mort, Tobe Hooper signe ni plus ni moins qu’une transposition de Massacre à la Tronçonneuse dans un autre cadre, un autre contexte et avec d’autres personnages. Si le style formel est très différent, le canevas, les ressorts et les motifs sont finalement les mêmes à tel point que l’on en vient à devenir spectateur plus amusé par l’impression de « recyclage » que par le film lui-même. Un hôtel isolé, un psychopathe bizarre qui court en brandissant sa faux, le thème de la folie, une course-poursuite nocturne en forêt entre ledit taré et une jeune femme, Marilyn Burns qui hurle et essaie de s’échapper… Les renvois à Massacre à la Tronçonneuse sont très très nombreux. Mais malgré eux, Le Crocodile de la Mort n’arrive pas à la cheville de son aîné. Moins bon, moins intelligent, moins spontané, très redondant, daté et surtout kitsch avec ses décors en studio ultra-visibles et ses comédiens qui cabotinent (dont le grand Mel Ferrer en fin de carrière)… Seule véritable différence affirmée, Tobe Hooper oublie la sécheresse de la mise en scène de Massacre et épouse un style à l’opposé, plus baroque et hyper-coloré (en rouge notamment), renvoyant parfois au cinéma d’épouvante italien à la Mario Bava ou Lucio Fulci. Souvent considéré (étonnamment) comme le haut du panier de la filmographie de Tobe Hooper, Le Crocodile de la Mort est une déception dont la découverte s’accompagne d’un ennui poli malgré plein ses idées de mise en scène et sa manière de rejouer avec la folie puis l’hystérie. Heureusement, le cinéaste enchaînera avec Massacres dans le Train Fantôme, nettement plus jubilatoire !

Un mot de l’édition quand même. Bénéficiant d’une nouvelle restauration 2K, Le Crocodile de la Mort affiche une image comme il n’en a jamais connu en vidéo. Littéralement impressionnant. La netteté saute aux yeux et le travail chromatique rendant les délires colorés de Hooper est si bluffant que l’on pourrait presque croire à une défaillance du téléviseur passé en mono-rouge. Côté audio, VO et VF offre une très bonne densité sonore malgré du DTS-HD Master Audio 1.0 (sur le Blu-ray, le DVD ne proposant que du Dolby Digital 1.0). Enfin les suppléments, Carlotta n’a pas lésiné sur la matière. L’édition Blu-ray Steelbook est non seulement belle à l’extérieur, mais également très fournie à l’intérieur, avec du contenu de qualité. D’abord, Créateur Choquant (20 min.), un module où Tobe Hooper revient sur l’aventure du Crocodile et s’attarde sur son esthétique si particulière. Très pertinent car les envolées stylistiques pourront en décontenancer plus d’un et ce supplément pose et explique les intentions de l’auteur. Suit Moi, C’est Buck, un court module de 15 min. où la légende Robert Englund, alors tout jeune quand il a tourné dans le film, revient sur sa participation et la recontextualise dans sa carrière naissante. Après un petit quart d’heure avec Englund, on passe 5 courtes minutes avec Marilyn Burns, la scream queen évoquant cette nouvelle collaboration avec Tobe Hooper après Massacre à la Tronçonneuse. Enfin, exclusivité de ce Blu-ray, Le Boucher D’Elmendorf (23 min.) retrace l’histoire de Joe Ball, tueur en série texan dont les méfaits ont librement inspiré le film. Que du bon. A se demander si les bonus ne seraient pas meilleurs que le film !

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Par Nicolas Rieux

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