ZERO DARK THIRTY (critique)

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Carte d’identité :
Nom : Zero Dark Thirty
Père : Kathryn Bigelow
Livret de famille : Jessica Chastain (Maya), Mark Strong (George), Jason Clarke (Dan), Joel Edgerton (Patrick), Jennifer Ehle (Jessica), Edgar Ramirez (Larry), Kyle Chandler (Bradley), Harold Perrineau (Jack), James Gandolfini (Panetta)…
Date de naissance : 2012
Nationalité : États-Unis
Taille/Poids : 2h29 – 20 millions $

Signes particuliers (+) : Intéressant, sérieux et documenté, sobrement réalisé et interprété avec quelques fulgurances passagères.

Signes particuliers (-) : Froid, frileux et parfois hypocrite dans sa façon de ne jamais assumer ouvertement ses partis pris, préférant esquiver les vagues. Les facilités sont plus visibles à cause de la nature du projet et la volonté de coller au sujet avec réalisme implique d’éviter la supputation et de s’en tenir seulement aux faits connus, probablement le moins intéressant.

 

L’ENNEMI PUBLIC N°1

Résumé : Zero Dark Thirty revient sur la traque, dix ans durant, du terroriste chef d’al qaida, Oussama Ben Laden, par une unité de la CIA américaine…

L’annonce d’un projet d’adaptation au cinéma de la traque de l’ennemi public numéro 1 américain, le chef du réseau Al-Qaïda Oussama Ben Laden, avait été reçue avec plus que de la méfiance, de la réticence. Symbole d’une Amérique qui commence à peine à digérer son passé récent et symbole d’un système hollywoodien qui aime à entretenir un certain patriotisme gênant, louant la bravoure, la dévotion, la loyauté et le courage de ses citoyens dans des élans, le film avait quelque chose de presque nauséabond dans son entreprise ou du moins, de provoquant dans un contexte assez envenimé. Mais la capture et la mort du leader recherché sans relâche en mai 2011, justifiait soudainement encore plus ce qui deviendra Zero Dark Thirty, remanié en urgence. Le projet se décante à vitesse grand V après avoir connu un développement laborieux. Patriotisme exacerbé redouté, mise en scène lyrique vantant les mérites des effectifs américains sur le terrain comme en dehors, on se préparait déjà à dézinguer un film dérangeant par principe, peur accentuée rien que par le premier titre choisi, For God and Country soit « Pour Dieu et la Patrie ». Sans commentaire. Jusqu’à que l’annonce soit faite. C’est à la réalisatrice Kathryn Bigelow qu’est confié le bébé, elle qui bénéficie encore d’un crédit monstrueux depuis le triomphe de son loué Démineurs, œuvre évoquant déjà la guerre au Moyen-Orient, acclamée pour sa neutralité et son respect, loin de toute facilité épique. Il n’empêche que même si beaucoup sont rassurés en voyant la réalisatrice embarquer, espérant que le projet change de visage pour gagner en profondeur, Zero Dark Thirty reste quand même casse-gueule et peut s’attendre à des répercutions.

C’est à la belle et élégante rousse (qui a le vent en poupe depuis 2-3 ans) Jessica Chastain que revient le rôle titre du film, celui d’une agent de la CIA qui va consacrer dix ans de sa vie à traquer Ben Laden. Rooney Mara devait avoir le rôle mais elle le voit lui filer entre les doigts. L’actrice aura pour partenaires, l’excellent Joel Edgerton (dont on parle beaucoup mais qui a pourtant un rôle assez réduit), Mark Strong, Jason Clarke (Des Hommes sans Loi), Kyle Chandler (immortel coach de la série Friday Night Lights) ou encore Edgar Ramirez, la révélation du Carlos d’Olivier Assayas. Et pour l’anecdote, derrière la caméra, Bigelow prendra la place du trop occupé James Cameron, initialement prévu à la tête de cette immense traque complexe. Une Bigelow qui fait tout de suite appel à son scénariste de Démineurs, Mark Boal.

Balloté entre les trous d’air (protestations après la reconstitution de villes pakistanaises en Inde, qui a fortement déplu à certains pans de la population locale, dans une région sensible, scandale autour de la sortie, présentée par l’opposition contre une campagne indirecte pro-Obama en plein contexte électoral, controverse sur plusieurs éléments du contenu), Zero Dark Thirty finit par voir le jour en pleine course aux Oscars, dans laquelle il se glisse et figure en bonne position pour décrocher quelques statuettes, fort de plusieurs nominations et d’un sujet forcément exaltant pour l’Amérique tout entière, fière d’avoir vaincu dans cette micro-guerre symbolique avec l’exécution de l’homme le plus haï du pays.

Autant, on avait envie de faire confiance à la metteur en scène pour apporter de la profondeur à Zero Dark Thirty, pour lui faire dépasser le simple statut d’œuvre pro-militaire rétrograde et débilitante, se contentant de vanter, d’exalter et surtout de paraphraser, autant il faut admettre qu’il était difficile de ne pas voir non plus ici un film légèrement propagandiste. Aussi brillant était-il, Démineurs restait quand même une œuvre engagée, louant le courage et la bravoure de ces hommes qui bravent le danger pour leur mère-patrie, même si elle réussissait à injecter l’idée de l’égoïsme d’hommes vivant surtout pour l’adrénaline extrême à laquelle ils étaient accroc et comblant le vide de leur existence passée. Bref, Zero Dark Thirty est du coup ce que l’on pouvait en attendre, une œuvre documentée, sérieuse et appliquée, une œuvre qui ne privilégie pas l’action et le patriotisme permanent mais qui essaie de reconstituer le fil d’une histoire avec réalisme et crédibilité. Pour résumer Zero Dark Thirty, voilà le constat final pourrait être… Documenté : oui, Sérieux : oui, Réaliste : oui, Intéressant : incontestablement, Un peu froid : clairement, Un peu long : également.

Kathryn Bigelow livre un film passionnant, prenant son temps pour présenter une certaine logique d’action, pour développer les années de recherche, les pistes qui ont échoué, les moments de doutes, les petites victoires, tout ça pour amener aux 30 dernières minutes, l’assaut sur la maison retranchée d’Oussama Ben Laden, dans la ville d’Abbottabad. Un moment de bravoure cinématographique sans musique, tout en tension brute, quasi en temps réel et caméra à l’épaule, même s’il souffre ironiquement de son réalisme accru, son épuration extrême rendant toute la séquence difficile à la lecture (absence d’éclairage, image chaotique). Un moment long et haletant qui restitue bien ce « qu’a dû être ce fait historique ». Car c’est là que les limites de Zero Dark Thirty se dessinent. Le film essaie de se calquer à une réalité qui malheureusement a été, est, et restera certainement à jamais morcelée, avec ses zones de vérité confessées masquant probablement les zones d’ombre, les non-dits classés confidentiels auxquelles personne n’aura jamais accès. C’est le problème du genre. La chronique politique reste toujours soumise à une part d’interprétation et à une part d’acceptation de la vérité donnée au public, pas forcément la vraie cachée derrière les apparents « faits » et ne peut que se contenter de brosser sa peinture avec un réalisme à prendre avec méfiance.

Aussi, si Bigelow fait un bon boulot pour nous tenir immergé, malgré quelques longueurs légères dans sa fresque de 2h30 accomplie avec sincérité et crédibilité, Zero Dark Thirty n’en est pas moins un film en demi-teinte. Les moments d’anthologie vont par exemple masquer, comme l’arbre cache la forêt, les éléments dessinant une pensée qui peut porter à contestation ou qui, du moins, sont empreint de facilité. Démineurs s’appuyait sur un défi technique, sur une virtuosité tellement exceptionnelle, qu’elle cachait à elle-seule le discours de fond d’un film pas si teinté et nuancé que cela au final, mais dans lequel beaucoup voulait y voir une neutralité exceptionnelle louable qui s’avérait souvent être un moyen d’auto-cautionner son affection pour un film qui, en définitive, était prodigieux force est de l’admettre mais aussi assez patriotique et pas distancé et neutre que cela. Ce n’est pas le cas avec Zero Dark Thirty, moins pourvu en action et en souffle, plus bavard et plus lent, et qui du coup, dévoile certaines de ces épines, expose certaines de ses facilités de pensée dès lors plus visibles. La soit-disante neutralité du cinéma de Bigelow s’effrite ici et la vraie nature du film ressort vite lorsque cette virtuosité n’est plus là pour détourner notre regard. Comme la torture, dont on a l’impression que Bigelow la justifie indirectement. Le film ne la loue pas, pas plus qu’il ne l’encourage, au contraire. Mais dans sa façon de la mettre en exergue pour coller au plus près de la réalité et des casseroles que se traîne le Gouvernement dans cette affaire et dans l’évolution de son personnage principal, on a la sensation d’un sous-texte défendant la ritournelle du « la faim justifie les moyens » ou, en somme, la nécessité de combattre le terrorisme justifiait instantanément les exactions dans des lieux comme Guantanamo où était pratiquée la torture physique et psychologique. Une controverse politique que le film n’esquivera pas, comme on pouvait s’y attendre. Pratiquant cette rhétorique tout du long, en ne mettant jamais les choses en avant pour éviter d’être accusée de facilité de pensée mais en les chuchotant discrètement par derrière, de façon détournée, Kathryn Bigelow révèle alors la forme d’hypocrisie qui sous-tend l’ensemble de son film qui systématiquement ne dit jamais ce qu’il pense frontalement mais préfère le dire à demi-mot passant ainsi le message tout en espérant qu’il ne sera pas trop relevé.

 Propre, appliqué, indéniablement intéressant grâce au talent anti-primaire de son auteur, Zero Dark Thirty est du cinéma d’investigation empruntant à la fois le style des films du genre des années 70 et celui plus moderne, des thrillers d’espionnage actuel plus orienté vers le sérieux que l’entertainement, façon Body of Lies de Ridley Scott. Toutefois, difficile d’adhérer complètement à un film pas dénué d’un certain patriotisme de fond, de certains raccourcis inéluctables et de théories filtrées dérangeantes sur la forme, malgré des apparents efforts de neutralité d’une cinéaste qui est en fait très intelligente dans sa façon de manier l’art de l’endormissement pour détourner notre attention d’un propos ou pour le lisser de sorte à ce qu’il passe en finesse là ou un technicien bourrin se serait fait dégommer à la première salve.

 ZDT est du bon cinéma journalistique, propre, mais par contre un peu trop clinique et froid pour nous emporter dans la tourmente qu’il dépeint avec cette tentaculaire traque en appelant encore aux thématiques dessinées par Démineurs : l’héroïsme, la bravoure, la transformation de soi et de ses idéaux par soumission à la Mère-Patrie à laquelle tout est donné et voué par des hommes, des femmes, des patriotes. Toujours est-il que Bigelow prouve une fois de plus qu’elle a des « couilles », peut-être plus que bien des hommes du milieu hollywoodien. Il en fallait pour aller s’aventurer dans un tel terrain miné (sans mauvais jeu de mot sur le terrorisme etc…) même si la cinéaste le fait avec tact et retenue, en marchant sur des œufs. Les idées sont là, présentes en filigranes mais l’apparence reste policée, présentable, esquivant les critiques évidentes en préférant désamorcer chaque situation propice à problèmes. C’est tout le travail de Bigelow sur Zero Dark Thirty d’ailleurs, aseptiser, éviter de faire des vagues, tout montrer mais en gommant ce qui dépasse un peu trop. Pas trop de sensationnalisme et de pathos (aucune image des attentats de 2001), crier victoire sans trop le montrer mais en le murmurant quand même dans sa barbe (aucune image claire du corps de Ben Laden…), pas trop dur mais un peu quand même (les tortures). Mais malheureusement pour elle, c’est en faisant cela qu’elle nous rend suspicieux et nous pousse à creuser. Bigelow hypocrite dans cette façon de glisser des choses tout en restant sur la défensive, sans y aller clairement pour pouvoir faire marche arrière si besoin ? Peut-être, peut-être pas, mais l’objectivité est l’élément qui se retrouve en première ligne du front avec ce genre de pavé perturbant la tranquillité de la mare. Toujours est-il qu’il serait peut-être temps de se poser des questions sur ce cinéma que son intelligence rend peut-être encore plus dangereux. A moins de savoir le prendre pour ce qu’il est : du cinéma engagé, nationaliste et patriotique mais fait en grande et bonne intelligence. Car après tout, on a le droit d’être un peu patriotique si on le veut, rien ne l’interdit.

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