MÖBIUS (critique)

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Carte d’identité :
Nom : Möbius
Père : Eric Rochant
Livret de famille : Jean Dujardin (Gregory Loubiov), Cécile de France (Alice), Tim Roth (Rostovski), Emilie Duquenne (Sandra), John Lynch (Joshua), Dean Constantin (l’agent de la CIA), Aleksey Gorbunov (Khorzov)…
Date de naissance : 2013
Nationalité : France
Taille/Poids : 1h43 – 15 millions €

Signes particuliers (+) : Plusieurs séquences magistrales de tension et de maîtrise. Un scénario complexe que Rochant sait rendre fluide.

Signes particuliers (-) : Jean Dujardin, catastrophique. Un film inégal qui ne réussit pas à étreindre sa tension sur toute sa durée.

 

LE RUBAN DE MÖBIUS

Résumé : Gregory Loubiov est un agent du FSB, les services secrets russes. Il est envoyé en mission à Monaco pour monter un dossier sur un riche oligarque russe. Sur place, son équipe recrute Alice, une des employés de sa banque. L’erreur est interdite et pourtant, inexplicablement, Gregory franchit la ligne jaune en ayant une relation passionnelle avec son pion infiltré à qui il ment sur son identité…

Les Enchainés, classique Hitchcockien de 1946 avec Cary Grant et Ingrid Bergman, reste encore aujourd’hui pour tous les réalisateurs fascinés par le registre du film d’espionnage, la perfection ultime, le film parfait, la première source d’inspiration. En mélangeant amour passionnel et intrigues de couloir, le maître britannique avait accouché d’un chef d’œuvre resté dans l’histoire du cinéma comme l’un des meilleurs films du genre. Puis sont venues les années 70 et le regain d’intérêt pour un genre qui connaîtra sa période la plus prolifique. Le film d’espionnage des années 70 est presque devenu une marque de fabrique, renvoyant à un style précis, des films froids, épurés, concis et millimétrés, proche de la chronique ou du « film-dossier ».

Absent des plateaux de cinéma depuis 2006 et sa comédie L’Ecole pour Tous, le cinéaste Eric Rochant fait son grand retour à la fois au cinéma et au film d’espionnage, genre auquel il s’était déjà frotté en 1994 avec Les Patriotes, film ambitieux mais échec cuisant. Et le cinéaste de cité comme inspiration première, on vous le donne en mille… Les Enchainés d’Hitchcock. Sauf qu’il aura la bonne idée de croiser l’essence même du classique des années 40 (un mélange de romance dangereuse et d’intrigue complexe) avec le style du film d’espionnage des années 70. Le résultat, si toutefois il parvenait à trouver l’équilibre et à réussir son pari, pouvait donner lieu à un chef d’œuvre et c’est tout le mal que l’on pouvait souhaiter à cet auteur aussi discret qu’intéressant.

Eric Rochant recrute un casting international pour mettre en images son ambitieux projet, budgété à 15 millions et qui trouvera, une fois n’est pas coutume en France, l’aide des gens d’EuropaCorp, toujours parmi les premiers à se lancer ou aider dès qu’il s’agit de faire quelque chose d’un tant soit peu élevé dans notre pays. Sorti de l’agitation médiatique de The Artist, Jean Dujardin est le premier à répondre à l’appel lancé par le producteur Yvan Attal, désireux de changer de registre et de passer à autre chose. Face à lui, il fallait une actrice charismatique pour se glisser dans la peau dans la femme fatale de service, Alice. Dieu merci, nous avons évité de justesse Audrey Tautou pour finalement hériter de Cécile de France qui n’inspirait pas forcément confiance mais pourquoi pas, l’actrice belge a déjà montré qu’elle pouvait surprendre. Casting international parce que c’est au comédien Tim Roth qu’est confié le rôle de l’oligarque russe Rotovski. Et bien sûr, tout plein d’acteurs russes pour jouer des russes et plusieurs acteurs américains pour jouer des américains de la CIA ou du FBI (comme John Lynch, Dean Constantin ou John Scurti).

Entre Monaco, Moscou et les Etats-Unis, Möbius est un vrai film d’espionnage aux intentions très ambitieuses et aux ingrédients caractéristiques. Intrigue très complexe et à tiroir, faite d’agents, de agents doubles, de jeu dangereux et de double-jeu dangereux, de confiance et de trahison, de séduction, d’argent, d’amour irrésistible, de risques, de personnages troubles, de face et d’envers du décor… Tout est à décrypter dans un film qui ne s’offre pas sur un plateau d’argent facilement mais qui demande au spectateur de s’impliquer pour suivre un amas de petites intrigues reliées à la principale. Tout se dédouble, se détriple et Möbius de prendre une dimension passionnante que Rochant arrive bien à maîtriser grâce à un bon script qui prend soin d’être complexe mais jamais à l’excès, jamais au point de perdre complètement le spectateur.

Et le cinéaste de signer presque une réussite totale, d’autant que son film est jalonné de séquences d’anthologie, avec un pied dans le génie pur dans la façon dont elles sont écrites, composées, cadrées, minutées. Pour ne rien dévoiler, on restera évasif en disant seulement que l’on pense aux séquences de l’ascenseur, du téléphone portable dans la voiture (brillante), de la rencontre initiale au bar… De grandes scènes maîtrisées qui montrent que Möbius avait tout pour lui. Le film de Rochant partait très bien et déployait intelligemment et savamment, à fréquence régulière, tout le savoir-faire de son auteur… Thriller haletant, sophistiqué, mélangeant habilement histoire d’amour et espionnage dans un script où les sentiments personnels s’entrechoquent avec la raison d’Etat, où les personnages sont confrontés aux limites de leur posture (ou imposture), ou la passion rime avec déchéance dans ces jeux où l’erreur est impossible, Möbius était habile, bien ficelé, souvent tendu. Dommage alors que Rochant passe à côté du grand film. Son dernier né a en réserve autant de qualités que de défauts dont certains sont très handicapants et peuvent vite plomber un film aussi bon soit-il. Le premier est (une surprise d’ailleurs) Jean Dujardin. Limites d’un comédien que l’on a vu trop beau ou simple raté de parcours, l’acteur peine à trouver de la crédibilité dans un personnage qu’il interprète bien maladroitement. On passera sur le fait qu’il se glisse dans la peau d’un espion russe, qu’il est russe mais qu’il parle le russe comme une quiche pour se focaliser davantage sur son jeu qui lui demandait beaucoup de retenue. Or, Dujardin joue mal la retenue. Et c’est bien là son défaut, Dujardin a du mal à être naturel et se retrouve presque « à jouer le naturel » au lieu qu’il soit inné. Dans toutes les séquences en français, le comédien déclame ses textes sans arrêt à contretemps, sans arrêt avec une fausseté de jeu physique et verbal surprenante de sa part. Face à lui, Cécile de France rassure. S’il y avait de quoi craindre à voir la comédienne, souvent abonnée aux personnages dotés d’un ton très « mec », jouer les registres de la séduction et du troublant, tout va bien finalement. Elle s’en sort même haut la main et apporte du charisme, exception faite de plusieurs séquences « intimes » que Rochant filme d’ailleurs de façon trop appuyée. La comédienne y surjoue à un tel point, que l’on en vient à se demander si l’on ne serait pas dans un sketch sur scène avec tout ce qu’il de lèvres tremblotantes à l’appui.

Si la structure, les coutures et les ficelles du film sont très apparentes, si le film aurait pu être plus constant dans la tension qui le traverse par moments, Rochant est quand même à-demi récompensé de certaines de ses audaces et de ses choix. Tout n’est pas réussi, tout n’est pas toujours crédible et tout ne sonne pas toujours juste, d’autant que le cinéaste ne semble pas à l’aise dans tous les registres (les scènes sentimentales ne semblent pas être son fort avec leur lot de dialogues idiots, mièvres et répétitifs) mais dans l’ensemble, il parvient quand même à signer un bon film français, plein d’intentions et d’ambitions. Si Les Enchainés peut encore dormir tranquille sur ses deux oreilles, Möbius n’a pas à rougir de trop et Rochant s’en tire dans un genre extrêmement difficile à aborder. Il réussit au moins, même si c’est par intermittence, à insuffler un peu de personnalité à son film, là où bien d’autres avant lui se contentait de dérouler et d’embobiner sans âme. Inégal, montant très haut pour parfois redescendre assez bas, alternant séquences d’anthologie et passages affligeants, Möbius ne fait pas dans la demi-mesure et se montre tout du long soit très bon, soit très raté. Heureusement, les qualités arrivent à prendre le dessus sur les défauts, ce qui prouve « l’exceptionnel » de ces qualités en question quand on voit l’ampleur de ses défauts.

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