LE PASSÉ (critique – drame)

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note 6.5
Carte d’identité :
Nom : Le Passé
Père : Asghar Farhadi
Livret de famille : Bérénice Béjo (Marie), Tahar Rahim (Samir), Ali Mosaffa (Ahmad), Pauline Burlet (Lucie), Elyes Aguis (Fouad), Jeanne Jestin (Léa), Sabrina Ouazani (Naïma)…
Date de naissance : 2013
Nationalité : France
Taille/Poids : 2h10 – 14 millions $

Signes particuliers (+) : Un drame intimiste fort et bouleversant bâti sur une histoire simple et épurée dramatiquement, débouchant sur une réflexion sur les relations entre passé et avenir à partir des erreurs de tout un chacun, sans jamais le moindre jugement de la part du réalisateur. Mention aux comédiens époustouflants.

Signes particuliers (-) : Quelques erreurs de discernement narratif voyant le film s’adonner à la surécriture de l’histoire au lieu de maintenir le cap de sa simplicité brute et banale.

 

FUITE EN AVANT, RETOUR EN ARRIÈRE

Résumé : Ahmad débarque de Téhéran à Paris à la demande de Marie, son ex, pour signer les papiers de leur divorce. Il découvre la nouvelle vie de Marie, qui veut se remarier avec Samir, un père dont la femme est dans le coma, dans un état végétatif depuis des mois…

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Présenté en compétition officielle sur la Croisette, Le Passé, nouveau film d’Asghar Farhadi, a triomphé en clôture du Festival de Cannes 2013 en raflant le Prix d’interprétation féminine par sa comédienne principale Bérénice Béjo qui n’avait pas connu cet honneur il y a deux ans avec The Artist, voyant seul son partenaire Jean Dujardin exulté sur scène. Deux ans après le triomphe international d’Une Séparation (interdit en revanche dans son pays d’origine) abordant avec modernité et courage la délicate question des conflits familiaux et le poids des conventions sociales dans l’Iran conservatrice, Asghar Farhadi fait son grand retour avec une production française, plongeant une nouvelle fois dans les drames familiaux simples et banals pour y scruter des personnages confrontés à des choix, des décisions, à des situations et des poids qui leur pèsent. Les interactions et relations humaines dans les épisodes dramatiques et déchirants, restent les sujets de prédilection d’un cinéaste doué pour ce qui est de porter un regard sur la façon dont les couples gèrent les crises et pour en extirper avec beaucoup de naturalisme, la profonde vérité des sentiments et des réactions.

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Tourné en région parisienne, Le Passé s’attache à une cellule familiale qui va être mise en mal par une combinaison d’évènements tour à tour simples, compliqués, stupides ou lourds. Tragédie du quotidien comme il en existe tant, partout, tout le temps, Le Passé ne fait pas dans le rocambolesque, n’a pas besoin de partir loin dans la fiction et l’imaginaire, pas plus qu’il n’a besoin d’inventer une histoire profondément romanesque. Avec beaucoup de vérité et de sincérité, Farhadi n’a besoin que de scruter le quotidien qui l’entoure, pour y trouver l’inspiration et des histoires bouleversantes de simplicité. C’est en contemplant ses congénères et en dégageant une idée d’un constat sur le genre humain, qu’il va réussir à faire de son nouveau film, une petite merveille de sensibilité à fleur de peau, traversé à chaque instant par un souffle de véracité imprégnant chaque pore de la pellicule. Car Le Passé n’en fait pas des tonnes, évite le maniérisme dans son écriture, et reste au contraire ancré dans une épuration aussi bien stylistique que narrative où les petits riens que filme la caméra du cinéaste, vont se conjuguer les uns aux autres pour former et dessiner le tout d’une situation dense, complexe, tragique et pourtant d’une triste banalité. Et au final, c’est un drame de la vie, un drame du quotidien, du rien et du tout à la fois, que raconte Le Passé qui pose une réflexion sur notre relation au passé et à l’avenir.

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Avec en tête d’affiche la talentueuse Bérénice Béjo, le très bon et souvent injustement décrié Tahar Rahim et l’iranien bluffant Ali Mosaffa (acteur qui ne parle pas un mot de français comme Asghar Farhadi d’ailleurs), Le Passé va s’attacher à nous montrer comment l’homme, de nature, essaie de recouvrir d’un voile son passé en pensant que c’est là le seul moyen d’avancer vers l’avenir. Sauf que l’ombre de celui-ci poursuit, plane et finalement, ce que l’on croit être la solution devient le problème. Ici, Ahmad revient de Téhéran pour signer les papiers de divorce d’avec son ex, Marie. Ils pensaient avoir terminé leur histoire depuis longtemps mais visiblement, il reste des choses lourdes à sortir entre ces deux là. Dans le même temps, Marie va se remarier avec Samir. Sa femme a commis une tentative de suicide et végète dans le coma à l’état de légume depuis plus de huit mois. L’oublier ? Aller de l’avant avec Marie ? Le poids de ce corps inanimé reste une épineuse problématique dans les tentatives de se construire de ce couple malmené. Puis il y a Lucie, la fille aînée de Marie, née d’un autre précédent mariage. La relation avec sa mère est très conflictuelle. Pourquoi ? Marie aimerait le découvrir, aimerait qu’Ahmad, que sa fille a toujours beaucoup apprécié, lui parle. Là encore, le poids du passé va resurgir. Pour tous les personnages, se confronter au passé va être la seule solution pour envisager l’avenir. On notera d’ailleurs en évoquant le personnage de cette adolescente écorchée qu’est Lucie, la prestation exceptionnelle de la jeune et jolie Pauline Burlet. On l’a eu vu dans La Môme ou dans A tort ou à raison mais plus récemment en ado mal dans sa peau dans la petite merveille belge Dead Man Talking. Cette montoise de 17 ans est propulsé sur le devant de la scène, sur le tapis rouge, dans un rôle plus épais que ceux qu’elle a connu, et c’est mérité tant sa prestation sourde et intense est époustouflante d’émotion brute.

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Dans la forme, Le Passé est un cinéma à la croisée des chemins et multiculturel, entre le rythme et certains aspects stylistiques propres aux films iraniens avec notamment une forme de pudeur qui enveloppe un film qui se dévoile en douceur et non de façon ostentatoire, et le style du drame occidental, français notamment, même si ce style, Farhadi arrive à le croiser avec celui de ses origines. Il a beau s’agir d’une production 100% française, Le Passé n’en demeure pas moins un vrai film franco-iranien se nourrissant du meilleur des deux nations pour s’approcher de la vérité cinématographique brute, simple, vraie. On ne dira pas que le cinéaste accouche d’un film parfait mais ce drame sourd est une belle mise en scène d’un triste histoire du quotidien où Farhadi observe les réactions de ses personnages sans jamais les juger, sans jamais les désigner comme coupable, seulement en essayant de les présenter avec leurs torts, leurs raisons, leurs problèmes, leurs ressentis, leur mal-être. Forcément, à bâtir une histoire forte en filmant ces petits riens, ces moments en apparence anodins de la vie, Farhadi n’évite pas par moments une certaine lourdeur dans un cinéma d’auteur construit sur une absence (apparente) de mécanique artificielle mais s’attachant à filmer le quotidien brut avec tout ce qu’il implique. Le cinéaste veut étoffer son film, cerner ce quotidien, le dépeindre avec simplicité et naturalisme pour que le spectateur puisse bien cerner chaque personnage en détail et se laisse aller à une forme de boulimie scénique où quelques scènes semblent un peu sur-écrite et par nécessairement utiles à la narration. Le Passé aurait pu aisément tailler dans quelques scènes sans que cela soit dommageable à son histoire ou à sa qualité. Une sur-écriture qui revient comme un boomerang alors que l’on approche de la fin et que les masques tombent, que les secrets se dévoilent. Un, puis deux, puis trois, Farhadi semble presque soudainement perdre un peu les pédales. Jusque-là bluffant de concision scénaristique, de simplicité pure dans le traitement de son sujet, d’intelligence et de plausibilité dans sa façon de mettre en exergue le drame par des micro-bêtises d’enfants comme d’adultes qui prennent des proportions incontrôlées dès lors que l’on refuse de se confronter à ses erreurs, le cinéaste se met à un peu abuser de sa théâtralisation et tombe dans un effet à la Audiard lorsqu’il signe De Rouille et d’Os où comment être dans le juste jusqu’au moment du franchissement de la ligne blanche. Le Passé dévoile en cours de route un secret pesant, un secret responsable de l’enveniment des relations entre les personnages. Un secret bête, simple, stupide mais grave. Bref, une erreur qu’il va falloir assumée. Et jusque-là, Le Passé est ancré dans cette touchante et bouleversante sincérité, dans une justesse de ton qui rend le film à la fois dur, fascinant, fin, délicat, dramatiquement explosif et intense. Suffisamment intense pour que Farhadi n’ait pas besoin de relancer son dernier acte par un enchaînement de révélations inutiles pour dédouaner un personnage de ses erreurs là où au contraire, il tenait la meilleure idée et partie de son film. Sans dire que le cinéaste gâche tout, il affaiblit en tout clairement le dernier chapitre de son histoire par une trop grand théâtralisation, par une trop grande sur-écriture dramatique. Le Passé n’avait pas besoin de ça et aurait pu résoudre son histoire bien avant en restant sur ses idées de bases au lieu de céder à une forme d’occidentalisation du drame.

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Pour autant, ce nouveau film d’Asghar Farhadi semble surclasser son précédent Une Séparation au moins dans la maîtrise narrative. Si dans le sujet ce dernier était plus courageux dans sa peinture d’une société iranienne en pleine mutation, Le Passé a pour lui cette façon de captiver une fois que les enjeux commencent à se dessiner (un peu tardivement d’ailleurs, ils auraient pu être amenés plus tôt justement avec moins de surproductivité dans ce filmage de l’anodin du quotidien donnant un tempo et un rythme propre au cinéma iranien), de devenir un drame haletant comme un thriller où l’émotion née non pas d’une écriture artificielle mais au contraire d’une simplicité naturelle. Implacable, Farhadi arrive à couper le souffle au détour de scènes tragiques, dures, douloureuses, parfois délivrant des charges d’amour ou de haine en soulignant cette dualité propre à l’homme, magnifiées par l’interprétation étourdissante d’un casting au sommet de son art. Avec beaucoup de pudeur, ce drame intimiste et précis, réussit à quitter les sentiers du « Cinéma » avec un grand « C » pour celui du « cinéma » avec un petit « c », s’effaçant derrière l’intelligence de l’incarnation d’un quotidien dans une fiction renversante. Si parfois Farhadi se laisse aller à un peu de facilité (notamment tout ce qui entoure le personnage de Naïma jouée par Sabrina Ouazani), Le Passé reste quand même un fort moment abrupt, escarpé, sans (trop de) concession, un cinéma du déchirement non pas comme une recette tire-larme mais comme l’observation de la vie et de ce qu’elle amène comme joies, comme peines, comme trahisons et comme mains tendues, comme barrières et comme espoirs. Des contradictions à la mesure de celle-ci : le passé, seule issue possible pour envisager l’avenir ?

Bande-annonce :

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