GREEN SNAKE de Tsui Hark
DVD – critique (romance fantastique)

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note 8
Carte d’identité :
Nom : Shing Se
Père : Tsui Hark
Livret de famille : Maggie Cheung (Serpent Vert), Joey Wong (Serpent Blanc), Chui Man-Cheuk (Le Moine Fahai), Wu Xing-Guo (Hsui Sien), Tien Feng (Spider)…
Date de naissance : 1993
Majorité au : 10 novembre 2004 (DVD épuisé)
Nationalité : HK
Taille : 1h38
Poids : Budget NC

Signes particuliers (+) : Avec Green Snake, Tsui Hark transforme de la pierre en or, de l’eau en vin, de la terre en sable fin. Ce qu’il réalise ici relève d’un type d’exploit que seul un metteur en scène à la fois audacieux et doué de génie pouvait accomplir. Mal barré avec un film prenant l’eau de toutes parts, il réussit à trouver des voies inexplorées pour livrer une beauté de poésie sensuelle, de plastique singulière. Baignant dans un surréalisme déroutant renforcé par l’aspect kitsch-vintage de l’apparence générale, Green Snake est une oeuvre envoutante et sidérante, magnifiée par sa somptueuse BO et ses deux comédiennes enivrantes d’érotisme pudique. Unique et iconoclaste.

Signes particuliers (-) : Green Snake est une merveille meurtrie, un projet pensé comme fou et ambitieux avant de se retrouver face à un mur et de souffrir dès son tournage même, des insuffisantes compétences du cinéma HK de l’époque, en matière d’effets spéciaux.

 

CHEF D’OEUVRE RATÉ OU RATÉ DEVENU CHEF D’OEUVRE ?

Résumé : Deux esprits serpent se réincarnent en deux somptueuses jeunes femmes avec le désir de se fondre parmi les humains pour essayer de vivre comme eux. Serpent Blanc a 1000 ans d’entraînement et avec la sagesse qui la caractérise, excelle dans l’exercice. Sa soeur Serpent Vert est plus fougueuse, plus inconséquente et ne mesure pas bien la portée de ses actes. Un moine taoïste traquant les créatures non-humaines déguisées, va se mettre sur leurs traces alors que Serpent Blanc tombe amoureux d’un jeune érudit du village…

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L’INTRO :

Projet ouvert dans le seconde moitié des années 80 avant qu’il ne tombe à l’eau, faute de n’avoir pu faire concorder les emplois du temps des deux comédiennes initialement prévues (Anita Mui et Gong Li), Green Snake ressuscitera quelques années plus tard alors que Tsui Hark est à la recherche d’une compensation à l’annulation de son adaptation rêvée de la légende du Roi Singe. Désireux de mettre en scène un nouveau film dans l’esprit de son légendaire Zu, Les Guerriers de la Montagne Magique, dont il garde le semi-échec financier comme une meurtrissure personnelle, le cinéaste se tourne vers la nouvelle génération d’actrices hongkongaises pour relancer Green Snake et recrute Joey Wong et Maggie Cheung pour être les deux beautés troublantes de cette nouvelle adaptation d’un illustre conte local mainte fois transposé sur grand écran, la légende du serpent blanc. Fort de la fondation en 1984 de la « Film Workshop », sa société de production et de distribution, qui lui permet d’avoir les coudées totalement franches sur ses projets, Tsui Hark va pouvoir matérialiser comme il le souhaite (ou presque) tous les délires hystériques et toutes les folies visuelles et narratives qui fulminent dans son esprit sur-créatif. Il replonge à nouveau (après Zu et après avoir produit les Histoire de Fantômes Chinois) dans les légendes du folklore local avec une histoire extravagante et mythologique faite d’homme-araignée, de femmes-serpents, de moine taoïste traquant des créatures non-humaines à l’apparence déguisée, d’esprits réincarnés d’animaux en hommes, de cigogne, chapelet de bouddha et autres plantes magiques etc. Un véritable conte fantastique étonnant, nous plongeant dans la culture chinoise et ses richesses thématiques…

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Green Snake fait partie des projets les plus fous du cinéaste aux 1000 idées / minute et peut être érigé, en un sens, comme l’emblème paroxysmique d’une des deux facettes de son cinéma, dans son ensemble tiraillé entre deux pans distincts, d’un côté le sentier d’un certain classicisme (toutes proportions gardées) qui lui aura valu de signer plusieurs chefs d’œuvre indiscutables et indiscutés (The Blade, Il Etait une Fois en Chine) et de l’autre, la voie de l’incontrôlé, marquée par une certaine folie où Tsui Hark laissait libre court à sa frénésie hallucinée. Green Snake se range dans cette catégorie. Une bizarrerie typique d’un certain cinéma chinois basé sur ses légendes folkloriques et qui peut vite paraître totalement ubuesque pour le grand public occidental pour sa singularité affirmant le décalage culturel qui existe entre nos civilisations. Que ce soit dans la trame fantastique de ces deux femmes-serpents cherchant à se dissimuler parmi les hommes pour mieux en apprendre les usages en prenant l’apparence de deux beautés fatales, dans l’humour déployé par le film au détour du personnage de Hsui Xien (Wu Xing-Guo) érudit et gentil nigaud séduit par la sage Serpent Blanc (Joey Wong) ou  dans l’ancrage dans les fondements de l’univers des moines spirituels via l’opiniâtre et sage Moine Fahai (Chui Man-Cheuk, futur Wong Fei-Hong à la place de Jet Li pour la saga Il Etait une Fois en Chine)  Green Snake est au fond une audacieuse et déroutante tentative de croisée des genres, un film que l’on pourrait définir comme une sorte de comédie romantique fantastico-fantaisiste teintée d’un érotisme osé pour l’époque et le pays et qui aura bien des chances de laisser quelque peu pantois bon nombre de non-initiés à ces plongées fantasmagoriques dans la culture locale et ses nombreuses ramifications.

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Mais c’est aussi et avant tout l’un des plus beaux film de Tsui Hark. Si le cinéaste a été trahi à l’époque par le manque d’adresse et de compétences techniques du domaine des effets spéciaux made in Hong-Kong, handicapé par une absence de moyens et de savoir faire établi dans la réalisation des effets visuels optiques comme numériques, il parviendra néanmoins avec tous les défauts techniques qui lézardent son ambitieux projet à signer une petite merveille de poésie enivrante aux images sublimes où s’entremêlent sensuel érotisant, poésie visuelle teintée de surréalisme et musique envoûtante. Sur le plan de la direction artistique, le créateur a souffert de l’amateurisme d’une industrie pas encore suffisamment  développée pour matérialiser ses désirs fous, mais inventif et surtout réactif dès un tournage où il sentira son projet battre de l’aile, il saura réagir et aller compenser la facture d’emblée datée de son œuvre en allant l’orienter vers une singulière beauté fascinante, magnifiée notamment par le duo Joey Wong/Maggie Cheung, qui délivre une charge d’énigmatique troublant couché sur pellicule dans un conte fantastique à la fois sulfureux, magique, décalé et tourbillonnant. D’une purge risible bourrée de défauts esthétiques, Tsui Hark va alors accoucher d’un chef d’œuvre unique, un film à la beauté rétro sauvage et bien plus esthétisée que ne laisse croire sa façade kitsch, recelant d’images sublimes à en crever.

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Exit les artifices ratés, exit l’imagerie nanardesque, exit le ridicule qui planait au-dessus du film telle une épée de Damoclès terrifiante, Green Snake se transforme en objet d’art à la technique brinquebalante certes, mais à la plastique empreinte de magnificence. Un chef d’œuvre raté en quelque-sorte ou plutôt un raté façonné en chef d’œuvre, où Tsui Hark se plie en quatre pour tirer le meilleur du pire, puisant dans son talent de créateur pour palier à ses contraintes frustrantes. Et ça fonctionne dans une œuvre au charme iconoclaste, résolument étrange, mais totalement puissante, qui au lieu de rechercher un réalisme perdu d’avance, préfère s’aventurer dans un surréalisme avec lequel il saura composer en trouvant les moyens de séduire et d’enivrer, essentiellement en recentrant son histoire sur sa force première, son couple de femmes-serpents, sœurs spirituelles aussi diamétralement opposées que les deux faces d’une même pièce de monnaie et entretenant une relation fusionnelle à l’ambiguë fascinante. Serpent Blanc est la face sage, réfléchie, intelligente, observatrice, bien entrainée à l’art du simulacre de sa nature réelle par sa faculté à s’adjuger toutes les cartes possibles qui l’aideront à mieux se comporter en appréhendant le monde des humains. Serpent Vert, elle, incarne la spontanéité, l’immaturité, la séduction, elle, joueuse inconséquente qui s’amuse avec une amusante frivolité, préférant sa condition de serpent à la médiocrité humaine. De cet antagonisme, Hark va tisser sa toile et rendre belle et gracieuse son histoire aérienne, aussi belle que ses deux héroïnes qu’il filme avec une sensualité érotique débordante et aussi gracieuse que la poésie enchanteresse qui baigne ce œuvre torturée par ses effets « défaillants », de l’aveu de l’auteur.

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Pour de multiples raisons, Green Snake reste (et restera probablement) comme le projet le plus troublant de Tsui Hark. Le plus déroutant aussi. Si l’on perçoit pourtant sans détour tous les signes de l’ampleur du ratage, il n’est dans le même temps pas difficile de se laisser aller à être séduit par ce grand moment de cinéma atypique et étrange, aussi bancal qu’il n’est finalement parfait, aussi parasité qu’il n’est d’une grâce magique envoutante. Au son des mélodies fiévreuses d’un quatuor de compositeurs dont James Wong, l’entrelacement des images lumineuses confère à une forme de tendresse prodigieuse dans ce qu’elles arrivent à s’extirper de leurs poids morts pour trouver leur propre voie vers une sorte de divinité artistique qui fait de cette œuvre maudite, un classique touchant survolant avec maestria et légèreté ses cicatrices, avant de finalement emporter les cœurs et ravir chaleureusement le regard. L’un des plus beaux actes manqués de l’histoire du cinéma asiatique.

Bande-annonce :

Par Nicolas Rieux

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