L’AFFRANCHIE de Marco Danieli : la critique du film
Sortie cinéma

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l'affranchie filmMondomètre
note 1 -5
Carte d’identité :
Nom : La Ragazza del Mundo
Père : Marco Danieli
Date de naissance : 2016
Majorité : 12 avril 2017
Type : Sortie en salles
Nationalité : Italie, France
Taille : 1h41 / Poids : NC
Genre : Drame
, Romance

Livret de famille : Sara Serraiocco, Michele Riondino, Marco Leonardi…

Signes particuliers : Un film qui se croit juste alors qu’il n’est que malhonnêteté, qui se croit romanesque alors qu’il n’est que clichés.

UNE ROMANCE FAIBLE ET CLICHÉE

LA CRITIQUE DE L’AFFRANCHIE

Résumé : Giulia, jeune témoin de Jéhovah, voit sa vie basculer lorsqu’elle rencontre Libéro qui vient de sortir de prison. Leur amour interdit conduira Giulia à l’exclusion totale de sa communauté. Avec lui, un autre destin semble possible. En cherchant sa voie, elle découvre les dangers d’un monde extérieur au sien… l'affranchie_5Pour son premier long-métrage de fiction après une longue carrière dans le documentaire pour la télé, le réalisateur transalpin Marco Danieli a choisi de se pencher sur l’univers des Témoins des Jéhovah, à travers une histoire d’amour qui va soulever des questions identitaires relatives à la liberté personnelle, quand elle est étouffée par l’appartenance à une communauté. L’Affranchie suit le parcours d’une jeune croyante, dont la vie très organisée va basculer le jour où elle rencontrera un repris de justice dont elle va tomber amoureuse. En somme, elle est Témoin de Jéhovah, il est « un homme du monde », leur amour sera un problème. Montré au festival de Venise dans le cadre des Venice Days, La Ragazza del Mondo (son titre original bien plus évocateur) s’est vu couronné d’un double prix d’interprétation.l'affranchie_2Avec L’Affranchie, Marco Danieli pose un regard sur une religion rarement représentée au cinéma et souvent victime d’une profonde méconnaissance. Des Témoins de Jéhovah, le grand public connaît généralement la seule poignée de clichés répandus, leur activité prédicatrice de porte en porte, éventuellement leurs réunions d’étude biblique et surtout, les nombreuses fausses informations véhiculées par les médias mal informés. Désireux d’être justes dans leur représentation, le cinéaste et son scénariste se sont efforcés d’approfondir la question, afin de nourrir leur film, dont l’ancrage est assez versatile, à la fois une romance contrariée par les différences, et un drame d’émancipation sur une jeune femme écartelée entre son mode de vie dicté par ses convictions religieuses, et un soudain besoin de liberté qui la sortirait des règles dogmatiques qui régissent sa vie depuis toujours. En fond, L’Affranchie dresse surtout le portrait d’une jeune adulte divisée, désireuse de connaître autre chose, mais hésitante à balayer tout son héritage théologique et sa vie organisée. Une jeune femme prise entre deux feux, au milieu du combat entre ses intérêts individuels et le poids des règles du collectif auquel elle s’est soumis.l'affranchie_1Impossible de ne pas voir l’indéniable potentiel thématique soulevé par la tragédie intimiste qu’est L’Affranchie, qui s’inscrit dans l’univers des Témoins de Jéhovah certes, mais qui aurait finalement pu s’inscrire dans n’importe quel autre univers, qu’il soit religieux, politique ou social. Car au final, l’histoire d’amour narrée par le film et les raisons qui la contrarient, ont un quelque chose de presque universel et le background y est finalement presque accessoire, voire interchangeable. Sauf qu’il ne l’est pas. Marco Danieli n’a pas pris les Témoins de Jéhovah par hasard et le cinéaste s’appuie sur les convictions de cette religion pour asseoir son drame. Et c’est là que L’Affranchie se vautre… une première fois. Quand on décide de se pencher sur un sujet aussi spécifique et que l’on clame à qui veut l’entendre que l’on s’y est immergé pleinement pour bien le comprendre, mieux vaut en maîtriser les contours ensuite. Et ce n’est clairement pas le cas du réalisateur, dont le film est un gros catalogage d’idées reçues, de clichés et d’affirmations stupides. La principale erreur de Danieli est d’avoir élaboré tout son film sur des arguments fallacieux, s’appuyant sur du minoritaire pour en tirer une généralité. Parce qu’il s’agit des Témoins de Jéhovah, dont tout le monde se contrefout, personne ne s’insurgera contre la vicieuse méthodologie employée, mais autant dire que si Danieli avait fait la même chose avec une communauté plus médiatisée, les boulets rouges se seraient abattus sur sa perfide démarche. Pour faire simple, L’Affranchie ne peint pas le portrait d’une famille de Témoins de Jéhovah tout ce qu’il y a de plus banale et normale. Il peint le portrait d’une famille ultra-rigoriste, limite extrémiste, mais il se garde bien de le dire, l’érigeant en généralité de ce que serait soi-disant le mode de vie des Témoins de Jéhovah. La pratique ne choquera probablement pas les moins informés qui ne verront pas la supercherie, et c’est sans doute le plus grave dans l’histoire car ils goberont ce tissu d’âneries déployées. Et si demain, un cinéaste s’intéressait à une famille juive ou musulmane ultra-extrémiste en la faisant passer pour une représentation fidèle et générale du mode de vie de tous les juifs ou musulmans du monde ? Fort à parier qu’un tel parti pris provoquerait des réactions très vives. Devrait-on accepter cela concernant les Témoins de Jéhovah ? Non.l'affranchie_6Dans le vivier des bêtises ahurissantes clamées par L’Affranchie, les familles de Témoins de Jéhovah empêchent leurs enfants d’aller à l’Université, limitent drastiquement leurs contacts avec le monde extérieur, les obligent à vivre non-stop pour leur religion, les ignorent du jour au lendemain s’ils quittent « le droit chemin », et on en passe des vertes et des meilleures. Le plus gros problème de la représentation des « T.J. » par Danieli, est l’incessante partialité de la vision qu’il donne de cette religion fondamentalement méconnue. Et tout ça pour nourrir un simple drame romantique à la fadeur terrible. Pointer du doigt les défauts que l’on peut trouver dans un microcosme (en l’occurrence religieux ici), soit, mais autant le faire avec justesse. Et sur ce point, L’Affranchie est loin d’être honnête dans sa démarche, faisant au contraire dans la désinformation permanente, ou travestissant la réalité en obturant sa vision quand ça l’arrange, avançant un argument sans jamais ne serait-ce que sous-entendre le contre-point qui pourrait l’expliquer. Danieli force sans cesse le trait sur tout en cachant son manichéisme primaire, et préfère systématiquement s’attarder sur ce qui est reprochable vu de l’extérieur, sans jamais montrer le revers de la médaille, pour éviter d’attirer l’empathie sur ceux qu’ils critiquent sans jamais vraiment assumer sa diatribe. Malhonnête disait-on.l'affranchie_4Enfin, au-delà de cette fourbe et déloyale présentation de fond, L’Affranchie pèche ensuite sur la forme, par l’extrême facilité de son écriture. Trop préoccupés par la mise en avant de leur propos, Marco Danieli et son scénariste, Antonio Manca, peinent à élaborer une œuvre à la narration cohérente, sombrant dans des rebondissements romanesques ridicules. La romance imaginée entre cette jeune croyante ébranlée dans sa foi et cet ancien trafiquant aux allures de petite racaille enragée, s’embourbe dans des clichés d’écriture grotesques, et ne trouve jamais vraiment une solide assise qui permettrait au spectateur de se laisser happer par le drame. A ce récit brouillon, s’ajoute une mise en scène sans inspiration, aussi fade qu’une fiction télévisuelle. Seule l’impeccable interprétation de la touchante Sara Serraiocco apporte un éclair de lumière dans cette entreprise qui aurait pu poser des questions pertinentes et intéressantes, mais qui démolit la crédibilité de sa démarche par la malhonnêteté de son approche.

Par Nicolas Rieux

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