CARTEL de Ridley Scott
En salles – critique (thriller, drame)

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note 7
Carte d’identité :
Nom : The Counselor
Père : Ridley Scott
Livret de famille : Michael Fassbender (Counselor), Cameron Diaz (Malkina), Javier Bardem (Reiner), Penelope Cruz (Laura), Brad Pitt (Westray), Goran Visnjic (banquier), Natalie Dormer (femme à Londres), John Leguizamo (un mexicain), Bruno Ganz (diamantaire), Dean Morris (un acheteur), Edgar Ramirez (prêtre)…
Date de naissance : 2012
Majorité au : 13 novembre 2013 (en salles)
Nationalité : USA
Taille : 1h57
Poids : 25 millions $

Signes particuliers (+) : Cartel est une oeuvre audacieuse et singulière dans la forme comme dans le fond, convoquant le virtuose au-delà de la vague impression d’absence de rythme et de vide qu’il laisse planer pendant un bon moment où l’on ne comprend pas bien vers quoi il nous dirige, avant de nous infliger sa dure réalité : il tissait en réalité lentement et minutieusement sa toile autour du spectateur avant de se révéler comme un véritable tour de force puissant et impressionnant à la noirceur terriblement poignante. Avec l’aide de son casting de luxe où chacun joue son rôle avec maestria, sa violence physique exacerbée trouvant écho dans sa violence morale fataliste et sa rage âpre, Cartel bouleverse, trouble, désarçonne, et laisse planer son souvenir d’oeuvre meurtrie pendant de longues heures… Un uppercut imparfait mais douloureux.

Signes particuliers (-) : Pour son premier scénario, lui l’habitué du roman, Cormac McCarthy commet quelques impairs dans son écriture excessive sur certains points, un peu trop relâchée sur d’autres. Le score de Daniel Pemberton est épouvantable.

 

LE CHEMIN DE CROIX SELON RIDLEY SCOTT

Résumé : La descente aux enfers d’un avocat pénal, attiré par l’excitation, le danger et l’argent facile du trafic de drogues à la frontière américano-mexicaine. Il découvre qu’une décision trop vite prise peut le faire plonger dans une spirale infernale, aux conséquences fatales.

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L’INTRO :

Les fortunes s’enchaînent et ne se ressemblent pas. Et ça, même un vieux briscard du cinéma comme Ridley Scott le subit à ses dépends dans une démonstration perpétuelle. Après le carton mondial de son Prometheus l’an passé qui au final a bravé sans encombre la tempête de son gros budget risqué, le cinéaste embraye avec un flop retentissant, plombant un nouveau film qui s’inscrivait dans sa diamétrale opposée, et qui n’avait pas besoin de cela pour être marqué au fer rouge du sceau du drame, après l’arrêt de son tournage pendant trois semaines suite au tragique suicide du frérot Tony Scott, auquel le film est dédié. Après la grosse SF reprenant les fondations d’une mythologie culte, Ridley Scott s’offrait un répit salutaire avec un thriller à petit budget (25 millions $), production plus intimiste mais réunissant quand même au passage une pléiade de stars pullulant dans un casting 24 carats. Michael Fassbender, Cameron Diaz, Javier Bardem, Penelope Cruz, Brad Pitt, Goran Visnjic, Natalie Dormer, John Leguizamo, Bruno Ganz, Dean Morris, Edgar Ramirez… Rien que ça. Un casting de grand luxe qui avait de quoi assurer un beau succès sur le papier pour ce film plus modeste, mais la logique est ainsi faite pour être contredite. Et The Counselor (alias Cartel en français) s’est pris un sérieux vent au box office américain avec à peine 8 millions de recettes pour son premier weekend d’exploitation. Un film décidément maudit.

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Cartel est un film étrange, un thriller dramatique s’attachant à la descente aux enfers d’un avocat (jamais nommé et que l’on ne connaîtra que sous le nom de Counselor, soit « maître ») qui rêve de vivre la belle vie avec sa magnifique dulcinée au point de tenter de se faire une fortune facile en mettant les pieds, le temps d’un seul et unique coup, dans le trafic de drogue. Il espérait le succès de l’opération, il pensait que ce serait simple, rapidement bouclé et sans encombre, que la vie serait ensuite plus douce. Il se trompait. Car la spirale dans lequel il a mis le doigt va le happer jusqu’au coude en le mettant face aux conséquences de ses actes dans un douloureux chemin de croix. Au scénario, on retrouve un nom et pas n’importe lequel. On le connaissait pour ses romans, moins pour sa capacité à rédiger un script de cinéma. Auteur de No Country for Old Men ou de La Route, Cartel est le premier scénario de l’écrivain Cormac McCarthy, qui accouche d’un récit fiévreux prenant place dans la chaleur de la frontière américano-mexicaine et la machine carnassière de l’univers des barons de la drogue.

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Un sujet attractif, des stars en pagaille, de grands noms officiant derrière la caméra, les raisons de l’échec de Cartel semblaient incompréhensibles. Et pourtant, elles ne sont peut-être pas si difficiles à décrypter que cela. Parce que Cartel est avant tout une affaire de culot incroyable. Certains crieront à l’ennui, d’autres au vide, d’autres encore à l’arnaque, face à la construction singulière d’un film qui l’est tout autant. La réalité est que Cartel est un enchaînement de tours de force à la mécanique savamment huilée. Sans aucun doute l’un des films récents les plus courageux et surtout les plus audacieux de son auteur. Tour de force de rendre riche un scénario d’une simplicité déconcertante, tour de force de rendre brillant un récit qui avait tout pour être fade, tour de force d’infliger une claque effroyable avec une telle lenteur et une telle précision chirurgicale qu’il est quasi-impossible de la voir venir, tour de force de tisser une toile autour du spectateur avec une patience redoutable et une minutie conférant au génie… Cartel est monstrueux et ne le laisse transparaître que tardivement, une fois que l’on est déjà pris dans les mailles de son filet.

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Thriller sobrement sombre et d’une terrible noirceur (peut-être l’une des clés expliquant la fuite du public américain qui a boudé ce « petit » Ridley Scott mineur en apparence mais jubilatoire de maîtrise au demeurant) Cartel semble ne pas avoir été conçu pour plaire. Avec une hardiesse effrontée, Ridley Scott détourne les codes du genre et propose un film transcendé par une assurance mêlant insolence, vaillance et originalité. Une œuvre pas loin du magistral qui, durant une bonne heure, laisse perplexe, volontairement égaré, décontenancé par un rythme lent, par un ton très verbeux, n’appuyant jamais sur la pédale de l’accélérateur ou au gré de vifs à-coups très concis, donnant une étrange impression de ne rien raconter alors qu’au contraire, il développe, prépare, installe, bouillonne et patiente. Pire, on serait même tenté d’éprouver un vague sentiment de vacuité abyssale devant un film qui n’affiche pas clairement vers quoi il se dirige, qui laisse dans un flou à en avoir des fourmis dans les jambes alors que les questions s’accumulent et que le film s’ingénie à ne pas y répondre. Première particularité, le spectateur est lancé dans une intrigue qui a comme déjà commencé sans lui, comme si l’on avait manqué le premier quart d’heure et qu’il nous manquait des clés de compréhension de ce qui se passe dans cette histoire. L’expérience est étonnante et déroutante. Effet de manche inutile ? Pari scénaristique osé et original ? La question reste entière, et c’est l’impression que laissera le film au final qui fera sans aucun doute pencher la balance amenant la décision de chacun sur comment considérer cet effort atypique. Mais ce choix a un sens, celui de nous imprégner dans une histoire qui se dévoile progressivement, sorte de strip-tease cinématographique mué par l’art de l’effeuillage sexy pimenté par des touches de surréalisme bienvenu qui apporte un peu d’humour dans cette descente aux enfers lourde, pesante, avant de virer au suffocant puis à l’étouffant.

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Ce choix de narration osé comporte son lot d’imperfections. Un peu de déchets et de redondances, quelques roublardises et maladresses d’écriture ça et là, et un McCarthy qui se révèle meilleur ambianceur et conteur que dialoguiste, mettant parfois trop en avant sa patte stylistique en abusant de délires philosophiques tournant au pensum de comptoir qui ne trouvent pas toujours sa place dans le récit. Et au sommet de tout cela, cette impression de vacuité de l’histoire énervante… mais qui s’avèrera être fausse. Car Cartel est à double tranchant, un film qui installe dans une sorte de « confort » cinématographique pas loin de l’anxiolytique… pour mieux nous poignarder ensuite lorsqu’il déclenche les foudres de sa noirceur fondamentale et qu’il déploie l’ampleur de sa tragédie âpre et brutale. Dans un dernier tiers hallucinant de maîtrise, Cartel désarçonne et balaie tout ce que l’on avait pu prendre pour acquis en laissant traîner des réminiscences envoûtantes qui en font une œuvre marquante et dérangeante, et pour longtemps. Alors que l’enfer se dessine, alors que l’horreur se profile, Ridley Scott ne nous épargne rien, la violence physique extrême du film trouvant écho dans la violence morale exacerbée d’un uppercut qui laisse au tapis. Cartel prend son temps mais Cartel prend une dimension presque épique dans le terrifiant qu’il balance avec une sauvagerie inouïe.

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Côté casting, Fassbender épatant, comme d’habitude on a envie de dire. Bardem épatant, comme d’habitude aussi. Sa compagne à la ville Penelope Cruz, magnifiquement sensuelle et d’une douceur affriolante, encore comme d’habitude. Brad Pitt impeccable, comme d’habitude. La surprise vient finalement de Cameron Diaz, qui livre un beau numéro d’actrice et qui surtout laissera son empreinte sur le film tout entier, notamment pour une séquence « hot » complètement déglinguée et irréelle à faire sauter le mercure, avec une Ferrari, une scène qui aura fait couler beaucoup d’encre outre-Atlantique et qui a de grandes chances de rester dans les annales du genre aux cotés des plus illustres comme Sharon Stone et son croisement de jambes dans Basic Instinct. Un moment déjà culte dont on vous laisse la surprise.

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Ce « petit » Ridley Scott, par le poids mais non par la qualité, qu’est Cartel laisse perplexe dans un premier temps, puis reste dans la mémoire, tourneboule, trouble, gêne, laisse macérer son parfum de mystère… On aurait autant pu écrire une critique élogieuse qu’une critique à charge pour bien des raisons. On a choisi l’éloge car finalement, la « prise de tête » qu’il amène est bel et bien la preuve que cet effort imprègne durablement, un peu comme la première fois où l’on découvre un Se7en et qu’il vous faut de longues minutes pour digérer l’intensité de son final. Marqué par le suicide de son frère en plein tournage, on ne saurait dire si cet événement extra-filmique a joué dans l’évolution du regard de Ridley Scott sur son film et son immense noirceur caractérisée résonnante de désarroi. Toujours est-il que le cinéaste semble avoir des crocs plus longs que jamais et mord jusqu’au sang avec dans une démonstration de rage poignante. On en a encore mal.

Bande-annonce :

Par Nicolas Rieux

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