PASSION (critique)

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Carte d’identité :
Nom : Passion
Père : Brian De Palma
Livret de famille : Rachel Mc Adams (Christine), Noomi Rapace (Isabelle), Karoline Herfurth (Dani), Paul Anderson (Dirk), Rainer Bock (Inspecteur Bach)…
Date de naissance : 2012
Nationalité : France, Allemagne
Taille/Poids : 1h41 – 30 millions $

Signes particuliers (+) : Des plans, cadrages, jeux de couleurs intéressants rappelant vaguement qui est Brian De Palma. Deux excellentes comédiennes en femmes fatales rouge et noire et quelques bonnes choses dans le script pervers mis en place.

Signes particuliers (-) : Le film n’exploite jamais ses thématiques, ne va jamais au bout de ses idées et fait preuve d’une paresse terrifiante en se contentant d’aligner des « trucs » narratifs et visuels. L’ombre triste de De Palma.

 

WHAT’S HAPPENED TO DADDY BRIAN ?

Résumé : Isabelle et Christine travaillent au sein d’une grande agence multinationale. Isabelle est fascinée par le charisme magnétique de sa supérieure Christine. Cette dernière, en profite pour exercer un trouble jeu de séduction pervers sur son employée. Un jeu de manipulation qui ne sera pas sans conséquences quand les limites seront dépassées…

Désormais plus prophète en son pays, Brian De Palma n’a pas eu d’autre choix que de s’exiler outre-Atlantique pour monter un nouveau projet. Et c’est en France et en Allemagne que le mythique cinéaste américain trouve les fonds nécessaires pour concrétiser son souhait de réaliser un remake du Crime d’Amour d’Alain Corneau, le dernier film du metteur en scène français sorti en 2010 et conduit par Ludivine Sagnier et Kristin Scott Thomas. Un remake que De Palma pensait légitime car pour lui, le film de Corneau n’exploitait pas de façon optimale l’affrontement psychologique entre les deux protagonistes féminins en raison d’un mystère trop rapidement éventé avec la révélation trop rapide à on goût de l’identité d’un assassin. De Palma se savait capable de faire mieux et on veut bien volontiers le croire tant sa filmographie parle pour lui, fourmillant de chefs d’œuvre. Quand on un passé où se succèdent des Scarface, des Carrie, des Pulsions, Blow Out ou Body Double, Les Incorruptibles ou encore Le Fantôme de l’Opéra, des Sœurs de Sang ou Obsession sans parler de L’impasse, on a tous les droits de prétendre à pouvoir faire mieux que quelqu’un. Sauf que ce Brian De Palma là n’existe plus vraiment et celui qui l’a remplacé aujourd’hui, n’est qu’une ombre en demi-teinte de son original. Comme beaucoup de cinéastes (et à plus forte raison ceux de genre) de sa génération, De Palma est sur une pente descendante qu’il aimerait de tout cœur inverser mais le redressement est plus compliqué que prévu. Le metteur en scène reste sur plusieurs échecs critiques et il ne semble plus capable de ce sortir de cette mauvaise passe, à l’image de son homologue européen, l’autre fils spirituel se réclamant d’Hitchcock, Dario Argento. Si le marasme dans lequel est englué le transalpin n’est pas comparable à la baisse de régime de l’américain, force est d’admettre que De Palma n’est plus le Grand qu’il a été. Dernier coup de maître en date, Snake Eyes, c’était il y a quatorze ans. Depuis, Mission To Mars était un essai à la SF intéressant mais qui n’a pas fait l’unanimité malgré ses qualités formelles et Femme Fatale est parsemé de fulgurances mais globalement poussif. Et la baisse s’est accélérée avec Le Dahlia Noir, médiocre tentative de retour à un cinéma qu’il maîtrisait vingt ans auparavant. Un film qui a précipité sa fin puisque à sa suite, De Palma s’essaiera au documenteur avec l’intéressant Redacted, une tentative engagée féroce sur le guerre en Irak mais qui ne trouvera pas son public, n’amassant même pas sa pourtant très baisse mise financière. Un échec marquant puisque De Palma va alors disparaître pour ne revenir que cinq ans plus tard avec ce Passion, présenté en compétition au Festival de Venise 2012.

A voir les premières images, le sujet fortement ancré dans ses thématiques de prédilection (manipulation, jeux de perversité, voyeurisme, folie psychologique et paranoïa, jalousie) et le style employé (split screen, caméra subjective), Passion sentait bon un nouveau retour de De Palma à son cinéma des années 80, celui qui a forgé sa légende, en somme, exactement ce qu’essaient de faire la plupart de ses confrères en crise (Argento, Carpenter…) comme lui et cherchant une issue aux ornières dans lesquelles ils se sont enfermés. Passion est en effet sur le papier un pur thriller psychologique aux accents hitchcockiens déployant un affrontement terriblement machiavélique, mettant dos à dos deux jeunes stars talentueuses, la suédoise aux traits particuliers Noomi Rapace et l’envoûtante américaine Rachel McAdams révélée par des rôles à la mords-moi-le-nœud avant de confirmer qu’elle peut être une vraie actrice à ses heures. Autour d’elle, franchement, on se fiche pas mal du casting composé d’ailleurs de visages peu ou pas connus pour ne pas parasiter le duo vedette qui doit être en lumière et focaliser les regards pour fonctionner. Et puisque l’on évoquait ce « retour » de De Palma à son cinéma d’antan, précision important, la musique est confiée à Pino Donaggio, le compositeur italien ayant collaboré avec le cinéaste à ses grandes heures sur Body Double, Carrie ou Pulsions. Une collaboration qui s’était arrêtée en 1994 avec L’esprit de Caïn. De Palma met vraiment tout en œuvre pour essayer de se raccrocher au wagon de sa gloire passée mais comme beaucoup, le vouloir de toutes ses forces est une chose, y parvenir en est une autre.

 Et malheureusement, c’est la seconde option qui va prendre le dessus et dans des proportions que l’on osait même pas imaginer un instant. Argento sentait la baisse venir après l’échec artistique de son Fantôme de l’Opéra. L’italien avait alors essayé de se raccrocher à son style d’antan avec Le Sang des Innocents, giallo en demi-teinte mais sans réel succès. Des purges comme Card Player ou le récent Giallo n’ont fait que précipiter sa légende aux fonds des abîmes en détruisant sa crédibilité. De Palma en était encore à la première étape, celle de la baisse de régime qui dure bon an mal an un peu trop. Mais tristement, Passion est en quelque sorte son Card Player ou son Giallo à lui ou, le film qui précipite sa chute avec un tel ridicule que l’on s’en serait bien volontiers passé. A l’image de la Passion du Christ, c’est à « La Passion De Palma » que l’on assiste là, gêné de voir le cinéaste entamer un douloureux chemin de croix qui nous rappelle combien cette génération que l’on aura tant adoré est au supplice aujourd’hui, dépassée par manque d’inspiration.

La crédibilité de De Palma prend avec Passion, un sérieux coup aux côtes et risque bien de mettre le cinéaste au tapis, à court de souffle. Lui qui voulait dépasser le modèle originel, le Crime d’Amour de Corneau, se plante tellement en beauté, que ses déclarations résonnent encore au point de presque faire rire. Quelle tristesse de constater qu’ici, tout est loupé, tout est à côté de la plaque et que Passion est un navet abominable d’un immense cinéaste fragilisé au plus profond de son âme artistique. Pourtant, De Palma essaie. Il essaie de déployer un machiavélique affrontement psychologique comme il en a le secret, doublé d’un jeu d’écriture à tiroir multipliant les fausses pistes mais il vise à côté de sa cible et la manque de plusieurs mètres. La tension du duel que se livre ses deux personnages ne dépasse jamais le stade embryonnaire, ne déploie jamais son potentiel et ne grimpe jamais en régime, se contentant d’une confondante mollesse ahurissante au lieu de gagner en effroi, de monter en puissance pour devenir un thriller tendu, jouant la terreur sourde tranchante sur le fil du rasoir. Au lieu de ça, Passion s’enferme dans sa médiocrité sans chercher à s’élever, sans jouer sur son rythme qui reste monocorde et exsangue de force troublante. Mais le pire reste à venir quand le cinéaste nous ressort tous ses « trucs » qui ont fait son style reconnaissable entre mille. Caméra subjective dans des séquences giallesques, split screen, De Palma essaie de rappeler qui il était il y a vingt ou trente ans sauf qu’à l’époque, il savait user de cette rhétorique stylistique à bon escient. Cette fois, tout est employé à contretemps, de façon forcée comme pour se dire qu’il les a placé histoire de mais sans que leur utilité ne soit un tant soit peu dictée ou justifiée par le récit. A cela s’ajoute la pire composition musicale vue depuis longtemps au cinéma, œuvre d’un Pino Donaggio complètement à plat question inspiration et qui nous pond une partition digne d’un téléfilm policier allemand ou d’une série de nuit sur les chaînes du câble. Tout ça tend conjointement à faire de Passion une purge innommable qui nous pousserait presque à revoir à la hausse l’estime que l’on pouvait avoir pour Le Dahlia Noir, finalement pas si mauvais en regard de ce nouveau film incroyable de la part d’un cinéaste majeur du Nouvel Hollywood. Poussif, sans imagination, multipliant des ficelles qui sont des cordes mal tricotées, Passion est presque indignant de théâtralité appuyée tant De Palma s’y autocaricature dans une kitscherie lamentable et ennuyeuse en plus d’être d’une paresse sans borne nous laissant admirer deux actrices en roues libres qui cabotinent pour faire vivre un thriller inintéressant dont même les moments de « bravoure » confèrent au pathétique.

On préfèrera oublier de toute urgence ce triste Passion qui nous rappelle à quel point le vrai Brian De Palma n’est plus et déjà imaginer ce que pourrait être son prochain projet, une adaptation d’un roman de William Goldman avec… Jason Statham ?! Univers du jeu, mafia et personnage castagneur viril au programme. Un nouveau Snake Eye ? Pas sûr, la niaque semble s’être envolée avec les derniers restes de talent et d’inspiration qui agrémentaient ses dernières moins bonnes œuvres, souvent traversées quand même de quelques beaux moments. Passion, lui, est mauvais et n’a d’inquiétant que l’ampleur du marasme dans lequel est tombé son fabuleux auteur. C’est à la fois triste et gênant à contempler.

Bande-annonce :


Passion – Brian De Palma – Teaser (VOSTFR/HD) par 6ne_Web

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