L’ENFER D’HENRI-GEORGES CLOUZOT (critique – documentaire)

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l-enfer-d-henri-georges-clouzotMondo-mètre :
note 9
Carte d’identité :
Nom : L’enfer d’Henri-Georges Clouzot
Père : Ruxandra Medrea, Serge Bromberg (à partir des images du film d’H.G. Clouzot)
Livret de famille : Romy Schneider (Odette), Serge Reggiani (Marcel), Danny Carrel (Marilou), Bérénice Bejo (Odette), Jacques Gamblin (Marcel) et Catherine Allegret, Henri-Georges Clouzot, Gilbert Amy, Jean-Louis Ducarme, Thi Lan Nguyen (eux-mêmes)…
Date de naissance : 2009 (et 1964) / Nationalité : France
Taille/Poids : 1h34 – Budget NC

Signes particuliers (+) :Un chef d’oeuvre du documentaire, bonus tardif sur l’un des tournages les plus étranges de l’histoire du cinéma français. Brillant dans le passé, sobre dans le présent, L’enfer exhume ce que l’on rêvait de voir. Un travail documentaire fascinant sur un film inachevé fascinant.

Signes particuliers (-) : L’absence de Danny Carrel dans les interviews

 

ENFER ET FRUSTRATION

Résumé : Retour sur le tournage cauchemardesque du film L’Enfer, que le cinéaste Henri-Georges Clouzot n’a pas mené à son terme…

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L’Enfer d’Henri-Georges Clouzot, réalisé à l’issu d’un travail de fourmi remarquable, est sans aucun doute le documentaire le plus dégueulasse qui n’ait jamais été produit. Non pas que le tandem de documentaristes Serge Bromberg et Ruxandra Medrea se soit totalement raté dans leur tentative de making-of historique d’un tournage catastrophe, loin de là… Mais si auparavant L’enfer était un simple projet inachevé nourrissant fantasmes et imaginaire, de l’un des plus grands cinéastes français de tous les temps, il est désormais LE film que l’on aurait rêvé de voir et que malheureusement l’on ne verra jamais. La frustration en est du coup aussi intense que dévorante.

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A la base, il est un film inachevé datant de 1964. Le visionnaire cinéaste Henri-Georges Clouzot, dont les obsessions en matière d’expérimentation semblaient sans limites, a pour projet de faire un film vertigineux, intense et total sur la jalousie, sur la perte des repères chez  un homme que l’amour démesuré qu’il porte à sa femme pousse aux bords de la folie, au bord d’un gouffre  dangereux. Clouzot avait une vision folle, d’une ambition rare. Son film allait être non pas seulement une œuvre projetée sur une toile mais une expérience viscérale et immersive, étourdissante et déboussolante. Ce sont les comédiens Serge Reggiani et Romy Schneider qui allaient interpréter le couple Prieur, tenant un modeste hôtel au bord d’un lac touristique. Odette Prieur est belle, sensuelle, érotique. 20105072Marcel l’aime mais voit en elle une créature fantasmée dont la beauté fatale irrésistible ne peut que la conduire à l’infidélité. Basculant mentalement e vers la folie, rongé par une jalousie le dévorant de l’intérieur, Marcel perd progressivement pieds. Il hallucine, il imagine, il amplifie, il interprète, il déforme chaque moment, chaque phrase, chaque regard, chaque situation. L’Enfer était le récit d’une sombre plongée psychologique vers les méandres noirs et dramatiques de l’angoisse et de la folie. Débutant par un plan de Marcel au-dessus d’Odette, un couteau à la main, le film allait remonter le fil des évènements ayant conduit à cette tragédie. Les images sauvées et qui nous sont parvenus malgré les ravages du temps (et splendidement restaurées) nous montraient surtout une œuvre dantesque, novatrice, à mi-chemin entre le film expérimental et le drame psychologique puissant. Clouzot aura fait beaucoup d’essais, de prises, tests, de tentatives. Il se sera beaucoup cherché stylistiquement, aura fait beaucoup d’exercices, d’expériences visuelles et de recherches. Mais ces nombreux mois passés à tester, auront à eux seuls engloutis des fortunes financières. Pourtant, Clouzot aura continué, mué par l’envie d’accoucher d’une œuvre qui aurait fait date, d’une œuvre révolutionnaire dans l’histoire du cinéma français. Un tournage qui débute, de nombreux problèmes techniques, d’acteurs, de direction artistique. Clouzot voyait grand, très grand, trop grand peut-être. Ses ambitions n’entrechoquaient avec tout un ensemble de facteurs. A la vue des images exhumées par le duo de documentaristes, le cinéaste était sans aucun doute possible, en train d’accoucher d’une œuvre atypique à la vision fantasmagoriquement tragique. L’Enfer était sur la voie du chef d’œuvre ultime de sa carrière, très en avance sur son temps. Les séquences montrant dans leur ensemble la direction que prenait le fil au fur et à mesure d’un tournage catastrophique et cauchemardesque, tendent à prouver que L’Enfer était d’une beauté visuelle exceptionnelle, une véritable introspection dans un cerveau dérangé que la passion amoureuse grignotait, étouffant toute lucidité et notion des réalités environnantes.

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Mêlant interview de certains des protagonistes impliqués sur le tournage de l’époque (Costa Gavras alors assistant réalisateur, Catherine Allégret qui tenait l’un de ses premiers rôles de sa jeune carrière ainsi que de nombreux techniciens) images tournées issues du film en lui-même et essais techniques (notamment avec Romy Schneider), Serge Bromberg et Ruxandra Medrea nous plonge au sein même du processus créatif de cet enfer, le titre du film devenant et résumant la tragédie artistique personnelle du cinéaste lui-même. Au fil de la narration précise et millimétrée argumentée par de pertinents interviews, par l’impressionnant travail de fourmi dans la recherche des archives et par des scènes non tournées mais rejouées théâtralement à partir du scénario d’origine par le duo Bérénice Béjo et Jacques Gamblin, L’Enfer d’Henri-Georges Clouzot nous retrace une double histoire duelle, à la fois celle d’un tournage épique et échoué ainsi que celle d’un film qui, même s’il n’a jamais vraiment existé, ressuscite d’entres les morts et s’offre presque une nouvelle jeunesse ou du moins, une première visibilité inédite. Passionnant de bout en bout, rarement un documentaire n’aura été aussi cinématographique parlant de et faisant du cinéma. La construction à la fois claire et concise et toujours redoutablement intelligente, nous permets de saisir les tenants et les aboutissants de l’époque, les impératifs et les drames qui ont jalonné un tournage, conduisant le film à une mort née. Et Bromberg et Meandra de nous faire saliver autant qu’ils nous attristent. Dieu que l’on aurait aimé voir ce film…

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En passionné de cinéma qu’il est, Bromberg touche avec un respect profond à cette œuvre qui même inaboutie, fait étalage d’une force et d’un talent retentissant et marquant. L’Enfer ou probablement le plus grand non-film de l’histoire du cinéma français ? Projet mystérieux, fou, au budget illimité accordé à un Clouzot ayant eu une possibilité de liberté de travail inédite au cinéma pour faire parler son talent, L’Enfer ne verra jamais le jour, stoppé après trois semaines de tournage. Sur les cendres d’un fameux film maudit, le tandem recompose une œuvre tentant de retranscrire toute la beauté hypnotisante recherchée par Clouzot, toute la profondeur habitée d’un projet censé dévoiler l’intimité de la jalousie vue d’un point de vue subjectif. Clouzot avait eu carte blanche et toutes les ressources de la Gaumont pour lui. Son film sera finalement une funeste expédition dont l’histoire et les restes conservent une puissance fascinante et étourdissante. Déroulant son lot d’anecdotes, Bromberg fait plus qu’un simple making-of pédagogique, il hisse son œuvre au rang de réflexion sur le processus et les errances créatives, sur la tragédie d’un cinéaste peut-être dépassé lui-même par ses idées, par son propre génie. Et au fur et à mesure que l’on voit cet Enfer couler à pic, on éprouve des regrets, celui de ne jamais pouvoir voir le chef d’œuvre qu’il aurait été. Seule réserve dans cette passionnante fresque quasi archéologique, l’absence de Danny Carrel, toujours vivante et troisième rôle du film de Clouzot, à l’importance capitale. Seule survivante du casting principal, son point de vue sur la chose aurait été plus qu’intéressant et aurait apporté beaucoup au récit de ce naufrage tout comme à la peinture d’un cinéaste à la fois grand artiste et à la fois tyran notoire et odieux sur les plateaux. Cette éviction étrange non justifiée dans le film ou les notes d’intention, étonne et laisse un brin sur sa faim d’autant que nombre de scènes tournées par Clouzot tendait à montrer, outre son avant-gardisme, l’impertinence d’un film en particulier par le personnage campé par Danny Carrel, l’actrice n’ayant pas hésité à se dévoiler entièrement (y compris physiquement) sous l’objectif du metteur en scène.

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L’Enfer d’Henri-Georges Clouzot est plus qu’un documentaire traditionnel. Il est un chef d’œuvre sur un autre chef d’œuvre. Il est surtout un bienfait nous permettant de toucher du doigt et d’approcher la grâce de l’un des mythes les plus énigmatiques de la carrière de Clouzot, son projet le plus ambitieux et les plus tristes et dramatiques. La beauté des sublimes images retrouvées, sorties de l’ombre et restaurées parachève de nous emporter vers un ailleurs rimant avec paradis du cinéma. Aussi magistral que frustrant.

Bande-annonce :

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