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Le saviez-vous ? : « Kaléidoscope », le thriller gore et sexy d’Hitchcock qui n’a jamais vu le jour

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Alfred Hitchcock a souvent été un pionnier du cinéma, et notamment un visionnaire en matière de thriller et de cinéma de genre avec des films qui ont su scotcher le public dans leur fauteuil en les faisant frissonner grâce à un suspens parfaitement aiguisé. Si Psychose en est la démonstration privilégiée, au-delà de ce seul chef-d’oeuvre mythique, c’est surtout son style qui aura laissé une trace indélébile, au point que de nombreux maîtres de l’horreur se sont souvent réclamés de son héritage, comme Brian De Palma, Dario Argento, John Carpenter et tant d’autres. Mais le plus frustrant au final, c’est de savoir que « Hitch » n’a jamais pu tourner ce qui aurait pu être son œuvre la plus provocante, la plus sulfureuse, la plus en avance sur son époque. Un film qui aurait justement pu anticiper les futurs travaux de De Palma ou Argento. Ce film obscur, c’est Kaléidoscope, un thriller gore et sexy que sir Alfred aurait pu tourner à l’été 1967.

A la fin des années 60, Hitchcock sent qu’il est un peu sur le déclin. La décennie lui aura offert deux immenses succès avec Psychose (1960) puis Les Oiseaux (1963), mais les affaires deviennent ensuite plus délicates. Pas de Printemps Pour Marnie ne marche pas comme prévu, Le Rideau Déchiré est un échec, et Hitchcock sent que les temps changent. Un nouvel Hollywood commence à émerger sous l’impulsion de jeunes cinéastes, le code Hays disparaît et ouvre la porte à plus de libertés, le cinéma devient plus audacieux et plus moderne, et de l’autre côté de l’Atlantique, des réalisateurs tels qu’Antonioni l’impressionnent par leur inventivité (Hitchcock avait notamment été bluffé par Blow Up). Pour éviter de rater le train vers une nouvelle ère prête à débuter, Hitchcock avait alors décidé de le prendre en marche dès le début, voire d’essayer de le devancer. C’est à cet instant que le cinéaste décida de se lancer dans un projet étonnant : un thriller inconfortable mêlant sexe et sang de manière très explicite. Plus précisément, Hitchcock est parti dans la direction de ce qui aurait pu être comme un prequel à L’Ombre d’un Doute, le film qu’il a toujours préféré dans sa longue filmographie. L’idée était de s’intéresser à la naissance d’un serial killer. Avec l’aide de Benn Levy, un vieux comparse de sa période britannique avec lequel il avait travaillé sur Chantage, il imagine l’histoire d’un jeune body-builder, homosexuel refoulé, perturbé par l’eau. Cet élément déclencheur évoquant chez lui un lointain trauma, le pousserait à tuer des femmes qu’il attirerait dans des pièges meurtriers. Ainsi, la première tuerie aurait lieu près d’une cascade dans une forêt. Suivrait un assassinat à Central Park, une scène d’action spectaculaire dans un immense stade de baseball new-yorkais, une course-poursuite sur un navire de guerre et un soi-disant final dans une raffinerie.

Hitchcock fera pas mal de repérages et de recherches, s’intéressant notamment à quelques tueurs en série dont l’anglais Neville Heath (un tueur de femmes). Mais le script sorti aux forceps après des mois de travail avec Levy ne lui convenait pas. Benn Levy repartît en Angleterre et Hitchcock poursuivra avec deux autres scénaristes. Mais malgré les efforts entrepris, ça n’allait toujours pas. En cause, un troisième acte que le cinéaste jugeait faiblard et trop convenu (il y était question d’une femme-flic utilisée comme appât). Hitch savait qu’il prenait des risques avec un tel projet et il souhaitait ainsi un script en béton pour que son film ne soit pas lapidairement résumé à « du sexe et du gore ». C’est à ce moment là qu’il finit par lâcher prise et par abandonner. Si facilement ? Juste parce qu’il ne trouvait pas la solution aux maux de son scénario ? Non, Hitchcock était trop opiniâtre pour cela. En réalité, plusieurs choses ont eu raison de sa volonté sur ce qui aurait pu être un sacré coup de jeune dans sa filmographie alors qu’il approchait du cap des 70 ans. La première raison, et sans doute la plus importante, s’est nommée Lew Wassermann. Le patron de la Music Corporation of America, société propriétaire de la Universal, ne voulait pas suivre Hitchcock sur ce terrain très glissant de la violence et de sexe. Quand bien même était-ce à la mode. Quand bien même le film n’aurait pas coûté cher (Hitchcock l’avait budgété à 1 million de dollars). Et peu importe si Hitch allait peut-être signer un film marquant (certains parlent aujourd’hui d’un American Psycho avant l’heure). Le parfum de scandale qui aurait accompagné la sortie ne lui plaisait pas et il ne voyait aucune noblesse artistique dans ce sensationnalisme formel. Autre personne à qui cela ne plaisait pas… François Truffaut ! Que vient faire le metteur en scène des 400 Coups dans cette histoire ? Depuis 1962 et leurs fameux « entretiens« , Hitchcock et Truffaut étaient devenus amis. Un peu perdu dans son projet, Hitch avait alors envoyé le script de Kaléidoscope à son confrère français pour avoir son avis. Lequel se montra très réservé, n’appréciant pas trop ce penchant pour le gore et le sexe explicite. Dépité, Hitchcock se laissera alors convaincre par Lew Wassermann de s’atteler à L’Etau, film d’espionnage commercial et tristement banal, accessoirement l’un de ses films les moins bons. Il avait donc suivi le conseil du nabab qui lui avait lancé : « Ne faites pas ce film, vous allez foutre en l’air votre marque !« . cette « marque » que justement, Hitchcock voulait un peu casser en s’éloignant des standards et du cinéma hollywoodien traditionnel qu’il sentait en passe de devenir vieillot.

Que reste t-il donc aujourd’hui de ce projet enterré ? Quelques précieuses « bricoles » retrouvées dans la demeure du maître après sa mort. En effet, avant de tenter sa chance auprès de Lew Wassermann, Hitchcock avait essayé de mettre en forme son projet. Il avait notamment commencé par une série de photographies représentant les meurtres, avec une poignée de comédiens amateurs. Ce premier test avait été réalisé en toute discrétion avec l’aide d’Arthur Schatz, un photographe du magazine Life. Puis Hitch était passé à la vitesse supérieure en faisant des essais filmés en 16 mm. Au total, il filma environ 50 minutes d’essais, sans son et là encore avec des comédiens amateurs. Mais malgré son acharnement pendant de longs mois, Kaléidoscope n’aura donc pas abouti. Le projet ressurgira indirectement quelques années plus tard à travers Frenzy, l’avant-dernier long-métrage du maître (1972) tourné en Angleterre. Il y est question d’un tueur en série qui s’en prend à des femmes et, chose nouvelle dans le cinéma hitchcockien, le film est un peu plus graphique, notamment au niveau des meurtres. Néanmoins, ce second Frenzy (car c’était déjà l’autre nom du projet Kaléidoscope) n’aura rien à voir avec ce qui était prévu à la base. Pas de gore, pas de sexe très explicite et pas de parfum très subversif.

On se consolera donc de la mort née de ce film fantôme avec ces quelques restes…

 

 

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