LE MAJORDOME de Lee Daniels
critique – en salles (drame/biopic)

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note 6
Carte d’identité :
Nom : Lee Daniels’s The Butler
Père : Lee Daniels
Livret de famille : Forest Whitaker (Cecil Gaines), Oprah Winfrey (Gloria Gaines), Alex Pettyfer (Thomas Westfall), David Oyelowo (Louis Gaines), John Cusack (Nixon), Robin Williams (Eisenhower), Alan Rickman (Reagan), James Marsden (JF Kennedy), Lenny Kravitz (Holloway), Liev Schreiber (Lyndon Johnson), Terrence Howard (Howard), Cuba Gooding Jr (Carter), Jane Fonda (Nancy Reagan), Mariah Carey (Heattie), Vanessa Redgrave (Mme Westfall), Minka Kelly (Jackie Kennedy)…
Date de naissance : 2013
Majorité au : 11 septembre 2013 (en salles)
Nationalité : USA
Taille : 1h57
Poids : 25 millions $

Signes particuliers (+) : Plus qu’un simple biopic romancé, une fresque sur l’évolution de la condition des afro-américains au cours du XXème siècle et de l’avancée de leurs droits civiques. Quand Lee Daniels délaisse le glauque puant de son cinéma prétentieux, il montre qu’il est capable de beaucoup mieux même si la vedette lui est volée par un immense Forest Whitaker. Une noble entreprise astucieuse et intéressante, dominée par un casting pharaonique.

Signes particuliers (-) : Des maladresses, il y en a à la pelle dans ce film peut-être un peu trop hagiographique, aux qualités parfois nuancées par des pointes de simplification et de démagogie.

 

UNE HISTOIRE DE L’AMÉRIQUE

Résumé : Devenu orphelin suite à la barbarie des blancs ségrégationnistes dans l’Amérique des années 20, Cecil Gaines fuit les champs de coton du sud des États-Unis alors qu’il n’est qu’un enfant. Son parcours va le conduire bien des années plus tard, à entrer comme maître d’hôtel à la Maison Blanche. Par ce statut de témoin privilégié sur les évènements qui marquent l’évolution de son pays, il va assister à l’évolution des droits civiques pour les afro-américains sur plusieurs décennies alors que les Présidents changent…

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L’INTRO :

Eugene Allen. Ce nom ne dira probablement rien à bon nombre d’entre vous et pourtant, il est une figure de l’Amérique, un homme à l’histoire incroyable, afro-américain né avant-guerre en 1919 dans les conditions difficiles de la ségrégation au sud du pays et pourtant voué à un destin exceptionnel, devenir maître d’hôtel à la Maison Blanche pendant 34 longues années où il verra défiler pas moins de huit Présidents dans le célèbre bureau ovale, exécutifs en chef qu’il servira tous avec passion jusqu’à sa retraite en 1986. Sa vie et son parcours étonnant seront au centre d’un article du Washington Post que le scénariste Danny Strong (les Hunger Games, à la base acteur dont certains se rappelleront pour avoir été le looser patenté Jonathan dans la série culte Buffy contre les Vampires, vu aussi du côté de Mad Men) étudiera pour en tirer le script de The Butler alias Le Majordome. Rebaptisé Cecil Gaines dans le film, la vie d’Eugene Allen est ici largement fictionnalisée pour les besoins d’une œuvre qui n’est qu’un biopic partiel puisque la visée du film n’est pas tant de raconter l’existence de l’homme mais de se servir de son point de vue de témoin privilégié pour retracer plusieurs décennies d’évolutions des droits civiques au pays de l’Oncle Sam.

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L’AVIS :

Quand Lee Daniels délaisse le glauque répugnant et malsain (Precious, The Paperboy) pour s’emparer d’une véritable et belle histoire forte alimentée par un sujet et des thématiques passionnantes, c’est un tout autre auteur qui se dessine sous nos yeux. Un véritable cinéaste enfin capable de dépasser son nombrilisme crasseux pour œuvrer dans la bonne direction et pour le bien de son sujet. Succès au box office américain, l’Amérique semble s’être passionnée pour ce Majordome, interprété par le toujours brillant Forest Whitaker. On voudrait d’ailleurs dire que c’est là, la plus belle prestation de sa carrière (il part favori pour les Oscars) mais ce serait oublier et presque manquer de respect à son immense travail accompli sur ces trente dernières années de métier, ponctué de rôles où son talent a crevé l’écran. On pense à Birdy, à The Crying Game, à Ghost Dog, ou au Dernier Roi d’Ecosse. Même ses incursions dans la légèreté du genre auront marqué, de Panic Room à la série The Shield. Pour tout ça et pour cette nouvelle prestation remarquée, on lui pardonnera bien volontiers de s’être compromis dans l’empereur des nanars, Battlefield Earth. Un Whitaker cela dit bien entouré (ça aide toujours) puisque Le Majordome voit défiler une brochette de stars impressionnantes qui se sont bousculées au portillon pour être de ce film engagé pour la cause noire-américaine : la star télévisée adulée et adorée Oprah Winfrey, Alex Pettyfer, David Oyelowo, John Cusack, Robin Williams, Alan Rickman, James Marsden, Lenny Kravitz, Liev Schreiber, Terrence Howard, Cuba Gooding Jr, Jane Fonda, Mariah Carey, Vanessa Redgrave, Minka Kelly (elle nous avait manqué cette beauté de la série Friday Night Lights) et même Melissa Leo, même si elle fut coupée au montage. Rien que ça. Le Majordome où la palme du plus beau casting de l’année ?

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The Butler aurait pu être un grand biopic traditionnel, une élégante fresque attachante, voire larmoyante, prenant un sujet fort pour en narrer la vie avec emphase et enthousiasme. Mais la notion de biopic ne va finalement être qu’une base, un point de départ à un tout autre film puisque ce maître d’hôtel n’est finalement pas vraiment le héros ou sujet de l’histoire à proprement parler mais seulement un relai du regard du spectateur. L’Amérique et son combat pour les droits civiques sont les véritables héros, les centres de gravité thématiques d’un film qui à partir d’un point d’ancrage servant d’exemple, va s’attacher à couvrir 70 ans d’histoire et d’évolution des droits constitutionnels, en l’occurrence ceux de la communauté afro-américaine. D’une biographie romancée, Le Majordome se mue en effet en récit social et historique engagé le-majordome-the-butler-11-09-2013-16-08-2013-15-gfonctionnant comme une piqûre de rappel à la fois contemporaine et passéiste, mettant l’Amérique face à son histoire récente complexe et douloureuse. Minutieux, bien bâti, sobre et rarement forcé, le film de Lee Daniels est un ambitieux pari raconté à la force d’une structure dramatique à la fois intelligente et quelque part frustrante. Intelligente par sa façon de retracer sept décennies d’histoire et de politique américaine en un peu plus de deux heures où le metteur en scène choisit d’illustrer chaque Présidence par un événement ou une poignée de petites choses emblématiques plutôt que de vouloir tout enfourner dans une œuvre définitive, sachant que c’eut été peine perdue d’avance. Mais de ce choix astucieux naît le pendant de son malin parti pris, la frustration. A force de choix contraints, sa volumineuse histoire finit par fatalement être résumée, paraphrasée, Daniels survolant une très vaste période en choisissant certains points, pas d’autres. Du point de vue de cet homme des arcanes, spectateur enraciné au plus près des évènements, de l’évolution de son pays, on aurait voulu voir ci ou ça et Daniels a choisi autre chose. On attendait tel ou tel événement mais les exigences de concision forcée ou de respect du fil conducteur afin de ne pas s’égarer dans le hors sujet foutraque nous en ont privés. L’autre revers de la médaille de ce travail titanesque. Toutefois, et heureusement, ce qui sauve cet exercice périlleux, c’est qu’insérés dans l’ensemble d’un projet ciblé sur un sujet précis, les choix de l’auteur s’avèrent justes, dessinant l’évolution d’une Amérique non pas dans sa globalité mais sur un angle de traitement choisi : la lutte pour et le progrès des droits civiques de la communauté afro-américaine (seulement). Finalement, la vie de ce romancé Cecil Gaines devient un prétexte à un regard porté sur la cause et la condition des noirs-américains sur ces titanesques 70 dernières années. Passionnant. Hagiographique ? Peut-être aussi, dans un sens, d’autant que le discours prend ouvertement le dessus sur l’émotion et ne peut s’empêcher de se replier sur lui-même à tel point que l’on s’interroge parfois sur l’effet de communautarisme de l’oeuvre (voir le carton final évocateur dans l’emploi des pronoms et adjectifs possessifs). Mais reste que Le Majordome est un travail inspiré, une astucieuse façon de revisiter un pan de l’histoire spécifique.

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Du coup, l’on en vient à se demander si le film n’aurait pas pu presque en devenir déclinable. Le même mais avec comme fil conducteur, les mœurs de la société ou la politique extérieure, la politique intérieure ou la personnalité des grands Présidents qui se sont succédés en passant par les évènements de la Petite Histoire derrière la Grande… Autant de thématiques tout aussi intéressantes à brosser sur une telle période ample mais qui ne constituent pas ici le fil conducteur de l’exercice de Daniels qui a choisi un angle et qui s’y tient même si au détour de fins traits discrets d’arrière-plan, il parvient à caresser quelques idées adjacentes sans dévier de son cap (l’évolution culturelle des années 70, le caractère des Présidents qui ont  défilé). Cela n’empêche pas que l’on se prête parfois à se dire que Le Majordome pourrait être une sorte d’immense saga historique en plusieurs volets, l’œuvre d’une vie retraçant par le biais d’un même employé-spectateur, l’histoire générale de l’Amérique moderne sous toutes ses facettes. Dans tous les cas, le travail accompli ici est intelligent, frustrant certes par l’extrême spécificité de son angle de traitement, mais ambitieux et doté d’une mécanique de fonctionnement équilibrée entre les quelques incursions dans la vie personnelle de son personnage et le vrai sujet conducteur qui nous est raconté. De facture classique, Le Majordome déploie une véritable flamboyance, associé à la sobriété du style employé, terme auquel Lee Daniels ne nous avait pas vraiment habitué dès qu’il s’agissait de discourir de son cinéma. Film militant pour la condition noire américaine et très accessible par son caractère didactique, Le Majordome est un film noble, parfois parasité par un peu de démagogie et par de menus excès de simplification (décidément Daniels est un auteur synonyme d’excès) donnant du clin d’œil vers les Oscars, mais tout de même un intéressant travail de mémoire, accouché non sans mégalomanie cachée mais avec au moins le mérite de la masquer par une forme d’humilité de façade. Imparfait et parfois branlant sur ses jambes, il recèle tout de même de pas mal de charme, à commencer par celui d’un Forest Whitaker qui opère dès sa première apparition. Dommage que le formatage temporel du cinéma appelant à la restriction de la durée, ne puisse permettre d’explorer avec plus de développement certaines des facettes approchées par ce récit. Ouvertement politisé, le film de la génération Obama ? Certainement à voir le final qui s’englue un peu dans le prosélytisme pataud. C’était sans aucun doute en tout cas le moment idéal pour le porter à l’écran.

Bande-annonce :

Par Nicolas Rieux

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