LA POISON (critique – comédie dramatique)

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la_poisonMondo-mètre :
note 8
Carte d’identité :
Nom : La Poison
Père : Sacha Guitry
Livret de famille : Michel Simon (Paul Braconnier), Germaine Reuver (Blandine Braconnier), Jean Debucourt (Aubanel), Albert Duvaleix (l’abbé), Louis de Funès (un habitant), Paulice Carton (Mme Michaud), Jeanne Fusier-Gir (la fleuriste), Jacques Varennes (le procureur), Henry Laverne (Le juge), Georges Bever (le pharmacien)…
Date de naissance : 1950 / Nationalité : France
Taille/Poids : 1h25 – Petit budget

Signes particuliers (+) : Encore un grand Guitry, à la fois comédie vitriolée délicieuse à écouter et critique acerbe de la société, du système judiciaire et du genre humain en général très cynique. Michel Simon impressionnant. Une vraie mélodie du bonheur.

Signes particuliers (-) : La fin est un peu abrupte malgré l’intelligence de son montage parallèle qui en dit long sur la logique des enfants parfois plus évidente que la complexité du monde tordu des adultes.

 

AMOUR, PINARD ET MORT AUX RATS

Résumé : Paul et Blandine Braconnier sont mariés depuis trente ans. Mais aujourd’hui, leur amour a disparu. Ils se détestent cordialement mutuellement. Quand il entend un avocat parler à la radio, se vantant de son centième acquittement d’un meurtrier, Paul Braconnier échafaude un plan pour tuer sa femme…

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Le fabuleux dramaturge qu’était Sacha Guitry, auteur unique dans sa façon espiègle de scruter et de retranscrire les petits travers de ses condisciples, frappe à nouveau avec une comédie noire, portrait au vitriol d’un couple qui se déteste après trente ans de mariage au point de vouloir mutuellement se supprimer. Et ce benêt de Paul Braconnier, celui que tout le monde prendrait pour le dernier des idiots, pour le dindon d’une farce aux petits oignons, de se révéler bien plus malin qu’on ne le croit, échafaudant un crime presque parfait comme dirait Hitchcock.  Oui, Hitchcock. Car il y a bien un peu du metteur en scène britannique dans La Poison, qui pourrait presque être perçue comme la version humoristique et acerbe d’une intrigue meurtrière hitchcockienne.

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1950. En seulement quinze petits jours et avec une grande économie de moyens, Sacha Guitry emballe et expédie La Poison, farce amère comique sur la forme mais dramatique dans le fond, qui ressemblerait à s’y méprendre à une pièce de théâtre caustique, critique et bien sombre dans le fond. Pour ce film,le cinéaste fait appel à l’un des comédiens les plus talentueux de sa génération mais également de l’histoire du cinéma français : Michel Simon. Sa bonhommie, son naturel, ses allures un peu rustres, son franc-parler qui colle bien avec sa tête animée d’une sincérité criante, font de lui l’interprète idéal pour Paul Braconnier, modeste horticulteur de province écrasé par son acariâtre de femme alcoolique qui lui fait vivre un enfer conjugal. C’est la deuxième fois que les deux hommes se croisent. La première, c’était en 1936 lors du prologue d’un film du metteur en scène. C’est la première fois donc que Simon aura le rôle principal d’un Guitry. Le résultat en vaudra la peine et l’attente. Son face à face terrible l’opposant à une excellente Germaine Reuver (une comédienne qui a joué avec les plus grands réalisateurs français et ce depuis 1908 !) en mégère rombière désagréable va entrer au panthéon des films cultes du cinéma français.

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On a souvent reproché à Guitry sa misogynie. Évidemment, les critiques ne vont pas louper ce film qui présente Paul Braconnier comme un honnête et sympathique homme inoffensif et attachant alors que sa femme a tous les défauts qui l’accablent, toutes les tares en plus d’être sacrément vilaine. Et Guitry d’en remettre sans arrêt une couche dans les commentaires désobligeants à ce sujet par l’entremise de la bouche de son héros, hilarants d’un côté, mais qui peuvent renforcer de l’autre sa réputation. Balayons ce point assez rapidement, La Poison n’est pas spécialement misogyne. Il peut l’être selon la façon dont on le perçoit. C’est sûr que les rôles eurent pu être inversés par exemple. Mais dans le fond, c’est pas bien méchant et c’est plus caustique qu’autre chose. Guitry ne s’y moque pas de « la femme » en général mais seulement de Blandine Braconnier. Et avec quelle délectation il le fait !

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La Poison part d’un fond très noir et dramatique. Paul Braconnier est un pauvre homme malheureux. Sa mégère, cette femme qu’il a aimé il fut un temps, n’est plus la même aujourd’hui. Le poids des années a fait son travail de sape et hormis son apparence physique (dont on comprend que sa laideur est surtout accentuée dans la tête de Monsieur par la haine qu’il voue à sa femme qui lui fait grossir le trait de n’importe quel défaut) Madame est surtout devenue une affreuse alcoolique détestable, hurlant du matin au soir entre deux verres de vin rouge qui tâche. Pour Paul, qui supporte ce cauchemar depuis bien trop longtemps, le bout du rouleau n’est pas loin. Atmosphère délétère à la maison, chaque geste, parole ou regard exaspèrent l’autre dans un couple qui se conchie mutuellement allégrement. Les jurons fusent et Guitry fait ce qu’il sait faire le mieux, faire rire par le cynisme de son histoire et de la situation qu’elle dépeint. Monstrueusement noir, La Poison est horrible. Horriblement acide. Et c’est presque si l’on ne se sentirait pas coupable de rire aux éclats lorsque les vacheries sont de sortie comme quand Paul Braconnier s’adresse au curé du village en voyant passer sa femme : « Non mais regardez-moi ce boudin… »

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Mais le film se résumerait-il à un empilage de méchanceté gratuite ? Pas du tout. Sinon, ça ne serait pas du Guitry. Il ne faut pas oublier que ce délicat maestro de l’écriture était un génie de la dramaturgie théâtrale. Par un film qui passe du drame comique conjugal au film de tribunal lorsque Paul Braconnier passe à l’action, Guitry brosse plusieurs critiques particulièrement virulentes tendant à montrer que finalement, personne ne vaut mieux que personne. Un constat presque triste adressé sur ses concitoyens. Un rapport avec son incarcération à la fin de la guerre (soit une poignée d’année auparavant) que Guitry n’a jamais digérée ? En effet, lui qui est venue en aide durant les années noires à ses amis juifs, a été emprisonné deux mois pour antisémitisme par les forces de la libération !?! Surréaliste. Guitry ne le pardonnera jamais. Et peut-être qu’à partir de là, son regard sur l’homme deviendra plus cynique, plus méchant, l’auteur voyant du noir chez tout le monde. Finalement, les allemands étaient détestables mais les héros de la libération l’ont jeté en prison… Dans La Poison, personne n’est effectivement à sauver. Blandine Braconnier ? Une mégère horrible. Le brave Paul Braconnier ? Non plus à l’écouter à son procès où soudain, « son intelligence se décuple » dit-il, au point qu’il se lance dans des tirades aussi délicieuses (quel écriture de Guitry !) qu’incroyables révélant tout le cynisme de l’homme loin d’être idiot dans ses arguments dénonçant violement le système judiciaire (et hop, Guitry de rebalancer une pique virulente au système qui l’a condamné guère auparavant) et justifiant son acte meurtrier ! Les habitants du village peut-être ? L’avocat Aubanel ? Certainement pas à se vanter de faire libérer des meurtriers, ce qui donne lieu à une autre critique intéressante de la société au passage, dans son fonctionnement judiciaire. Reste les villageois. Et bien point du tout, ce sont les pires ! Alors qu’un fait divers horrible vient de se produire dans leur village, ils jubilent de voir l’attention soudainement tournée vers leur village ce qui aura un impact inespéré sur les commerces en mal, le village étant confronté à une crise économique. Guitry montre tout le monde sous un jour odieux de cynisme, de monsieur tout-le-monde à ces messieurs de la haute. Cynique comme Paul Braconnier qui démontre verbeusement qu’il a bien fait d’assassiner sa femme, cynique comme l’avocat qui se réjouit de ses victoires faisant libérer des criminels, cynique comme ces villageois vils… Ah Guitry ne porte pas grand-monde dans son cœur. Le curé peut-être, outré par le culot du genre humain. Madame Michaud (l’inusable Pauline Carton) drôlement lucide sur ses voisins ou Madame Tyberghen (Jeanne Fusier-Gir), la fleuriste sage en retrait de tout ça. En fait, Guitry donne à deux comédiennes fétiches qu’il admire les rôles les plus doux. Et en chef d’orchestre, Michel Simon déploie une fois de plus tout son talent, loué par le cinéaste dans un prologue au film, une tradition chez Guitry qui pendant cinq minutes fait le tout du casting, des techniciens et introduit tout le monde au spectateur, non sans une certaine drôlerie malicieuse et avec une verve vraiment unique dans l’histoire de notre septième art. Et pour être complet sur Simon, il poussera Guitry à réaliser un fait unique à ce moment-là de sa carrière : céder le premier rôle à un tiers, ce qu’il n’avait jamais fait encore auparavant. La preuve du respect de l’un pour l’autre et certainement vice-versa. La Poison est un des nombreux classiques du cinéma de Guitry, à la fois comédie noire, critique sociale et de la société, de la justice au système économique, drame marital et regard sur l’existence de l’homme. Un incontournable plein de génie et d’intelligence dans ses dialogues.

Bande-annonce :

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