LA LOI DU MARCHÉ de Stéphane Brizé : la critique du film [Cannes 2015 – Sortie Ciné]

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la_loi_du_marche_afficheMondo-mètre
note 5.5 -10
Carte d’identité :
Nom : La Loi du Marché
Père : Stéphane Brizon
Date de naissance : 2014
Majorité : 20 mai 2015
Type : Sortie en salles
Nationalité : France
Taille : 1h33 / Poids : NC
Genre : Drame social

Livret de famille : Vincent Lindon (Thierry), Yves Ory (le conseiller de Pole Emploi), Karine De Mirbeck (la femme de Thierry), Matthieu Schaller (le fils de Thierry)…

Signes particuliers : Un drame social dans lequel brille un grand Vincent Lindon.

LE POIDS ÉCRASANT DU SYSTÈME

LA CRITIQUE

Résumé : À 51 ans, après 20 mois de chômage, Thierry commence un nouveau travail qui le met bientôt face à un dilemme moral. Pour garder son emploi, peut-il tout accepter ? la loi du marchéL’INTRO :

Récompensé au Festival de Cannes par le prix d’interprétation accordé à Vincent Lindon pour sa prestation puissante, La Loi du Marché est le sixième long-métrage de Stéphane Brizé (Le Bleu des Villes, Mademoiselle Chambon), le troisième avec le comédien charismatique. Un drame social engagé flirtant avec un réalisme documentaire radical, dont la distribution est essentiellement composée d’acteurs non professionnels en dehors de sa star.la_loi_du_marche_lindonL’AVIS :

La Loi du Marché méritait bien des honneurs. Non pas parce qu’il est engagé et défend des thématiques sociales qui font bon effet dans la veine d’un cinéma porteur d’un discours et d’un regard critique sur la société, mais parce qu’il transpire une réelle volonté de véracité, d’authenticité, parce qu’il est abrupt, rageur, parce qu’il se veut un miroir témoin des maux de notre système malade, parce qu’il est interprété avec force et conviction par un comédien caméléon qui impressionne à chaque fois, par sa capacité à endosser les costumes de monsieur tout-le-monde pour se faire la voix de ses concitoyens. Par son entremise et celle d’une caméra collée à ses basques sans fioritures de mise en scène, Stéphane Brizé creuse un sillon cher au cinéma social, le choc entre le système capitaliste déshumanisé et les petites gens victimes de son organisation écrasante et destructrice, le tout dans une société de plus en plus violente dans les rapports sociaux. Admirable sur bien des points, La Loi du Marché se voulait un portrait ferme, frontal et responsable, prenant à bras le corps son sujet sans jamais fuir ses intentions. Louable dans sa démarche, on pourra lui accorder le fait, que son message passe avec clarté.la_loi_du_marcheLa Loi du Marché, c’est l’illustration sans détour, des affres d’un système social actuel à la dérive, de plus en plus capitaliste et mondialiste, ne considérant plus les gens comme tels mais comme des produits ou des services. L’humanisme n’est plus au cœur de rien, il faut désormais savoir « se vendre », il faut savoir penser, avancer, fonctionner comme un robot mécanique. Sortir des clous ou ne serait-ce que déborder un peu sur les pointillés qui marquent les limites du carcan, c’est sortir du système, et c’est synonyme de sanction immédiate dans ce monde quasi-totalitariste où l’émotion et la compassion ne dirigent plus rien. Seuls les chiffres, les règles, la compétition, la lutte sociale, comptent. Thierry (Vincent Lindon) fait partie de cette « populace » qui est sortie de l’autoroute d’un système ultra-balisé. Et tenter de s’y réinsérer pour regagner le rang est un cauchemar prenant vite des allures de calvaire éreintant semblable aux battements de bras pour se maintenir la tête hors de l’eau au milieu d’une mer déchainée. Les vagues viennent se fracasser sur soi les unes après les autres, les respirations se font de plus en plus intermittentes et la noyade est angoissante. Pour Thierry, 51 ans, chômeur de longue date, ce sont les coups, les petites humiliations sociales quotidiennes qui s’abattent successivement sur sa pauvre carcasse volontaire mais brisée. C’est ça la loi du marché. Quand vous n’êtes pas du bon côté de la barrière, comme au football ou dans n’importe quel autre sport collectif équivalent. D’un côté, ceux qui attaquent et font le jeu, de l’autre, le camp de ceux qui subissent et défendent, acculés dans leur retranchement. Match, victoire et défaite. Voilà ce qu’est le monde moderne et son système économico-social. Un vaste match poussant les êtres à devoir s’affronter les uns et les autres en permanence dans un duel fratricide. Témoin, Thierry et son nouveau job de fortune, vigile de supermarché. Où comment gagner sa croûte en traquant autrui, sachant que dans « autrui », il y a ce petit vieux qui ne peut pas se payer un bout de viande car c’est trop cher, il y a cette mère de famille obligée de chaparder des coupons de réduction perdus pour parvenir à joindre les deux bouts etc…la_loi_du_marche_3Ni fable, ni parabole ou métaphore, La loi du Marché montre directement les choses telles qu’elles sont, quitte à être froid, austère, pénible. Un système qui fonctionne de travers, une déshumanisation générale de la chaîne dans tous les maillons qui composent ses rouages. En survolant quelques moments clé d’une lutte pour se réinsérer, Stéphane Brizé dresse le portrait intimiste d’une triste banalité. Pôle Emploi, par exemple, et son fonctionnement crétino-kafkaïen, pensant à tort venir en aide aux gens mais les enlisant encore plus dans leur marasme par incompétence ou impuissance. Ou encore, ces entretiens d’embauche modernes et impersonnels, réalisés via Skype, car on ne prend même plus le temps de rencontrer l’autre (normal, « le temps, c’est de l’argent »). Des entretiens où il n’est plus question d’un rapport sincère d’homme à homme, mais où l’on doit se vendre comme un produit, l’extérieur comptant davantage que l’intérieur (traduction, la valeur du contenu humain et des compétences venant derrière celle de l’apparence/l’emballage).la_loi_marcheSur le fond, Stéphane Brizé avait beaucoup de choses à dire et tente de les exprimer dans un cinéma épuré et rageur incarné par un axe central seul contre tous/tout (à ce titre, aucun personnage mis à part le héros n’a de nom) . Mais sur la forme, trop de maladresses viennent contracter son discours et ôter la puissance dans ce miroir mettant une société face à ses tares. D’abord, cette répétition d’un message dont on a saisi l’idée très rapidement, et qui s’agite ensuite à la marteler sans rien y apporter de plus. Ensuite, une intelligence du discours intermittente, manquant de nuances et surtout de variations des perspectives à force de trop se focaliser sur son personnage qui occulte la mécanique qui l’entoure. La portée de La Loi du Marché n’en est que trop amoindrie. Pour meilleur exemple, un personnage sans visage, celui de la femme du supermarché en charge des interrogatoires sur les clients/employés « voleurs ». Si l’on comprend aisément l’idée de cette volonté d’impersonnalisation des maillons du système, on regrettera néanmoins que Brizé écarte le fait qu’elle n’est justement, elle-aussi, qu’un maillon dans un tout plus complexe. La Loi du Marché est finalement très expéditif dans sa critique, manquant de finesse en plus de répéter ce qu’un cinéma social français de tradition n’a eu de cesse d’asséner mainte et mainte fois avant lui. A l’inverse d’un Discount de Louis-Julien Petit (bien que si ce dernier soit plus accessible, démonstratif et émotionnel), La Loi du Marché force le trait, peine à s’extraire de son idéologie de départ pour viser plus haut et replacer son message dans un contexte. Capture d’écran 2015-05-25 à 19.05.15Et puisque l’on est à parler de « forçage du trait », on relèvera quantité de micro-lourdeurs dissimulées, cette incessante vision d’une classe ouvrière incapable de parler français correctement (un cliché qu’il serait temps d’arrêter de généraliser) par exemple, ou encore le ressort narratif du fils handicapé, qui n’apporte strictement rien à l’histoire si ce n’est une petite dose de pathos malvenue. Enfin, pourquoi le cinéma social se sent-il obligé d’être toujours mal filmé ? L’authenticité n’interdit pas le soin apporté à l’image, au cadrage, au réglage de l’objectif. Qui a dit que réalisme documentaire rimait forcément avec image floue et cadrages dégueulasses ? Personne, pour preuve, le cinéma de Philippe Lioret, de Laurent Cantet, des Frères Dardenne (parfois) et de tant d’autres ici ou ailleurs.

EXTRAIT :

Par Nicolas Rieux

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