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SHADOW de Zhang Yimou : la critique du film

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Carte d’identité :
Nom : Ying
Père : Zhang Yimou
Date de naissance : 2019
Majorité : 20 septembre 2020
Type : sortie Blu-ray / DVD
Nationalité : Chine
Taille : 1h38 / Poids : NC
Genre : Drame, Action, Historique

Livret de famille : Chao Deng, Li Sun, Ryan Zheng, Guan Xiaotong…

Signes particuliers : Zhang Yimou signe une merveille.

(UNE PETITE PARTIE DE) L’HISTOIRE DES TROIS ROYAUMES

NOTRE AVIS SUR SHADOW

Synopsis : Zhang Yimou réinvente l’épopée des Trois Royaumes avec l’histoire ambitieuse d’un roi imprévisible et de son chef des armées qui dispose d’une arme secrète : un sosie capable de duper l’ennemi et le roi lui-même. Pour remporter la bataille ultime, il doit exécuter ses plans en secret et entrer en guerre contre l’avis du roi.

Il nous a manqués Zhang Yimou. Attention, le vrai Zhang Yimou, pas son double maléfique qui a pondu le blockbuster mégalo-débile La Grand Muraille avec Matt Damon. Non, celui qui a ses grandes heures signait Le Sorgho Rouge, Vivre !, The Road Home, Hero, Le Secret des Poignards Volants ou La Cité Interdite. Cet artiste capable de 1001 éblouissements cinématographiques et dont le talent a été avalé dans sa dernière sortie, coproduction sino-américaine de la pire espèce si injectée de pognon qu’elle en vomissait des images malaisantes. Deux ans plus tard, Zhang Yimou était déjà passé à autre chose avec Shadow, un exutoire pour oublier, un retour aux sources artistique pour se réaffirmer, un petit monument qui avait séduit la Mostra de Venise où il avait été présenté hors compétition. Il aura fallu attendre deux ans de plus pour que le film pointe enfin le bout de son nez chez nous après avoir furtivement passé une tête au Festival du Cinéma Chinois puis à l’Étrange Festival. Sa sortie vidéo annoncée en septembre 2019 avait été décalée et le Covid-19 étant passé par là, elle a été de nouveau reportée d’avril à la rentrée. Mais comme on dit, mieux vaut tard que jamais.

Surtout que Shadow marque la résurrection d’un cinéaste jadis audacieux et qui ne l’aura peut-être jamais été autant qu’avec ce nouveau long-métrage dont la complexité est si vertigineuse qu’elle en donnerait presque le tournis. Rien que le pitch plante le décor. L’honneur du Royaume de Pei a été bafoué après la perte de la ville de Jinghzou, reprise par le Royaume voisin de Yang. Depuis, Ziyu, le Commandant des Armées, pense qu’il faut attaquer et provoque même en duel le Commandant ennemi. Mais le Roi est de l’avis contraire. Sauf qu’en réalité, le Commandant Ziyu n’est pas le vrai Commandant Ziyu mais un sosie (une « ombre » d’où le titre) qui s’appelle Jinghzou (comme la ville en plus) et qui joue son rôle en public pendant que le vrai Commandant vit caché, affaibli par les blessures subies lors de son dernier affrontement avec le Commandant du Royaume de Yang mais préparant son plan pour prendre sa revanche sur Yang et sur son Roi qu’il considère comme lâche. Et au milieu de tout ça, la sœur dudit Roi, la vraie femme de Ziyu (mais qui semble avoir aussi des sentiments pour Jinghzou), des généraux, une taupe et des desseins cachés… Bref, pour porter à l’écran une petite partie de la fameuse légende des Trois Royaumes, Zhang Yimou signe un film très compliqué en première lecture, mais en fait assez simple une fois que l’on a compris les grandes lignes. Pourquoi diable faire alors si compliqué ? Tout simplement car Zhang Yimou ne se contente pas d’illustrer son histoire de manière simple et efficace, il ose et ambitionne plonger le spectateur au cœur d’une véritable partie d’échecs. C’est ce qu’est Shadow, un film à plusieurs visages mélangeant jeux de stratégies et combats épiques dans un long-métrage à deux temps.

Premier temps, la mise en place, la parole, les jeux de pouvoirs. Certains risquent de caler dans cette première heure pas évidente à surmonter. Yimou y fait dans le théâtre en costumes, dans la tragédie shakespearienne, filmant des échanges, des affrontements de pouvoir, des positionnements idéologiques, des jeux de manipulations. C’est très lent, très difficile à suivre, assez statique aussi. On se dit alors que le film risque d’être un très long tunnel balisé par l’ennui, d’autant que rien n’est fait pour nous faire pénétrer facilement dans l’intrigue. Au contraire, le spectateur est dérouté par la théâtralité de la mise en scène comme du jeu des comédiens, perdu par l’illisibilité des intentions et du récit, malmené par la lenteur assumée. Mais oui, tout est volontaire, Zhang Yimou manipulant tout ce que l’on voit de la même manière que les personnages se manipulent entre eux. Tout est obscur et confus et c’est normal, le film conte les destins de protagonistes qui avancent leurs pions de manière opaque. Mais petit à petit, on commence à comprendre que tout n’est qu’illusion, que tout ceci n’est qu’une ambitieuse mise en place filmée selon une très haute opinion de l’esthétique cinématographique.

Car Yimou ne se borne pas à juste emballer un truc compliqué sans foi ni âme. Shadow est habité par une splendeur formelle sidérante, chaque plan frôlant le tableau de maître. De sa lenteur, Shadow tire une grâce fascinante, quasi hypnotique. Dans son évolution sinueuse, il emmagasine une terrible mélancolie au souffle tragique dévastateur, chaque personnage étant littéralement habité par son propre malheur. Et à mesure que l’on avance, on se rapproche de l’inéluctable, du moment où ce microcosme à couteaux tirés va imploser. Le dernier tiers du film bascule alors dans l’épique époustouflant à la Zhang Yimou. Entre intelligence (et barbarie) de l’action, poésie de l’image et grâce des chorégraphies, Shadow nous envoie du spectacle incroyable marié à un haut degré d’excitation des sens. Trouvailles visuelles, violence brutale qui tranche avec le verbeux d’avant, nihilisme et fatalité des destinées, Shadow explose dans tous les sens mais en gardant cette maîtrise impressionnante qui faisait sa ligne directrice depuis le début. Et en nous laissant au passage avec des images à jamais gravées dans nos rétines.

Véritable pied de nez à l’industrie hollywoodienne qui venait de ruiner ses efforts avec un film ridicule et plus con que la lune, Zhang Yimou se remet en selle avec un anti-blockbuster, un pur film à la chinoise qui refuse de se frotter aux canons des films occidentaux traditionnels. Cette fois, Yimou fait les choses à sa manière (de l’écriture à la mise en scène) et le résultat est tellement plus convaincant, tellement plus audacieux, tellement « lui » surtout. Allez Zhang, on oublie La Grande Muraille, on fera comme si ça n’avait pas existé, on dira qu’il n’y a rien eu entre le moyen Coming Home avec Gong Li et cette merveille resplendissante qu’est Shadow, wu xia-pian sublimé par l’ultra-stylisation de sa palette monochrome, par sa sagesse cinématographique, et par ses folles envolées où une grotte est une représentation du Yin et du Yang, où des parapluies deviennent des armes (voire des armes-luges), où hommes et femmes ont de vrais personnages à défendre, où la tension passe par des trous de souris pour infiltrer toutes les pores du récit. Quelle tristesse de ne pas pouvoir le découvrir en salles en tout cas car tout était pensé pour.

BANDE-ANNONCE :

Par Nicolas Rieux

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