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PIRANHAS de Claudio Giovannesi : la critique du film

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Spectateurs

La Mondo-Note :

Carte d’identité :
Nom : La Paranza dei Bambini
Père : Claudio Giovannesi
Date de naissance : 2018
Majorité : 05 juin 2019
Type : Sortie en salles
Nationalité : Italien
Taille : 1h45 / Poids : NC
Genre : Drame

Livret de famille : Francesco Di Napoli, Ar Tem, Alfredo Turitto…

Signes particuliers : Glaçant, passionnant, poignant. Le Prix du Jury au festival de Beaune.

AU CŒUR DES BABY GANG NAPOLITAINS

LA CRITIQUE DE PIRANHAS

Synopsis : Nicola et ses amis ont entre dix et quinze ans. Ils se déplacent à scooter, ils sont armés et fascinés par la criminalité. Ils ne craignent ni la prison ni la mort, seulement de mener une vie ordinaire comme leurs parents. Leurs modèles : les parrains de la Camorra. Leurs valeurs : l’argent et le pouvoir. Leurs règles : fréquenter les bonnes personnes, trafiquer dans les bons endroits, et occuper la place laissée vacante par les anciens mafieux pour conquérir les quartiers de Naples, quel qu’en soit le prix.

En février dernier dans l’euphorie de la Berlinale, le réalisateur italien Claudio Giovannesi (Fiore) est venu présenter Piranhas, un long-métrage adapté d’un roman du journaliste-écrivain Roberto Saviano, que l’auteur de Gomorra a justement co-scénarisé. Le film est un portrait des gangs d’adolescents qui sévissent dans les quartiers défavorisés de Naples, royaume de la Camorra où une certaine jeunesse erre entre désœuvrement, pauvreté et confrontation à la violence quotidienne de la mafia. Piranhas s’intéresse à quelques-uns d’entre eux, une bande de copains fascinés par les Parrains et qui va voir dans le « milieu », un moyen d’échapper à leur triste réalité sociale. Comme Nicola, spectateur désespéré du racket dont est victime sa blanchisseuse de mère par les caïds du quartier. Dans un élan d’innocente insouciance du haut de sa gueule d’ange, l’adolescent va vouloir jouer au gangster plus fort que les gangsters. Mais une fois une arme en main, on comprend vite qu’il n’y a plus de retour en arrière possible, et Piranhas va être le triste spectacle d’un terrible engrenage infernal.

Comme l’explique très bien Roberto Saviano et comme l’illustre à merveille Claudio Giovannesi avec une caméra qui oppose sans cesse délicatesse et violence abrupte, Piranhas est un regard sur la fin de l’innocence. Pour ces adolescents, tout commence comme un jeu, puis l’amusement s’efface au profit d’une réalité sombre, cyclique, horrifiante. Côtoyer les grands n’est pas sans répercussions, vouloir les regarder droit dans les yeux non plus, et dans cet impitoyable monde du crime, l’enfance n’est plus un bouclier protecteur. S’il n’est pas un documentaire mais bel et bien une pure fiction, tournée d’ailleurs avec un amour incandescent pour le grand cinéma, Piranhas est en revanche très documenté, en prise directe avec des faits réels et empreint d’une authenticité qui décuple son impact ultra-réaliste. Et de fait, le caractère poignant de ce qu’il nous donne à voir.

Claudio Giovannesi et Roberto Saviano ont plongé dans les bas-fonds de Naples (surtout Giovannesi étant donné que Saviano ne peut plus s’y rendre pour des raisons de sécurité post-Gomorra), où ces « baby gangs » d’adolescents sévissent et se retrouvent parfois au sommet d’un système qu’il gère avec un mélange d’esprit de révolte, d’inconsciente folie et d’immaturité inquiétante. Autour de son histoire criminelle, c’est tout un quotidien qui se dessine, celui des habitants apeurés de ces quartiers chauds, celui de cette jeunesse sans issue ni autres repères que Scarface et la violence qu’il contemple au jour le jour, et surtout celui d’une réalité sociale effrayante où l’on a l’impression d’une démission complète des instances politiques et gouvernementales, comme en témoigne l’absence totale d’illustration policière tout au long du film, un parti pris fort en accord avec le propos dénonçant une situation qui ne devrait pas être. « Dans ce genre de quartier, il n’y a pas d’alternative. Mais avoir un pistolet ouvre toutes les portes » raconte le jeune (et fabuleux) comédien Francesco di Napoli qui incarne Nicola, le héros de l’histoire. Il ne devrait pas y avoir de monde où un jeune de cet âge-là en est réduit à penser ainsi. Mais c’est pourtant le monde de Naples, ou plus précisément d’un Naples, celui-là même auquel le nouveau Gouvernement italien avait promis de s’attaquer sans que les paroles soient suivies des actes.

Côté cinéma, cette réalité terrible, Claudio Giovannesi la retranscrit à travers un thriller dramatique intense oscillant entre l’épopée criminelle, la tragédie et le récit initiatique. C’est la boule au ventre que l’on est spectateur de cette puissante fresque oppressante qui réussit parfaitement à communiquer les intentions et émotions du récit à savoir ce sentiment d’être face à une tragédie inarrêtable. Plus le film avance et plus l’on prend conscience que rien de bon ne pourra s’en dégager, que tout optimiste s’est définitivement effondré le jour où une ligne jaune a été franchie. Et alors que l’on observe une ascension criminelle, impossible de ne pas y voir une régression humaine. Piranhas est un récit glaçant, que Giovannesi conduit avec une intelligence remarquable. Le cinéaste ne verse jamais dans le sensationnalisme facile, et si les codes du genre sont là, ils ne débordent jamais d’une réalité observée. Cette exigence porte le film, nourrit son impact et en fait un film-choc et choquant, que l’on traverse la boule au ventre, à plus forte raison quand on comprend que l’inéluctable a eu lieu et que le chemin du retour est désormais fermé. Reste la marche en avant vers un destin que l’on peut d’avance prédire funeste. Tout est dit dans Piranhas, drame cruel dénonçant le cynisme d’une réalité sans se montrer cynique lui-même. Au contraire le film baigne dans une finesse anoblissante qui en fait une œuvre aussi redoutablement impactante que dramatiquement bouleversante.

BANDE-ANNONCE :

Par Nicolas Rieux

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