BLACK SWAN (critique)

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Mondo-mètre :

Carte d’identité :
Nom : Black Swan
Père : Darren Aronofsky
Livret de famille : Natalie Portman (Nina), Mila Kunis (Lilly), Vincent Cassel (Thomas), Winona Ryder (Beth), Barbara Hershey (Erica), Sebastien Stan (Andrew)…
Date de naissance : 2011
Nationalité : États-Unis
Taille/Poids : 1h43 – 12 millions $

Signes particuliers (+) : Un film de génie, parfait en tout point, de la maestria de sa mise en scène à sa puissance émotionnelle épidermique, de sa musique enivrante à la force de l’interprétation de son casting, de son intelligence à son sens du troublant. Aronofsky réinvente le cinéma viscéral immersif.

Signes particuliers (-) : x

 

VIENS FAIRE UN TOUR DU CÔTÉ DE CHEZ SWAN…

Résumé : Nina, danseuse de ballet à New York, n’a qu’un rêve : monter sur scène. L’occasion se présente lorsque le directeur du théâtre Thomas se met à la recherche d’une interprète pour sa future adaptation du Lac des Cygnes. Un rôle complexe laissant des traces…

 En seulement cinq long-métrages à ce jour, le cinéaste Darren Aronofsky s’est taillé une belle réputation de petit génie surdoué. Après l’expérimental Pi, le vertigineux Requiem For a Dream, le complexe The Fountain et son poignant The Wrestler, il atteint la grâce ultime avec son dernier chef d’œuvre en date, Black Swan. Au paroxysme de son art, ce virtuose de la mise en scène n’a pas fini de nous épater…

Et le pitch du film de résonner encore sur le projet artistique lui-même dans une sorte de mise en abîme remarquable. Car si ici le principe de départ est un créateur de ballet souhaitant mettre en scène une nouvelle version du Lac des Cygnes qui serait viscérale et parfaite, ces deux adjectifs sont en fait tout simplement les deux meilleurs qualificatifs à adjoindre au film lui-même. Car oui, Black Swan, à l’image de son récit, est viscéral et touche à la perfection. Très certainement son film le plus personnel à ce jour, Aronofsky raconte au-delà de son histoire, sa propre histoire, sa propre quête de la perfection. Et son film d’entretenir un parallèle troublant d’avec la réalité extra-filmique. Par le biais du récit de la recherche de la perfection scénique pour Nina (Natalie Portman) et surtout Thomas (Vincent Cassel), grand orchestre de l’œuvre dans l’écran, Aronofsky nous plonge dans ses propres angoisses de metteur en scène torturé, à la recherche de la perfection cinématographique au point d’en devenir obsédé et obsessionnel.

Car l’obsession est finalement le thème central d’un récit évoquant la lente déchéance d’une « comédienne » (ici, une danseuse de ballet). L’oppression, la pression, le poids des responsabilités et de l’exigence que l’on attend de cette pauvre et fragile Nina, va être la cause de son dérèglement progressif la conduisant à un état de confusion mentale où réalité et fiction se brouillent dans une totale perte d’objectivité et de recul sur l’œuvre qu’elle interprète. Difficile de ne pas voir là les états d’âmes d’un cinéaste livrant et partageant avec le spectateur la plus belle des psychanalyses personnelle à travers deux personnages, Nina d’une part et Thomas d’autre part, poussant la jeune danseuse par excès de bien faire, de tendre vers la perfection, dans des retranchements si loin, qu’elle va en perdre pied. Cette prodigieuse de  analyse de l’obsession par la folie d’une quête qu’elle engendre car prenant le pas sur la réalité des choses est poussée à son paroxysme par un ensemble d’éléments tendant tous vers la même direction et s’imbriquant les uns dans les autres comme un puzzle complexe. Si la pression sur Nina vient d’un Thomas exigeant, elle est accentuée par ailleurs par le personnage de la mère de Nina (Barbara Hershey) entretenant une relation étrange avec sa fille entre masochisme imposé, amour maternel et protecteur déraisonné et volonté de la pousser à la réussite coûte que coûte sans se rendre compte des dangers et des dégâts potentiellement latents. Et au registre des relations humaines, c’est tout une peinture du dur, mystérieux et impitoyable monde de la danse de se dessiner sous nos yeux avec ses exigences extrêmes, son esprit de compétition quasi-meurtrier où la jalousie et l’envie prennent souvent le pas sur la réjouissance pour autrui en raison du peu de places pour un grand nombre de candidates acharnées et sacrifiant tout au bonheur suprême de jouer, d’être sur scène juste une fois. Tant de pressions venant de toute part qui vont submerger Nina, l’écraser, l’écarteler au point de la faire vaciller. Et le film de prendre une tournure presque horrifique à l’image du milieu décrit, où la fascination, les fantasmes (sublimement brossés entre les facettes diamétralement opposées du cygne blanc et du cygne noir) et les aspirations vont prendre le pas sur la personnalité de Nina qui s’efface lentement derrière sa volonté d’être « capable » de s’extirper d’elle-même, jeu dangereux auquel il va être difficile pour elle de ne pas succomber, de garder la maîtrise.

Rarement un cinéaste n’aura su faire vivre au spectateur une EXPERIENCE aussi intense, aussi émotionnellement forte et traumatisante. Black Swan fait vulgairement un effet « machine à laver »… Comme si l’on avait tourné dans tous les sens, comme si l’on avait été bousculé dans tous les sens, remué et essoré pendant près de deux heures d’une folle intensité. Aronofsky ne cherche jamais à ménager le public. Bien au contraire, il le place dans une position d’inconfort, dérangeante, perturbante et troublante.

A la croisée des genres entre drame émotionnel, thriller psychologique et film d’horreur fantasmagorique, convoquant le malsain de Carrie, la perversité et le dérangeant d’un Antichrist et la dureté psychologique des plus grandes oeuvres traumatisantes comme L’exorciste, Vol au-dessus d’un Nid de Coucou ou Répulsion, Aronofsky signe avec Black Swan son film le plus intense, le plus dur, le plus douloureux depuis Requiem for A Dream, autre électrochoc de sa courte et pourtant déjà longue carrière par l’expérience et la maturité de son cinéma. Chaque scène est un traumatisme. Chaque scène est ressentie par le spectateur, dans la logique de cette démarche viscérale d’un film prenant aux tripes sans jamais lâcher prise. La douleur, la torture physique et psychologique vécue par le personnage joué (et encore le terme est faible tant l’actrice se fond dans son personnage) par une Natalie Portman habitée, est ressentie dans sa moindre sensation dépeinte par un spectateur mis à mal. Et c’est en cela qu’Aronofsky réussit brillamment son pari, son oeuvre. Plus fort qu’Avatar (la comparaison peut étonner) qui cherchait l’immersion complète grâce à sa 3D révolutionnaire, Aronofsky n’a besoin d’aucun artifice technique ajouté pour parvenir à plonger le spectateur dans son récit, à lui faire vivre cette descente aux enfers comme s’il était aux côtés de Nina. Sa mise en scène suffit à cela, en grande partie, grâce à une caméra qui colle littéralement l’actrice, comme si elle était sur elle, comme si l’on était à côté d’elle, comme si l’on ne faisait qu’un avec elle. Cette proximité crée des liens si forts, si puissants, si identificatoires, que la lente déchéance vers la folie du personnage est vécue avec une intensité tragique rarissime au cinéma. Et le cinéaste de parvenir avec brio à traduire tout cela visuellement par un ensemble cohérent de facteurs simples, des éléments fantastiques rapportés aux couleurs et aspérités d’image, de son utilisation de la musique à sa gestion millimétrée de son scénario progressant vers un final épique et dantesque et de sa mise en scène à la légèreté et à la grâce affirmée.

Virtuose dans sa réalisation justement, Aronofsky nous offre une version, une réinvention du Lac des Cygnes totalement hallucinante, à l’image du souhait de Thomas dans le film, où la fiction se mêle étrangement à l’œuvre extra-diégétique. Les nombreuses mises en abîme du ballet dans le récit, les nombreux parallèles et importations du spectacle dans la « vie réelle » donnent au film une dimension puissante et tétanisante d’effroi… Et le réalisateur parvient dès lors à traduire en image des sentiments non palpables. Pour la première fois, l’expression « faire corps avec son personnage » prend tout son sens à l’écran à travers une poésie fantastique magnifique, une esthétisation sublime et du sublime.Viscéral et parfait, son Black Swan l’est. Unique, il offre effectivement une nouvelle vision du célèbre ballet où la puissance sonore de la musique de Tchaïkovski nous envahit d’émotions sous le poids du Dolby Surround d’une salle de cinéma. Black Swan est un chef d’oeuvre. L’un des plus grands et des plus forts depuis très longtemps. Probablement le chef d’oeuvre total qui manquait au cinéma des années 2000 en mal dans sa comparaison avec les illustres décennies précédentes. Tous les Oscar et prix du monde ne suffiront pas à récompenser la prouesse, la beauté, la perfection de l’oeuvre et du travail de son auteur. De même qu’aucun prix ne suffira à ériger sur un piédestal suffisamment haut, l’immense Natalie Portman qui, au de-là de l’incroyable performance artistique qu’elle offre dans les scènes de danse pour lesquelles elle aura donné de sa personne (finissant certains entraînements avec les pieds en sang) est totalement prodigieuse dans son interprétation des deux facettes du personnage dans et hors du ballet. Portman phagocyte l’écran, le mange, le dévore, affiche une maturité exceptionnelle dans son jeu au point de rendre involontairement les performances de ses collaborateurs presque en dessous. Et pourtant, que dire d’une Mila Kunis qui se révèle à sa juste valeur en personnage trouble et troublant à l’ambiguïté absolue ou d’une Barbara Hershey très convaincantes en mère étouffante.

Désormais, génie rimera avec Black Swan, perfection rimera avec Black Swan. Et bon courage à Aronofsky pour faire désormais mieux que cette illumination cinématographique.

Bande-annonce :

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