THE TALE OF TALES de Matteo Garrone : la critique du film [Cannes 2015]

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note 6 -10
Carte d’identité :
Nom : Il Racconto dei Racconti
Père : Matteo Garrone
Date de naissance : 2014
Majorité : 1er juillet 2015
Type : Sortie en salles
Nationalité : Italie, France
Taille : 2h00 / Poids : 14,5 M$
Genre : Conte, Fantastique

Livret de famille : Salma Hayek (la reine de Selvascura), Vincent Cassel (le roi de Roccaforte), Toby Jones (le roi d’Altomonte), John C. Reilly (le roi de Selvascura), Shirley Henderson (Imma), Hayley Carmichael (Dora), Stacy Martin (Dora rajeunie), Kathryn Hunter (la sorcière), Alba Rohrwacher (L’artiste de cirque), Christian Lees (Elias), Jonah Lees (Jonah), Bebe Cave (Violet), Guillaume Delaunay (l’ogre)…

Signes particuliers : Un conte fantastique superposant trois histoires piochées dans le célèbre recueil Le Conte des Contes de Giambattista Basile. Une étrangeté qui souffle un peu d’air frais du côté de la Croisette.

L’IMAGINARIUM DE MATTEO GARRONE

LA CRITIQUE

Résumé : Il était une fois trois royaumes voisins où dans de merveilleux châteaux régnaient rois et reines, princes et princesses : un roi fornicateur et libertin, un autre captivé par un étrange animal, une reine obsédée par son désir d’enfant… Sorciers et fées, monstres redoutables, ogre et vieilles lavandières, saltimbanques et courtisans sont les héros de cette libre interprétation des célèbres contes de Giambattista Basile.the_tale_of_tales_hayekL’INTRO :

En adaptant le conteur italien matriciel du XVIème siècle Giambattista Basile, auteur du très célèbre ouvrage Le Conte des Contes qui aura inspiré de grands noms tels que les Frères Grimm ou Charles Perrault, le metteur en scène Matteo Garrone témoigne une fois de plus de sa capacité à s’adonner à des projets aussi différents les uns que les autres (voir ses récents Gomorra ou Reality) en s’abandonnant totalement à des univers qui requièrent une haute dose de courage et d’audace. Après avoir sélectionné avec soin, trois récits parmi la cinquantaine qui composent le fameux livre de Basile, en prenant soin de garder à l’esprit une visée ultime à la cohérence mirifique, le cinéaste se plonge dans le monde du conte par un film ofniesque et déroutant, émaillé d’un casting de luxe, et présenté en compétition officielle au Festival de Cannes. Une reine en mal de maternité, un roi frappé d’hypersexualité, un princesse donnée en mariage par un père fantasque à un géant difforme et monstrueux tout droit sorti de Game of Thrones ou du Seigneur des Anneaux, tel sont les univers des « royaumes voisins » qu’illustre Garrone dans ce long-métrage aux confins de l’étrange.tale_of_tales_4L’AVIS :

On aurait tort de croire à un « sous-registre » tant il comporte suffisamment de nuances pour en faire un véritable genre à part entière. Pour preuve, par « conte », on peut entendre de grandes œuvres populaires naïves et enfantines (les Disney) comme des fables plus adultes, plus radicales, draguant le fond sombre et cruel sous-tendant ces histoires souvent très glauques quand on sonde leurs multiples niveaux de lecture imprégnés de thématiques hautement sérieuses, derrière leur apparence première. Et même si elle est employée un peu à tort et à travers depuis pas mal d’années, la dénomination de « conte » renvoie tout de même originellement, à une forme de langage et de traitement spécifique, qu’il soit littéraire ou cinématographique. Alors qu’il vient s’inscrire en tout point à l’opposé de la « magie disneyenne », The Tale of Tales apparaît comme la résurrection de la plus pure essence d’un courant auquel Matteo Garrone redonne ses lettres de noblesses avec une flamboyance extraordinaire, en opérant un fantastique retour aux sources vers la vocation première de l’art du conte, ou comment imbriquer un décorum fantastique d’apparence distrayante à la mise en scène de questionnements plus sérieux, plus durs, plus philosophiques, clairement anti-féeriques et animés d’une puissance émotionnelle douloureuse faisant écho à ses sujets de société.the_tale_of_tales_2Mêlant imaginaire et problématiques très terre-à-terre dans un film à la fois loufoque, fantaisiste et incarnant pourtant des questions existentielles universelles et intemporelles, The Tale of Tales est une folie magnifique, un film libre, quintessence de l’œuvre affranchie de tous les codes et conventions du cinéma traditionnel, semblable à un délire inclassable et pourtant puissamment rattaché à des obsessions réelles et contemporaines. Ici, derrière les histoires de rois et de reines, de princes et de princesses, derrières les beaux châteaux, la magie, les fées et les créatures fantasmagoriques, il est avant tout question de douleur terrible et écorcheuse. Celle d’une mère confrontée au drame de son impossibilité à enfanter, celle d’une jeune fille mariée de force à une caricature extrême de l’horreur, celle d’une femme refusant de vieillir et prête au pire pour combattre l’inéluctable, celle d’un roi désespéré de ne pouvoir satisfaire sa bien-aimé, celle d’un autre ayant défiguré à jamais l’innocence de son enfant… Dans un processus de renversement aussi fascinant que frontalement audacieux, Garrone balaie des décennies de traitement du conte sous l’angle du merveilleux mielleux et rétablit sa véritable valeur originelle, l’imaginaire fantastique ne prenant plus le pas sur le fond tragique d’ordinaire sacrifié sur l’autel du merveilleux mais lui servant de vecteur. Et ainsi, dans The Tale of Tales, c’est l’habituellement réservé au sous-texte qui reprend ses droits, alors que le genre redevient ce qu’il était initialement, un art de la parabole d’une dure réalité illustrée.the_tale_of_tales_3Pour se faire, Garrone illustre son entremêlement de fond où l’ordinaire se frotte à l’extraordinaire, par un entremêlement permanent de la forme, The Tale of Tales rendant pleinement la dialectique des contes et leurs goûts pour l’extrême (des sentiments, des récits, de leur imaginaire) faisant se côtoyer la poésie et l’horreur, le romanesque et la violence la plus figurative, la beauté et l’obscène, la tendresse et la cruauté, le réel et le bizarre. Le revers de la médaille d’une telle singularité, est qu’il faudra réussir à adhérer à cet écartèlement de chaque instant dans une œuvre en total décalage avec ce que l’on peut avoir l’habitude de voir au cinéma. En acceptant ce postulat, il sera alors difficile de résister à cette œuvre doublée d’une beauté et d’une richesse visuelle fabuleuse, réunissant quelques grands noms tels que Salma Hayek, Vincent Cassel, John C. Reilly, Toby Jones ou Stacy Martin (Nymphomaniac). Film particulier, que certains auront vite de résumer lapidairement par le recours au qualitatif de « bizarre », The Tale of Tales est pourtant le frottement virtuose à une discipline qui demandait un sacré génie. Malgré quelques longueurs, Garrone éblouit, relevant sans défaillir, le périlleux défi de réunir au sein d’un effort cohérent, plusieurs courants propres au conte, le fantastique, la fable, le mythologique, le légendaire.

BANDE-ANNONCE :

Par Nicolas Rieux

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