MICHAEL KOHLHAAS d’Arnaud des Pallières – critique (drame/historique)

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note 4.5
Carte d’identité :
Nom : Michael Kohlhaas
Père : Arnaud des Pallières
Livret de famille : Mads Mikkelsen (Kohlhaas), Bruno Ganz (le gouverneur), Mélusine Mayance (Lisbeth), Delphine Chuillot (Judith), David Kross (Prédicant), Denis Lavant (le théologien), David Bennent (César), Roxane Duran (la princesse), Sergi Lopez (Manchot)…
Date de naissance : 2013
Majorité au : 14 août 2013 (en salles)
Nationalité : USA
Taille : 2h02
Poids : Budget NC

Signes particuliers (+) : Un drame historique post-féodal aux thématiques résonnantes d’actualité, Arnaud des Pallières nouant à son récit quasi-mythologique une réflexion contemporaine sur l’éternelle question de la justice sociale. Mads Mikkelsen fait le reste en livrant une prestation d’une profondeur tétanisante résumée en un plan final fou d’intensité. Un bel objet formel, parfaite bête de festival.

Signes particuliers (-) : Si l’articulation entre récit historique légendaire et thématiques contemporaines est habile dans les intentions, Michael Kohlhaas passe à côté ce qu’il aurait pu/dû être. Des Pallières ne trouve jamais le juste équilibre entre le souffle épique, la tragédie viscérale et ses réflexions sur le fossé et la lutte des classes. Le résultat est trop souvent pénible, long et étiré à l’abus et manque autant d’audace que de férocité épidermique au-delà de sa beauté austère…

 

LA JUSTICE POUR TOUS

Résumé : Michael Kohlhaas est un marchand de chevaux prospère, amoureux de son métier, amoureux de sa femme et de ses enfants. Un conflit avec un seigneur local va le pousser à prendre les armes et lever une petite armée de paysans révoltés pour réclamer la justice qui lui est refusée…

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L’INTRO :

Présent dans la sélection officielle cannoise de cette année 2013, Michael Kohlhaas est une relecture francisée d’une nouvelle germanique écrite par Heinrich von Kleist en 1810, déjà portée à l’écran en 1969 par l’allemand Volker Schlöndorff sous le même titre. Drame historique se déroulant à l’origine dans la Saxe du XVIème siècle, cette nouvelle adaptation signée du français Arnaud des Pallières (Parc avec Michael Lonsdale et Aurore Clément) est transposée dans les Cévennes françaises de la même époque et narre la tragédie d’un marchand de chevaux qui va cruellement souffrir de l’issue injuste d’un conflit avec un Baron local avant de prendre les armes et de lever une petite armée de paysans en révolte. Coproduit entre la France et l’Allemagne, Michael Kohlhaas est une œuvre ambitieuse, limitée par son petit budget mais bénéficiant à la place, d’intentions dépassant le simple cadre de son histoire, et d’une belle distribution européenne entre bons comédiens peu connus et solides acteurs confirmés, avec en tête le désormais prestigieux acteur danois Mads Mikkelsen. Autour de lui, dans la galerie de personnages déployés par le récit, on retrouvera le célèbre Bruno Ganz, Denis Lavant, Sergi Lopez ou encore Amira Casar…

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Arnaud des Pallières n’a pas une immense expérience dans la mise en scène. Michael Kohlhaas est seulement son cinquième long-métrage en seize ans, son plus ambitieux à ce jour. Mais le cinéaste rêvait depuis bine trop longtemps de porter à nouveau cette histoire à l’écran, histoire dans laquelle il voyait de grandes possibilités de résonances contemporaines malgré son statut d’œuvre historique prenant place dans un contexte vieux d’il y a plus de quatre siècles. C’est avec cette visée que le cinéaste va se lancer dans ce travail de réadaptation, puisant dans la nouvelle d’origine, son potentiel perdurable et ses thématiques encore d’actualité aujourd’hui. Et c’est dans les montagnes du Vercors et des Cévennes qu’avec son équipe, il va planter son décor pour un tournage difficile privilégiant le fond à la forme, notamment dans le travail de reconstitution qui, pour une fois, passera au second plan, doublé par l’importance accordée au sujet traité.

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L’AVIS :

A travers une fable historique sourdement violente, Arnaud des Pallières livre une tragédie politique et sociale aux résonances très contemporaines en développant un récit nourrissant des questions qui ne cesseront éternellement de hanter la morale du genre humain. Avec beaucoup d’intelligence dans son approche de fond, le cinéaste jongle habilement entre la légende passéiste et la composition moderne d’une tendance linéaire et régulière qui aura de tout temps soutenue l’évolution de la civilisation et des sociétés à travers les âges. Le déséquilibre des échelles de valeurs de traitement entre les puissants et les faibles, composante essentielle de l’intemporelle lutte des classes, est ici magnifié dans un récit fort en appelant à la conscience morale. Que faire quand on est démuni face à l’injustice d’un monde privilégiant les notables au petit peuple, que faire quand que la plus élémentaire des justices nous est déniée, faussée par les rangs et la fracture hiérarchisante défiant le concept d’égalité entre les êtres ? Homme pieu, fervent adorateur de Dieu et adeptes de ses principes, Michael Kohlhaas est face à ce dilemme, baisser la tête, accepter l’inégalité et l’injustice et rester fidèle à ses principes religieux ou se battre pour ses droits, quitte à enfoncer des portes condamnées, quitte à tuer et devenir un hors-la-loi, en allant à l’encontre de sa conscience pour faire prévaloir ses convictions. S’il est une fiction post-féodale, Michael Kohlhaas est avant tout une fine parabole confrontant la société à l’éternelle question de la justice sociale pour tous, d’où sa terrifiante modernité au-delà de ses rois et reines, seigneurs et vassaux, de ses chevaux, sa boue, ses épées et ses armures.

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Arnaud des Pallières fait passer en priorité son illustration de cette notion conceptuelle récurrente dans l’histoire, ce qui lui permet de livrer une vision métaphorique de notre civilisation actuelle avec beaucoup de sagesse philosophique. Mais ce n’est pas pour autant qu’il en oublie de soigner un film évoluant quelque part entre Dreyer, Rohmer et Winding Refn. La comparaison avec Vahalla Rising ne s’arrête pas à la simple présence de Mikkelsen au casting mais déborde sur la plastique d’un film appliqué dans sa photo, dans ses cadrages, dans l’insertion de ses personnages dans les décors vertigineux qui les entourent ou encore dans sa partition musicale d’autant plus obsédante qu’elle est dosée à minima pour ne pas prendre le dessus sur les sons, l’atmosphère lourde et tragique déployée par l’histoire minimaliste et intimiste. Et au centre de cet objet attractif et hypnotique, l’aimant Mads Mikkelsen qui livre une prestation étourdissante avec sa faculté rare de parvenir à bouleverser et à en dire plus long avec une simple expression de visage que bien des acteurs avec dialogues et méthodes d’acting à l’appui. Avec beaucoup de rigueur pénétrante, de distanciation épurée et de fausse pudeur, Michael Kohlhaas est une fresque crépusculaire qui fait coexister le fatalisme de son propos avec une forme lumineuse d’exaltation victorieuse porteuse d’espoir.

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Arnaud des Pallières n’était pas loin de signer un chef d’œuvre éblouissant, une grande œuvre artistiquement traumatisante, malheureusement, le chemin parcouru se retrouve confronté à celui qu’il restait encore à franchir pour atteindre la réelle perfection virtuose. Car si dans le fond Michael Kohlhaas est une œuvre superbe, dans la forme, elle pèche par son incapacité à articuler la puissante parabole politico-sociale à l’âpreté du genre. Le film manque autant d’audace que de souffle à la mesure que Des Pallières semble marcher à côté de son histoire en se contentant de la regarder posément sans jamais la prendre à bras le corps pour lui conférer une véritable puissance iconique qui lui permettrait d’incarner ses thématiques dans un spectacle viscéral et épique. Michael Kohlhaas allie le style et la profondeur du beau cinéma d’auteur français, la solidité et la rigueur du cinéma allemand mais manque l’efficacité radicale, l’émotion torturée, la rugosité d’un univers tranchant et impitoyable. Dans son tunnel de dialogues ou de silences et de séquences étirées en longueur et en lenteur, la puissance évocatrice du propos s’évapore dans sa retranscription en images à l’exception d’un dernier plan final bouleversant à vous arracher les tripes, frustrant reflet de ce qu’aurait dû être le film tout entier et parfait symbole de l’immense talent d’un Mikkelsen au sommet de son art. Un plan mince dans l’entièreté d’un film interminable de plus de deux heures qui égare le spectateur entre raccourcis confus et rallongements mal développés. Michael Kohlhaas souffre d’un terrible déséquilibre entre ses intentions et sa facture, sonnant comme un acte manqué où la temporalité du rythme se pose en ennemi des ambitions et du récit. Des fulgurances traversent incessamment l’écran au détour de séquences brillamment imaginées, mais jamais le film dans sa globalité n’arrive à enivrer, à emporter, à soulever l’émotion charnelle qui aurait dû la baigner, au point que l’œuvre trop sage reste en apesanteur dans son nuage conceptuel au-dessus du récit sans jamais redescendre pour aller l’habiter avec férocité.

Bande-annonce :

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