LOST RIVER de Ryan Gosling
[Critique – Sortie Ciné]

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LOSTRIVER-frenchposterwebMondo-mètre
note 8 -10
Carte d’identité :
Nom : Lost River
Père : Ryan Gosling
Date de naissance : 2014
Majorité : 08 avril 2015
Type : Sortie en salles
Nationalité : France
Taille : 1h45 / Poids : NC
Genre : Drame

Livret de famille : Christina Hendricks (Billy), Saoirse Ronan (Rat), Iain de Caestecker (Bones), Matt Smith (Bully), Reda Kateb (chauffeur de taxi), Barbara Steele (grand-mère), Eva Mendes (Cat), Ben Mendelsohn (Dave)…

Signes particuliers : Déjà acteur, producteur ou compositeur, Ryan Gosling ajoute une nouvelle corde à son arc en passant derrière la caméra pour un premier long-métrage en tant que metteur en scène. Il se révèle cinéaste fascinant et singulier.

RYAN GOSLING AVAIT L’ÉTOFFE

LA CRITIQUE

Résumé : Dans une ville qui se meurt, Billy, mère célibataire de deux enfants, est entraînée peu à peu dans les bas-fonds d’un monde sombre et macabre, pendant que Bones, son fils aîné, découvre une route secrète menant à une ville engloutie.  Billy et Bones devront affronter bien des obstacles pour que leur famille s’en sorte.D16_05024.CR2L’INTRO :

On le savait acteur surdoué, on le découvre maintenant réalisateur brillant d’un premier long-métrage qui a pris la direction du dernier Festival de Cannes où il a été présenté dans la section Un certain Regard. Car c’est de cela qu’il s’agit avec Lost River, premier effort derrière la caméra du comédien Ryan Gosling, d’un certain regard posé sur une Amérique, celle frappée de plein fouet par la crise des subprimes en 2007, qui aura ébranlé plus qu’un système économique et un pays. Qui aura surtout ébranlé des convictions et des valeurs ancestrales, et une vision toute entière d’une Nation devenue depuis le début des années 2000, friable, insécurisante, inquiète, une Nation où le rêve américain s’est évaporé en douce chimère d’un autre temps, pour sombrer dans une espèce de forme de réalité nouvelle et angoissante. Frappé par le symbole même de cet effondrement avec la ville de Détroit, qu’il aura découvert dans tout son chaos sociétal post-sismique, Ryan Gosling a décidé de livrer à son tour, après plusieurs autres avant lui et en mêlant cette réalité aux fantasmes de son imaginaire construit depuis l’enfance, son regard sur un bouleversement qui aura défiguré irrémédiablement une Amérique qui ne sera plus jamais comme avant. Lost River prend la direction des contrées désolées de la plus grande ville du Michigan et conte le combat d’une famille face à son malheur, dans une œuvre singulière, remontée après son passage sur la croisette, pour atteindre une forme définitive séduisante et touchée par la grâce.Lost_RiverL’AVIS :

Pour un premier film, Ryan Gosling affiche un sens inné de la mise en scène et se révèle être un artiste conteur singulier et créatif, au moins aussi flamboyant et éloquent qu’il n’est un comédien à l’expressivité mutique et puissamment intérieure. Manipulant Détroit et son univers devenu iconique, berceau des classes populaires et emblème du tragique dévastateur de la crise américaine, avec un regard aussi lucide et personnel que fantaisiste et universellement symbolique, le néo-cinéaste frappe un grand coup et accouche d’un film protéiforme aux allures d’anti-conte, adossé sur le récit du combat d’une famille pour s’en sortir alors que le monde collapse autour d’elle, comme si le frère ennemi de FrankLost_River_4 Capra avait rencontré le David Lynch de Blue Velvet autour d’une tablée réunissant le Walter Hill de Warriors, le Brian Yuzna de Society, le Scorsese de After Hours ou encore Terrence Malick. Tour à tour brut et naturaliste ou léché voire ultra-stylisé, avec Lost River, Ryan Gosling emprunte un peu à ses mentors Derek Cianfrance (The Place Beyond the Pines) ou Nicolas Winding Refn, mais sait s’affranchir de leur influence pour pénétrer dans sa propre cinéphilie, ses propres références, appliquées avec virtuosité à une œuvre étincelante et fiévreuse. Elles sont larges, du cinéma des années 80 au cinéma d’épouvante, du cinéma américain des années 40-50 au post-modernisme. L’acteur discret reconverti cinéaste figuratif, illustre une société chaotique en explorant les extrêmes par un entrechevêtrement des genres, brassant le drame, l’univers quasi post-apocalyptique, teinté même de fantastique voire d’épouvante, à l’image de quelques plans graphiques ou de l’emploi d’un thème que n’auraient pas renié les Goblin de la grande époque d’Argento. Le résultat donne lieu à un drame sensoriel, œuvre riche, puissante, allégorique, parfois déroutante, souvent hypnotique et envoûtante. Lost River est une balade inconfortable à l’imaginaire fou, détruisant les perspectives comme les victimes de la crise économique ont vu leurs acquis s’écrouler sous le poids d’une réalité soudainement assombrie et devenue cauchemardesque. Un basculement illustré par ces virées baroques hors du film social et pénétrant dans un mystérieux macabre poétique signifiant la nouvelle société américaine devenue cannibale, bizarre et inexplicable, aspirant ses victimes dans un « autre monde » horrifiant qu’il ne soupçonnait pas côtoyer un jour.Lost_River_2Autour d’un imaginaire troublant, étrangement à la lisière entre le réalisme dramatique et le surréalisme onirique, Ryan Gosling apporte sa pierre à l’édifice de la peinture d’une Amérique frappée par la déliquescence post-crise, surnageant dans un cauchemar venu soudainement détruire des idéaux ancrés. Entre rêve et réalité, ou plutôt errant entre les lignes de deux réalités, l’une frontale et concrète, l’autre métaphore de ce cauchemar éveillé, Lost River se drape dans l’allégorie à la fois évidente et subtile, de l’effondrement du système, de l’effondrement de la morale, de la douceur de vivre, de la beauté, de l’effondrement des valeurs, des ancrages, du tangible, du merveilleux, du rêve américain, si cher à une Nation qui le revendiquait depuis des lustres… Pourtant, son film n’est jamais le récit désespérément sombre d’un abandon aux ténèbres. Et malgré sa dureté et sa cruauté, il trouve toujours le moyen de garder un pied dans la lumière, dans les flammes d’un espoir salvateur où brûleraient les fantômes du passé. Comme ces malheureuses victimes de la crise qui luttent dans l’attente de jours meilleurs qui éradiqueraient les affres du calvaire subi.D19_06010.CR2On pourra peut-être reprocher à Gosling quelques maladresses, lui reprocher d’en faire un peu trop, de se laisser obscurcir par sa vision dévoreuse d’ambitions ou quelques excès d’hermétisme. Mais pour un premier film, il montre qu’il a déjà l’étoffe d’un grand, capable d’un vrai cinéma à la personnalité forte et marquée. Un cinéma iconoclaste, à son image, puissant, dévastateur, mais surtout intelligent et unique. C’était sans doute le pari le plus difficile à relever. Trouver sa voie (et sa voix), témoigner d’une vraie sensibilité personnelle et poser les fondations de ce que l’on espère le début d’une grande aventure cinéphilique. Défi relevé, on a hâte maintenant, de retrouver Ryan Gosling derrière la caméra.

BANDE-ANNONCE :

Par Nicolas Rieux

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