LA CHASSE (critique)

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Carte d’identité :
Nom : Jagten
Père : Thomas Vinterberg
Livret de famille : Mads Mikkelsen (Lucas), Thomas Bo Larsen (Theo), Annika Wedderkopp (Klara), Lasse Fogelstrom (Marcus), Susse Wold (Grethe), Anne Louise Hassing (Agnes), Lars Ranthe (Bruun), Alexandra Rapaport (Nadia)…
Date de naissance : 2012 / Nationalité : Danemark
Taille/Poids : 1h51 – 2,7 millions €

Signes particuliers (+) : La prestation déboussolante de Mikkelsen. L’intelligence et la simplicité du propos sur la versatilité de l’opinion des masses et la rumeur vue comme un virus. Les touches d’humour noir.

Signes particuliers (-) : Un scénario qui laisse un peu tomber son personnage, pris dans un enfer face auquel il ne se bat pas. Un discours un peu figé qui observe une porte déjà ouverte.

 

LA CHASSE, EN VU D’UN NOUVEAU FESTEN

Résumé : Lucas, quarantenaire divorcé qui se bat pour reconstruire sa relation avec son fils adolescent, est un homme apprécié de toute la petite communauté où il vit depuis toujours et où il est employé comme éducateur/instituteur au jardin d’enfants. Un geste anodin, une remarque éducative, une vexation d’une petite fillette adorable mais perturbée aboutissent à un mensonge inconséquent dans l’intention mais qui déclenche un cercle infernal dans lequel Lucas va être pris au piège, considéré comme un malade pédophile par tout le village…

Héros du dogme danois avec son Festen, l’un des films les plus connus du courant nordique et qui l’a propulsé sur le devant de la scène internationale aux côtés de son compatriote Lars Von Trier, Thomas Vinterberg n’a jamais su par la suite confirmer l’étendue de son talent et s’est progressivement fait oublier malgré son décrié et pourtant intéressant It’s All About Love avec Joaquim Pheonix, Claire Danes et Sean Penn en 2003. Trois films seulement en tout et pour tout sur ces huit dernières années et aucun qui n’aura rencontré un franc succès mais si Submarino a connu les honneurs d’une sélection à Berlin. Vinterberg, c’est un peu le syndrome du jeune talent gâché. Jusqu’en 2012 où le danois fait un retour fracassant avec La Chasse, drame dur emmené par le prodigieux Mads Mikkelsen et sélectionné en compétition officielle au festival de Cannes. Le film n’y fera pas l’unanimité mais raflera le prix du jury œcuménique et vaudra surtout à son comédien principal de repartir de la Côte d’Azur avec le prix d’interprétation masculine pour son rôle fort et émouvant, traduit à l’écran tout en subtilité et en justesse. Produit par la société de production fondée par le compatriote Von Trier, désormais banni du dit festival pour ses frasques en 2011, Vinterberg s’est présenté comme son successeur et si La Chasse n’a pas eu droit, lui, à une récompense de premier plan, il gagne en tout cas celle de nos cœurs.

Né d’une rencontre oubliée il y a dix ans avec un psychologue pour enfants, La Chasse rappelle dans les souvenirs des cinéphiles le douloureux Scènes de Chasse en Bavière, film allemand réalisé par Peter Fleischmann en 1969 et qui s’attachait au triste récit d’un pauvre simple d’esprit de retour dans le village bavarois où vit sa mère après quelques années d’absence. Les commérages, les rumeurs selon lesquelles il aurait fait de la prison parce qu’il est homosexuel, vont aboutir à un lynchage aussi sournois que méchant et pathétique avant qu’on ne l’accuse sans fondements d’avoir eu des relations sexuelles avec un jeune débile mental. Ce chef d’œuvre méconnu entretient de nombreux rapports étroits avec le nouveau film de Vinterberg, lui aussi puissante et dévastatrice critique de la force dangereuse de la « rumeur » qui peut vite se muer en virus contagieux et terrassant pour celui qui en est la victime directe.

En prenant pour sujet un instituteur modèle, passionné par son métier au contact des enfants dans lequel il excelle grâce à sa patience et à sa sensibilité et qui va être plonger en plein cauchemar par un simple mensonge anodin résultant d’une situation délicate à gérer, Vinterberg désarçonne le spectateur par un drame bouleversant de force brute. Le cinéaste aborde avec une cohérence magistrale les dangers de l’étroitesse d’esprit, les ravages et les conséquences d’une rumeur en milieu fermé (un simple petit village peuplé de petites gens), le rapport de l’homme à la communauté et livre un superbe pamphlet sociétal émotionnellement épidermique. Evitant l’écueil du pathos larmoyant, les ressorts dramatiques apitoyants faciles, La Chasse fonctionne avec une simplicité glaçante qui se double d’une intelligence fondamentale à la réussite du projet du cinéaste qui marque son grand retour au chef d’œuvre, certes plus mineur que Festen en 1998 qui le surclassait en subtilité. Porté par le charisme d’un acteur d’exception dont la carrière connaît un essor mérité (révélé dans les Pusher d’un autre danois, Nicolas Winding Refn, qui lui offrira le splendide rôle de Valhalla Rising par la suite, mais aussi dans Les Bouchers Verts ou Adam’s Apples d’Anders Thomas Jensen, l’acteur s’est depuis distingué en méchant « bondien » dans Casino Royale) alors qu’il démontre toute l’étendue de son talent dans un rôle de composition révélant qu’il n’est pas qu’un bloc de granit taillé dans la force, La Chasse met en évidence une des faces cachées de l’homme, sa petite méchanceté, sa facilité à suivre le mouvement populaire, à se laisser embarquer pour se fondre dans une mono-pensée ans discernement. Saisissant, tétanisant par moments, cette déchéance tragique est scrutée avec justesse alors que le film la montre par étapes. Il était une fois un homme avec ses défauts et ses qualités, ses joies et ses espoirs, ses drames de vie et ses problèmes. Puis il est une fracture, un grain de sable qui enraye la mécanique fragile de la vie et de sa stabilité. Vient alors la descente, la douleur, matérialisée ici par le lynchage, l’exclusion, le ressentiment qui se propage à la vitesse de la rumeur. On espère une reconstruction de l’édifice, un éveil des consciences, un pardon, une remise à zéro. Mais tout n’est pas si facile. Surtout quand un fait potentiellement grave vient perturber cet équilibre au point qu’un retour en arrière semble impossible et à plus forte raison si la masse dénie l’erreur, un autre des thèmes intrinsèques majeurs du film de Vinterberg, cette difficulté humaine à revenir en arrière pour accepter l’inacceptable. L’absence de combat, le désarçonnement du quidam accablé qui ne parvient pas à se faire entendre, qui n’essaie même pas d’ailleurs, abasourdi par ce qui lui tombe dessus, ne vient que renforcer les proportions prises par ce qui pourrait être un fait divers de tous les jours, de n’importe où, par de-là les frontières.

La Chasse est un film effrayant, angoissant, d’une terrible actualité perturbante et douloureuse d’autant qu’il ne cherche pas à faire dans le moralisme mais plutôt à montrer une bien triste réalité environnante de notre monde actuel où l’incommunication directe est à la mesure de la basse communication souterraine, où le règne de l’insidieux et du soupçon a supplanté celui de la franchise et de l’honnêteté. Et même si Vinterberg commet quelques erreurs et impairs en premier lieu dans la construction d’un personnage étonnamment passif devant le déchaînement des évènements broyeurs ou dans sa façon d’appuyer un discours entendu au lieu d’aller de l’avant de sa peinture de cynisme humain, La Chasse restera comme l’une des belles œuvres puissantes et troublantes de cette année 2012, aidée en cela par un sujet fort.

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