KILLER JOE (critique)

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Carte d’identité :
Nom : Killer Joe
Parents : William Friedkin
Livret de famille : Matthew McConaughey (Joe Cooper), Emile Hirsch (Chris), Juno Temple (Dottie), Thomas Haden Church (Ansel), Gina Gershon (Sharla), Marc Macaulay (Digger), Scott A. Martin…
Date de naissance : 2011
Nationalité : États-Unis
Taille/Poids : 1h42 – 10 millions $

Signes particuliers (+) : Une merveilleuse racée et brute de décoffrage par un cinéaste encore d’une vigueur étourdissante. Une remarquable et sombre virée dans la fange de la petite Amérique. Des acteurs au top dont la jeune Juno Temple.

Signes particuliers (-) : x

 

PETITS MEURTRES EN FAMILLE (OU PRESQUE)

Résumé : Sous la pression d’un truand local à qui il doit de l’argent, Chris, minable petit délinquant fomente une idée qui pourrait bien lui sauver la vie. Sa mère, détestée de tous, a une assurance-vie juteuse dont Dottie, la sœur de Chris, est bénéficiaire. Avec l’aide de son père Ansel, Chris contacte Killer Joe, un tueur à gage accessoirement policier de son état…

Les années, les décennies, passent et l’illustre William Friedkin est toujours là. Peu prolifique, le papa de French Connection, Police Fédérale Los Angeles ou de L’Exorciste travaille désormais à son rythme, sans précipitation, choisissant bien ses projets selon ses thématiques, ses envies et ses affinités. Il n’avait plus rien signé depuis six ans et le petit budget mi-fantastique Bug mais l’attente valait la peine. Son retour est fracassant, Killer Joe est une claque magistrale qui restera comme l’un des très grands films de cette année 2012.

Dans un Texas iconique présenté comme l’univers d’un théâtre des faux-semblants où des petits êtres tous plus pathétiques les uns que les autres, s’agitent tragiquement dans leur propre fange, Killer Joe met en scène Emile Hirsh (la révélation de Into The Wild) qui y incarne Chris, petit dealer misérable foutu à la porte par son alcoolique de mère qu’il déteste et avec qui il vient d’avoir un violent accrochage, atterrissant du coup dans l’espèce de mobile-home miteux de son redneck de père (l’époustouflant Thomas Haden Church) où il vit en compagnie de sa nouvelle femme, Sharla, vulgaire quadragénaire sur le retour qui couche avec toute la ville (Gina Gershon) et de Dottie, sa fille et sœur de Chris, jeune femme-enfant ingénue, étrange et lunaire (Juno Temple) vivant un peu dans son monde avec sa fragile apparence de poupée en porcelaine marquée par des fêlures profondes. Une histoire de créanciers impitoyables, un espoir alternatif à la galère permanente et usante et l’idée d’une arnaque savamment orchestrée avec à la clé 50.000 dollars, vont déclencher une machine infernale et inarrêtable avec au centre Joe Cooper, surnommé Killer Joe (Matthew McConaughey), un policier qui arrondit ses fins de mois en remplissant quelques contrats comme tueur à gage.

Petit budget (10 millions) mais très gros casting, Killer Joe est une série B entre le polar et le thriller qui transcende totalement son sujet, ses ambitions, son statut, pour se muer en chef d’œuvre éclatant et virtuose. Friedkin convoque tout l’univers graphique et idéologique de ce Texas profond, celui des rednecks bouseux et des petites gens pathétiques, celui qui ressemble à l’enfer brulant, glauque, sale et boueux. Dans la lignée de films comme No Country for Old Men ou Trois Enterrements, ce policier crépusculaire sort ses habits de lumière et ouvre les rideaux sur des planches de théâtre sur lesquelles quelques personnages misérables vont jouer la carte des apparences. D’abord, l’endroit, un Texas qui pourrait être un endroit chaud, agréable, vacancier, mais qui ressemble plus à une fournaise suffocante, inconsidérée, oubliée de tous, où des péquenots sont abandonnés à leur triste sort, se débattant dans la fange d’une Amérique qui les a laissé sur le bord de la route, non loin du caniveau. Les marionnettes de cette pièce dramatique, ensuite, sont tous des modèles de faux-semblants, tous des anti-héros que l’on ne peut que plaindre. Pas un pour rattraper l’autre. Entre un père aux airs aimant mais égoïste, une belle-mère qui veut se la jouer encore belle et sexy mais qui ressemble plutôt à une vieille beauté fanée presque ridicule et pitoyable doublée d’une sacrée garce, un jeune homme en apparence moins con que la moyenne et débrouillard mais qui rate tout ce qu’il entreprend, une sœur pas si belle que ça au demeurant mais qui dégage pourtant un sex appeal à faire fondre la banquise par sa démarche, son élocution, son attitude de femme-enfant à la Baby Doll ou encore un policier censé incarner la loi mais qui est encore plus pourri que tout ce que l’on pourrait imaginer, Killer Joe présente bel et bien la galerie de personnages abominables la plus cynique vue depuis longtemps.

Sombre, remuant, très violent, parfois même insoutenable, terriblement mordant et monstrueusement écrit avec une histoire, des personnages et des dialogues à faire pâlir Tarantino, Killer Joe montre que Friedkin, à près de 77 ans, n’a rien perdu de sa puissance évocatrice avec un film dépassant sa condition pour se muer en pièce socio-tragique sur la société cynique actuelle où la vérité est que plus rien n’étonne quand il s’agit de tomber bien bas pour une humanité dénuée de moralité. Tout le casting de Killer Joe se met au diapason pour servir des personnages hallucinants, fouillés, détaillés, dont on cerne en quelques coups de crayon les motivations, les personnalités, replacés dans les tenants et les aboutissants d’une histoire perverse où chaque élément s’imbrique avec brio dans un tout bluffant. Personne ne se contente de faire juste « le job ». Admirable dans sa direction d’acteurs, Friedkin, aidé par ses prodigieux comédiens dont certains trouvent l’un de leurs (ou leur) meilleurs rôles et surtout par un scénario magistral, adaptation de la pièce de théâtre éponyme de 1993 par son propre auteur, le dramaturge Tracy Letts (qui avait signé le script du précédent Friedkin, Bug déjà une adaptation de l’une de ses pièces) qui se charge d’en rédiger la transposition cinématographique, fait preuve d’une vitalité qui en remontrerait à plus d’un jeune cinéaste actuel. Autour d’une brochette d’hommes et de femmes qui veulent s’en sortir, avide pour pas grand-chose (un autre faux-semblants, tous s’agitent lamentablement devant un pactole doré qui ne serait que d’environ… 10.000 dollars chacun après partage !) le metteur en scène signe un polar sordide et solide, amer, aussi hardcore que l’amoralité de chacun des recoins de son histoire. Éclatant, électrisant, le crépusculaire n’a d’égal que la sauvagerie, l’amoralité que la petitesse, la compassion que la pitié envers ces âmes ridicules. Avec son lyrisme étincelant, le missile Killer Joe, thriller hard-boiled nihiliste, fait très mal par là où il passe et atterrit. Cette représentation sur les planches pelliculées, sorte de carnage orchestré qui ne pouvait finir que dans la sueur et le sang, est douloureux, beau à crever, puissant et ravageur. Friedkin vient donner une leçon de jeunisme à tout un tas de faiseurs insipides en bousculant les règles, en secouant la bonne morale puritaine par un récit pervers et malsain, de même que McConaughey se confronte à l’opposé de son image de jeune premier/dandy sexy même si le charisme est toujours là. Il le fait avec vice, noirceur et panache, l’implacable et percutant Killer Joe virant presque à la farce comique vitriolée qui tâche, puisque l’on ne peut éviter les dommages collatéraux des horribles éclaboussures de sang que l’on se reçoit au visage alors que l’on est happé par ce portrait familial glacial virant au cauchemar débridé. Voilà un cinéma que l’on veut voir plus souvent. Voilà du très très grand Friedkin. Killer Joe vient conforter une équation qui n’en est plus à sa première vérification : à pays malade, cinématographie en forme. Car forcément, le Septième Art a alors des choses à dire. William Friedkin met en lumière, par un portrait familial au vitriol, les maux et les travers sordides d’une petite Amérique qui va mal, qui ne fonctionne plus, loin du rêve américain désuet encore trop vendu par les médias.

Bande-annonce :

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