INSIDE LLEWYN DAVIS des Frères Coen
En salles – critique (drame)

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21005275_20130927183847948.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxxMondo-mètre :
note 5.5
Carte d’identité :
Nom : Inside Llewyn Davis
Père : Joel et Ethan Coen
Livret de famille : Oscar Isaac (Llewyn Davis), Carey Mulligan (Jean), Justin Timberlake (Jim), Ethan Phillips (Mitch), John Goodman (Roland), Garrett Hedlund (Johnny), Adam Driver (Al Cody), F. Murray Abraham (Grossman)…
Date de naissance : 2013
Majorité au : 06 novembre 2013 (en salles)
Nationalité : USA
Taille : 1h45
Poids : 11 millions $

Signes particuliers (+) : Les Coen dans un cinéma plus tragique, plus noir, plus déprimé aussi. Avec une immense maîtrise de leur sujet et de leur univers et une élégance époustouflante, ils portent ce court instant passé en compagnie de leur Llewyn Davis au rang d’ode délicate et mélancolique aux artistes ratés et oubliés de l’art. Au côté de leur style à la fois virtuose et humble, Oscar Isaac est pour beaucoup dans la réussite de cette balade dramatique sur le malheur d’un chanteur en échec.

Signes particuliers (-) : Inside Llewyn Davis repose entièrement sur un personnage qui n’est pas le médium vers un univers mais l’univers lui-même. Ne pas s’y attacher -des choses qui arrivent- revient à ne pas s’attacher à un film qui devient alors une affaire de sensibilité personnelle face à un anti-héros singulier, touchant pour certains, agaçant pour d’autres. Cela ne remet pas en cause ses qualités mais prend le risque de le couper d’une partie de son public. D’autant que les errements cycliques du personnage trouvent écho dans la structure d’un film qui l’est tout autant, par choix d’une démarche sans opinion et détachée. Bouleversant ou laissant de marbre ? Il n’y a pas de réponse à cette question car chacun éprouvera la sienne.

 

LA TRISTE BALADE FOLK DES FRÈRES COEN

Résumé : Inside Llewyn Davis raconte une semaine de la vie d’un jeune chanteur de folk dans l’univers musical de Greenwich Village en 1961. Llewyn Davis est à la croisée des chemins. Alors qu’un hiver rigoureux sévit sur New York, le jeune homme, sa guitare à la main, lutte pour gagner sa vie comme musicien et affronte des obstacles qui semblent insurmontables, à commencer par ceux qu’il se crée lui-même. Il ne survit que grâce à l’aide que lui apportent des amis ou des inconnus, en acceptant n’importe quel petit boulot. Des cafés du Village à un club désert de Chicago, ses mésaventures le conduisent jusqu’à une audition pour le géant de la musique Bud Grossman, avant de retourner là d’où il vient.

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L’INTRO :

Trois ans après leur excellent néo-western remaké True Grit et leur période la plus prolifique de leur carrière avec quasiment un film par an sur quatre années, les frères Coen ont levé le pied et pris leur temps pour choisir leur nouveau projet. Le tandem-star a finalement décidé de s’attacher à l’histoire d’un chanteur folk un brin looser de la scène musicale du Greenwich Village via une semaine passée au plus près de sa vie ou plus exactement, dans sa vie (d’où le « inside » du titre). Leur héros Llewyn Davis est passablement inspiré d’un véritable chanteur répondant au nom de Dave Van Ronk, figure de Greenwich Village qui a passé sa vie à naviguer entre sa passion pour la musique et la réalité de la vie avec les mêmes turpitudes de l’existence et son incapacité à s’ancrer dans le monde réel. Le film reprendra d’ailleurs plusieurs de ses chansons et le titre sera un écho à l’un des albums de l’artiste meurtri, Inside Dave Van Ronk.

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Pour incarner leur personnage fort, les Coen feront appel au talentueux Oscar Isaac, qui avait au demeurant l’avantage de savoir chanter (et qui prête d’ailleurs sa propre voix aux mélodies du film). Derrière cet anti-héros sur lequel est bâtit tout le film, la galerie de personnages animant l’entourage qui gravite autour de ce Llewyn Davis (ou plutôt autour desquels il gravite), trouve la douce Carey Mulligan, le toujours excellent Justin Timberlake mais aussi Garret Hedlund, John Goodman ou Fred Murray Abraham. Tout ce beau monde et leurs auteurs se retrouveront une fois n’est pas coutume à Cannes où le film faisait office de favori, y remportant au passage le Grand Prix du Jury.

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L’AVIS :

Pour le décrire, Inside Llewyn Davis, c’est plusieurs choses. C’est d’abord une fois de plus un personnage de looser patenté attendrissant, comme les affectionnent les Coen. C’est aussi un univers passionnément reconstitué, celui du fameux « Village » new-yorkais. C’est également une bande-son puissante et très largement mis en avant par les cinéastes, comme une déclaration d’amour au folk américain. C’est aussi un récit dramatique, teinté lointainement d’humour mais davantage empreint de mélancolie, bien plus qu’à l’accoutumée dans leur cinéma avec cette fois-ci des tonalités plus grisâtres et moins chaleureuses. Pour terminer, c’est enfin les affres du quotidien d’un artiste meurtri et tiraillé, mises en lumière par une histoire éphémère et pourtant généralisante où en une semaine aux côtés de leur Llewyn Davis, les Coen embrasse des thématiques fortes qui dépasse le simple portrait d’un homme pour aller sonder les troubles de l’artiste en échec.

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Inside Llewyn Davis est peut-être dans l’âme le film le plus tragique des frères Coen à ce jour. Une délicate incursion dépressive aux tonalités graves, dans le quotidien d’un musicien raté que l’on devine vite fragile et incapable de s’attacher à la vie, aux espoirs, aux occasions. Un personnage qui traverse son existence sans jamais trouver en lui la capacité de s’amarrer au monde qui l’entoure, comme perdu dans une sorte de désarroi fataliste, donnant corps et âme à une fable douce-amère où la saveur de l’amertume prendrait le dessus sur la douceur. Incontestablement, les deux frangins maîtrisent leur sujet et font preuve d’une certaine forme de virtuosité dans l’illustration des égarements de leur spécimen singulier qui se veut attachant et sympathique. Un personnage qui trouve sans aucun doute toute sa force dans l’interprétation d’un immense oscar Isaac, brillant acteur promis à un avenir de plus radieux même si l’on avait déjà eu largement l’occasion de se convaincre de son talent au travers de ses rôles passés, mais qui trouve enfin un premier rôle phare pour déployer l’immensité de son génie d’acting.

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Ode aux oubliés de l’art, Inside Llewyn Davis est un film tendre, sombre aussi, éclatant d’une virtuosité cachée insoupçonnable où les frères Coen font preuve de génie sans l’afficher, font preuve de grandeur sans la mettre en avant, avec une humilité de chaque instant qui fait la force de cette petite fable élégante presque improbable centrée un personnage inadapté nageant à contre-courant dans un univers qui ne lui sied pas ou trop. Curieusement, on pourrait presque y voir un authentique tour de force, celui de faire graviter un film tout entier autour de ce qui n’aurait pu être qu’un personnage secondaire dans une autre œuvre décalée des deux génies. Le résultat donne lieu peut-être à leur film le plus libre, le plus marquant, le plus sobrement incarné, le plus mâture aussi, où le duo tourne le dos à leur style et s’essaie à un autre cinéma en rupture. Ils le font avec une puissance onirique évocatrice intense, aidée par leur une mise en scène dénuée de calcul et immergée dans l’affect.

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Le seul poids que se traîne ce bel Inside Llewyn Davis, et qui peut vite se transformer en boulet enchaîné à la patte de ce drame bien plus ambitieux qu’il n’y paraît, est ironiquement ce même personnage qui fait de lui son existence même. L’attachement porté à cet être incarné, conditionne toute l’impression éprouvée envers un film finalement fermé en vase clos sur son univers. Ce portrait humain a pour intention d’être attachant et Llewyn Davis étant le seul point de gravité du film tout entier, il ne tient qu’à l’empathie éprouvée pour lui de façonner le ressenti du spectateur. Et en cela, les frères Coen ont souvent montré les limites de leur art dans cette faculté qu’il ont (et qui d’habitude fonctionne à merveille) de se servir de leurs personnages comme des véhicules vers un univers plus que comme étant l’univers eux-mêmes. Sauf qu’Inside Llewyn Davis tranche ici avec le reste du cinéma des deux auteurs. Llewyn Davis n’est pas un médium, il est le médium. Ne pas s’attacher au personnage (ce qui peut arriver, question de sensibilité personnelle) peut vite revenir à ne pas s’attacher au film lui-même, d’autant qu’il fonctionne comme une mise en abyme de ce dernier, tournant en rond à son image. A chacun donc de faire travailler ses émotions, d’être happer par ce cyclisme ou énerver par un anti-héros crispant de non-réaction aux choses. Certains trouveront en eux l’empathie et la sensibilité nécessaires pour rencontrer l’émotion que cherche subtilement à déployer le film. D’autres, au contraire, resteront peut-être de marbre devant une histoire qui ne les touchera pas ou de trop loin ou pire, formera un amas d’agacement fatal. Sauf qu’une fois de plus, les Coen parviennent à caractériser brillamment un personnage, à lui donner du coffre. De là à arriver à lui conférer une véritable puissance émotionnelle, c’est autre chose. Llewyn Davis est magnétique, certes, mais son magnétisme est trop singulier pour convaincre tout le monde. Reste que le film est incontestablement beau. Emouvant, pas si sûr. Ce sera là affaire personnelle pour chacun. Et quelque part en cela, Inside Llewyn Davis déçoit étrangement. Où comment un film véritablement grand peut étonnamment laisser froid au-delà de sa splendeur évidente.

Bande-annonce :

Par Nicolas Rieux

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