HANNAH ARENDT (critique – drame/biopic)

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note 7.5
Carte d’identité :
Nom : Hannah Arendt
Père : Margarethe Von Trotta
Livret de famille : Barbara Sukowa (Hannah Arendt), Axel Milberg (Heinrich Blücher), Janet McTeer (Mary), Julia Jentsch (Lotte), Ulrich Noethen (Hans Jonas), Michael Degen (Blumenfeld), Victoria Trauttmansdorff (Charlotte), Klaus Pohl (Heidegger)…
Date de naissance : 2013
Nationalité : Allemagne, France
Taille/Poids : 1h53 – Budget NC

Signes particuliers (+) : Un biopic partiel étourdissant de profondeur et passionnant sur une philosophe radicale aussi intelligente que charismatique qui a fait avancer un débat majeur. A impérativement projeter uniquement vers des yeux tolérants pour pouvoir accepter le cheminement de pensée fondateur du post-combat contre le nazisme venu d’une intellectuelle dont les idées et la construction de la pensée sont magistralement retranscrites en images.

Signes particuliers (-) : Quelques très rares longueurs.

 

L’ÉCLOSION DE « LA BANALITÉ DU MAL »

Résumé : 1961. La philosophe juive allemande Hannah Arendt se rend au procès de l’ancien nazi Adolf Eichmann à Jérusalem pour le compte du New Yorker. Ses rapports à la base de la pensée de « la banalité du mal » seront l’objet d’une controverse cabalistique…

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Pour son nouveau long-métrage de cinéma après un passage par la télévision, l’actrice-réalisatrice allemande Margarethe Von Trotta retrouve la comédienne Barbara Sukowa pour un biopic partiel sur la célèbre philosophe juive allemande Hannah Arendt, centré sur les années mouvementées de sa vie après qu’elle ait assisté en tant que reporter volontaire pour le compte du journal le New Yorker, au procès de l’officier nazi Adolf Eichmann qui s’est tenu à Jérusalem en 1961. Les deux restent sur une collaboration déjà dans le registre du biopic avec, il y a quatre ans, Vision, sur la germanique nonne sanctifiée Hildegard von Bingen, célèbre pour ses visions.

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Le pari de Von Trotta était extrêmement délicat. Si aujourd’hui l’autodidacte Hannah Arendt est davantage comprise et respectée, la période autour de 1961 narrée par le film qu’elle lui consacre, fut plus tumultueuse. En cause ses écrits sur le concept philosophique qu’elle inventa de « la banalité du mal », résultat de son observation du procès de cet homme, bureaucrate SS du régime nazi qui travaillait au bureau de l’émigration juive en charge d’accélérer la mise en place de l’organisation de la solution finale. Un homme abject au demeurant mais que Arendt essaiera de comprendre malgré les difficultés et son passé d’émigré de force pour échapper au tragique sort qui lui était réservé. Les conclusions tirées par cette brillante philosophe révolta l’ensemble de la communauté juive qui s’empressera de le lui faire savoir. Pressions, lettres d’insultes et de protestations en abondance, menaces de mort, pour la majorité y compris nombre de ses amis qui lui tournèrent le dos, Arendt était allée trop loin, qualifiée de « juive antisémite » méprisante envers peuple juif, arrogante et justifiant par ses idées le régime nazi. Ses prises de position qu’elle assumera jusqu’au bout feront débat et l’amenèrent loin dans les sombres abysses de la haine de son propre peuple. Pourtant, les idées défendues par Arendt sont particulièrement passionnantes et elle ne cessera de se battre pour les faire valoir.

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Par « la banalité du mal », Hannah Arendt cherchait en réalité à montrer qu’Eichmann n’était qu’un maillon médiocre du régime nazi. Cet homme au passé révoltant ne faisait qu’obéir aux ordres. Il n’était ni antisémite, ni particulièrement concerné par le système de la solution finale. Aussi choquant que cela puisse paraître et tout effroyable que cela soit, Eichmann n’était qu’un homme de bureau qui se contentait de « suivre les ordres » sans se poser la question du bien ou du mal des actions qu’il se borner à appliquer. Arendt ne se faisait ainsi ni l’avocat d’Eichmann, pas plus que celle du régime nazi. Elle n’a eu de cesse que de chercher à montrer que le mal dans toute son horreur, n’était au final fondé que sur la triste banalité d’hommes qui se sont contentés d’appliquer les ordres. Cette banalité, cette médiocrité sans résistance, sans compréhension, celle d’hommes limités à leurs tâches ordonnées, sous la coupe de quelques-uns, a conduit au Mal avec un grand « M ». Mais eux, pris en soi, n’étaient que de petits personnages banals. Sauf que la banalité du « mal » avec un petit « m » de plusieurs personnes a fini par dessiner le vaste « Mal » avec un grand, celui a écrit une page aussi tragique qu’irréversible de l’Histoire du XXème siècle. Et pour parachever la direction prise par ses réflexions, Arendt a exploré ces thématiques au plus profond d’elles-mêmes, philosophant sur le totalitarisme, sur la résistance, sur la petite histoire, allant jusqu’à démontrer la « complicité » de certains leaders juifs par leur non-action face à l’ampleur de l’horreur qui se tramait.

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Ce qu’aborde Von Trotta avec Hannah Arendt est un sujet d’une extrême délicatesse en plus de devoir être traité avec une grande prudence. Second obstacle pour la cinéaste, la mise en image « d’idées », d’une pensée verbale ou écrite. Mais précautionneuse, Von Trotta va réussir à merveille à ne jamais trahir la philosophie de son personnage sans pour autant en atténuer l’impact ou à gommer ses parties choquantes en apparence mais terriblement intéressantes quand on les creuse. Plus, Von Trotta par Arendt, va enfoncer des portes refermées depuis la mort de la philosophe en 1975. Avec une fidélité pleine d’exigence, Von Trotta va parvenir à retranscrire à la perfection ces années douloureuses d’Arendt qui s’est confrontée violemment à l’incompréhension de son entourage et de sa communauté. Elle parcourra les causes de l’intérêt d’Arendt pour ce procès, ses motivations justes, malgré les mises en garde sur ce que cela pouvait réveiller en elle, les points qui l’ont fait tiquer durant le procès (notamment la difficulté de juger un homme et ses propres actions sans que cela devienne un procès-spectacle embrassant le nazisme en général) puis la construction de sa pensée controversée et les conséquences qu’elle aura, sans occulter ses doutes, sa relation avec Heidegger et ses confrontations difficiles avec ses proches, ses amitiés fidèles, son amour…

Hana Arent

Hannah Arendt est au final le portrait magistral à la fois d’une femme et d’une intellectuelle engagée fermement et sans concession dans sa cause. Les thématiques soulevées par le prisme des idées de la philosophe appellent à une réflexion aussi perturbante que provocante mais néanmoins passionnante. L’actrice Barbara Sukowa apporte tout son talent pour personnifier cette femme d’exception qui n’a pas hésité à donner d’elle-même pour faire avancer un débat peut-être trop avant-gardiste pour l’époque sur le nazisme. C’est une véritable leçon d’histoire et de philosophie qui se met en marche sous nos yeux, une démarche de pensée construite et logique même si elle pourra porter à débat et être questionnée. Von Trotta délaisse le biopic et se consacre corps et âme au portrait d’une femme et au portrait de sa pensée complexe avec une ambition incroyable et courageuse. Didactique dans la forme, Hannah Arendt est d’une puissance inouïe et admirable, en grande partie due au talent des « femmes » qui l’animent, à sa rigueur défiant son académisme pour élever le film vers des sphères qui en font une œuvre fascinante et marquante, à la hauteur du personnage qu’elle évoque. Et l’intégration sans détour d’images d’archives du procès ne fait que renforcer l’authenticité de ce projet brillant et passionnant.

Bande-annonce :

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