L’Assassinat du Père Noël, Goupi Mains Rouge, Les Disparus de Saint-Agil : 3 chefs-d’œuvre en versions restaurées – la critique des films
Sortie Blu-ray/DVD

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Trois œuvres adaptées des romans de Pierre Véry, Les Disparus de Saint-Agil et L’assassinat du Père Noël de Christian-Jaque, et Goupi Mains Rouges de Jacques Becker, sortent le 16 décembre dans de très belles éditions DVD/Blu-ray restaurées. L’occasion de (re)découvrir ou d’offrir, pour les fêtes de fin d’année, ces classiques du patrimoine cinématographique. On s’est penché sur ces trois films grâce à ces nouvelles éditions visuellement somptueuses (encore un très beau travail de restauration à l’actif de Pathé). Notons que deux films avec Alain Delon, Trois Hommes à abattre et Pour la Peau d’un Flic, paraissent dans la même collection (voir notre second article ici).

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note 8.5 -10
Carte d’identité :
Nom : Les Disparus de Saint-Agil
Père : Christian-Jaque
Date de naissance : 1938
Majorité : 16 décembre 2015
Type : Sortie Blu-ray/DVD
(Éditeur : Pathé)
Nationalité : France
Taille : 1h140 / Poids : NC
Genre : Drame, Policier

Livret de famille : Serge Grave, Marcel Mouloudji, Jean Claudio, Eric von Stroheim, Michel Simon, Robert Le Vigan…

Suppléments : La restauration (20 min). Entretien entre Pierre Tchernia, Robert Rollis et Noël Véry. Entretien entre Francis Lacassin, Jacques Baudou et Noël Véry

Résumé : La nuit, au collège de Saint-Agil, des choses étranges se passent. Alors que trois élèves membres de la société secrète des « Chiche-Capon » préparent leur départ pour l’Amérique, l’un d’entre eux aperçoit, une nuit, un mystérieux rôdeur qui semble disparaitre à travers un mur. S’en suivent d’étranges disparitions qui vont semer le trouble à Saint-Agil…

LA CRITIQUE

Grand écrivain français dont la carrière a débuté dans les années 30, Pierre Véry aura rapidement été très actif du côté du septième art, qui s’est vite intéressé de près à ses romans pour leur construction très « déclinable » en films. En 1938, Les Disparus de Saint-Agil, qu’il a publié trois ans auparavant, est le premier d’une longue liste à faire l’objet d’une adaptation. C’est Christian-Jaque qui se charge de sa réalisation, recrutant quelques grands noms tels que Erich von Stroheim, Michel Simon ou Robert Le Vigan, pour entourer le délicieux trio enfantin composé de Mouloudji, Serge Grave et Jean Claudio. Le résultat sera mémorable, probablement l’une des œuvres essentielles du cinéma français des années 30.disparus-de-saint-agil-01-gL’AVIS :

Un détail certes, mais d’emblée, on ne peut que s’amuser du générique d’ouverture défilant, que reprendra (en connaissance de cause ?) George Lucas bien des années plus tard, pour son Star Wars. Mais comme nous le disions, un simple détail de l’histoire. Christian-Jaque n’a jamais été un immense cinéaste, au mieux un très bon faiseur lors de ses meilleurs exploits cinématographiques. Avec Les Disparus de Saint-Agil, le cinéaste signe probablement l’un de ses plus grands films, aux cotés de L’Assassinat du Père Noël. Adoptant un regard à hauteur d’enfant se rangeant au niveau de ses galopins attachants, Christian-Jaque nous plonge dans un récit mystérieux, à la lisière entre le policier et le fantastique, entretenu par une atmosphère énigmatique et glaçante jouant avec les clair-obscur émanant de la photo de Marcel Lucien. La naïveté du monde de l’enfance et ses mystères espiègles, s’entrechoque avec la gravité des agissements de celui des adultes, révélés au cours d’une intrigue palpitante, une fois lancée après un démarrage un rien laborieux. Aujourd’hui, Les Disparus de Saint-Agil a vieilli sur bien des aspects. Mais il n’en demeure pas moins pour autant, un joyau de notre histoire du cinéma. Sorti dans une période de trouble post-guerre mondiale, le film de Christina-Jaque témoigne d’une époque où le mal peut-être partout, y compris du côté des institutions respectées. Une résonnance d’avec son temps ? Alors que les dialogues de Jacques Prévert régalent, Les Disparus de Saint-Agil fascine toujours autant.

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note 9 -10
Carte d’identité :
Nom : L’assassinat du Père Noël
Père : Christian-Jaque
Date de naissance : 1941
Majorité : 16 décembre 2015
Type : Sortie Blu-ray/DVD
(Éditeur : Pathé)
Nationalité : France
Taille : 1h45 / Poids : NC
Genre : Policier

Livret de famille : Harry Baur, Raymond Rouleau, Renée Faure, Marie-Hélène Dasté, Robert Le Vigan, Fernand Ledoux, Jean Brochard, Bernard Blier

Signes particuliers : La restauration (20 min). Entretien entre Pierre Tchernia, Robert Rollis et Noël Véry. Entretien entre Francis Lacassin, Jacques Baudou et Noël Véry

Résumé : Un petit village de Savoie, cerné par la neige, se prépare à fêter Noël. Comme chaque année, le Père Cornusse, fabricant de mappemondes, joue le rôle du Père Noël. Mais cette année est marquée par plusieurs événements : le retour du mystérieux Baron à la main gantée, le vol de l’anneau de Saint Nicolas dans l’église et surtout l’assassinat du Père Noël. Sur fond d’enquête, de trahisons et de superstitions locales, c’est un Noël bien mouvementé qui s’annonce…

LA CRITIQUE

En 1941, l’Europe est à feu et à sang, défigurée par la bien meurtrière Deuxième Guerre Mondiale. Logiquement, le cinéma n’était plus une priorité. Alors que les sombres années de l’Occupation viennent de s’installer et semblent parties pour durer, l’industrie française se remet doucement en marche, et L’Assassinat du Père Noël sera le premier film hexagonal à être produit, à l’époque par la Continental-Films, société française sous capitaux allemands, créée par le tristement célèbre Joseph Goebbels. Lorsqu’on proposa à Christian-Jaque de réaliser une adaptation du fameux roman éponyme de Pierre Véry, le cinéaste accepta à l’unique condition, que le long-métrage échappe à toute velléité de propagande. Véry, en collaboration avec l’illustre Charles Spaak, se chargera de l’écriture du scénario, et devant la caméra, ce seront plusieurs stars du cinéma de l’époque qui viendront incarner ce drame policier se déroulant dans un petit village du fin fond de la France. Harry Baur, Marie-Hélène Dasté, Robert Le Vigan, Fernand Ledoux, Jean Parédès, Renée Faure, seront quelques-uns de ces visages connus.l-assassinat-de-pere-noel-02-gL’AVIS :

Aujourd’hui, L’Assassinat du Père Noël est un classique du cinéma français. Un classique, doublé d’un grand film, alors que les instructions des hautes sphères de la Continental réclamaient pourtant des œuvres voulues « légères » voire « stupides », destinées à égayer la morosité des français battus sur le front et désormais occupés par l’ennemi. Mais l’intelligence de Pierre Véry et Charles Spaak, couplée au talent d’un Christian-Jaque pas encore devenu ce faiseur de « cinéma de papa » souvent pointé du doigt des années plus tard par la Nouvelle Vague, fera de cette modeste comédie dramatique à enquête policière, une pure délectation à la richesse formidable. Baignant dans une étrange atmosphère poético-féérique (la marque du cinéma de la Continental), L’Assassinat du Père Noël peut être lu aujourd’hui de plusieurs manières. Est-ce le recul et la mise en perspective de l’époque de sa production qui pervertit notre regard ou ses idées aiguisées volontairement disséminées, on ne le saura probablement jamais, contrairement aux évidences d’un Le Corbeau de Clouzot. Toujours est-il que l’on peut y voir, au choix, une enquête habilement menée et tenue par un délicieux suspense, un formidable portrait des villages campagnards français de l’époque, ou encore une œuvre qui en disait plus long qu’il n’y paraissait, au nez et à la barbe des pontes de la Continental. Tout le monde suspecte tout le monde dans ce petit microcosme, alors qu’un crime commis arrête le temps dans cette contrée recouverte par un grand manteau blanc et glacial. Peut-on (ou doit-on) y voir une subtile métaphore de l’état de la France de 1941 ? Plausible ou possible interprétation née avec le temps. Mais qu’importe, L’Assassinat du Père Noël délivre suffisamment d’immenses séquences de cinéma pour exister en dehors d’un quelconque message, et s’impose comme une sorte d’anti-conte à la lisière de l’irréel.

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1507-1Mondo-mètre
note 10 -10
Carte d’identité :
Nom : Goupi Mains Rouges
Père : Jacques Becker
Date de naissance : 1943
Majorité : 16 décembre 2015
Type : Sortie Blu-ray/DVD
(Éditeur : Pathé)
Nationalité : France
Taille : 1h44 / Poids : NC
Genre : Drame

Livret de famille : Fernand Ledoux, Robert Le Vigan, Georges Rollin, Blanchette Brunoy, Arthur Devère, Germaine Kerjean, Maurice Schultz, Guy Favières…

Suppléments : La restauration (20 min). Conversation autour du film (12 min). Entretiens avec Ronald Hubscher, Francis Gendron et Noël Véry.

Résumé : Au fin fond de la campagne française, le père Goupi, surnommé « Mes sous », attend l’arrivée de son fils de Paris, « Monsieur ». Chez les Goupi, tout le monde a un surnom. Frères et sœurs, oncles, neveux et cousins vivent sous le même toit, et les disputes sont monnaie courante. Mais quand survient la mort d’un des leurs, les rancœurs se trouvent alors décuplées.

LA CRITIQUE

En 1942, Jacques Becker essaie de repousser tant bien que mal les avances d’Albert Greven, patron de la Continental-Films. Le cinéaste ne veut pas tourner pour la société française créée par Goebbels, considérant que ce serait de la collaboration avec l’ennemi allemand occupant la France. C’est dans son coin qu’il tente de monter ses projets, contrariés par un contexte économique logiquement peu favorable à la production cinématographique, à moins de se ranger sous le patronage de ladite Continental. Goupi Mains Rouges est son troisième film depuis que la Guerre a éclaté, après L’Or du Cristobal et Dernier Atout, et celui qui lui donnera le plus de fil à retordre, avouera t-il, à cause de ce « fâcheux personnage connu sous le nom d’Adolph Hitler« . En effet, Becker adapte un roman de Pierre Véry, qui en signe le scénario (comme pour L’Assassinat du Père Noël). Sauf que l’époque le contraindra à plusieurs modifications majeures, de lieux voire dans l’histoire, devant par exemple changer l’identité de l’assassin de ce drame familial policier pour éviter les ravages de la censure.film-goupi-mains-rouges1L’AVIS :

A certains égards, Goupi Mains Rouges n’est pas sans rappeler L’Assassinat du Père Noël. Pour son côté « huis clos », pour son histoire de meurtre dans un microcosme étroit, pour certains recoins de son récit, et pour ce qu’il est possible d’en tirer de manière symbolique, avec le recul. La nuance, c’est l’incroyable maîtrise, la virtuosité et la modernité du style de Jacques Beker, qui n’avait définitivement rien à voir avec celle de son voisin Christian-Jaque. Avec Goupi Mains Rouges, le cinéma français des années 40 boxait dans une autre catégorie, nettement au-dessus. Sans jamais forcer le trait de la bonhommie caricaturale pour ne pas tomber dans la crasse truculence facile, Jacques Becker signe un drame crissant d’acidité et de noirceur, décortiquant avec âpreté les liens de cette petite famille hypocrite régie par la cupidité. Le portrait au vitriol est grinçant, à l’image du film tout entier, et le metteur en scène enchaîne les séquences cinématographiquement fabuleuses tout au long de sa chronique rurale versant du côté du pur chef-d’œuvre, bien qu’il se montrera souvent dur à son égard, le jugeant trop décousu. Mais Jacques Becker, dont l’animosité pour la France collaboratrice était connue et sera reconnue, ne s’arrêtera pas à une simple illustration délicieuse du roman de Véry. Par cette peinture de la médiocrité, nombreux seront ceux qui y verront une subtile critique déguisée des idéaux prônés par le gouvernement pétainiste alors en place à Vichy. Venant de Becker, cela n’avait rien d’étonnant, et son intelligence lui avait permis de manœuvrer de manière fine et discrète. Au terme d’un film qui s’était appliqué à tourner en dérision les valeurs familiales à travers ce regard sur la vieille paysannerie, Becker dérive le temps de quelques minutes vers un final plus apaisé et prudent à l’égard du pouvoir censeur. Plus de 70 ans après sa réalisation, Goupi Mains Rouges demeure l’un des sommets du cinéma français et un trésor fascinant de son patrimoine.

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Par Nicolas Rieux

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