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TRAÎNÉ SUR LE BITUME de S. Craig Zahler : la critique du film [Blu-ray]

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La Mondo-Note :

Carte d’identité :
Nom : Dragged Accross Concrete
Père : S. Craig Zahler
Date de naissance : 2019
Majorité : 03 août 2019
Type : Sortie Blu-ray/DVD
Nationalité : USA
Taille : 2h40 / Poids : NC
Genre : Polar

Livret de famille : Mel Gibson, Vince Vaughn, Don Johnson, Jennifer Carpenter, Laurie Holden, Michael Jai White, Udo Kier…

Signes particuliers : Ça ressemble à du Tarantino mais même Tarantino n’oserait pas faire si radical !

UN POLAR QUI RACLE LA GORGE

NOTRE AVIS SUR TRAÎNÉ SUR LE BITUME

Synopsis : Deux policiers sont suspendus pour usage abusif de la force après une arrestation musclée. A court d’argent, ces deux représentants de l’ordre basculent de l’autre côté de la loi pour s’arroger une compensation. Ils prennent en filature de dangereux braqueurs de banque afin de s’emparer de leur futur butin.     

Craig Zahler avait frappé très fort il y a quatre ans avec son mémorable western horrifique Bone Tomahawk, lequel avait révélé un petit génie émergent que l’on avait instantanément hâte de retrouver. Deux ans plus tard, le cinéaste s’offrait un passage à Venise avec Section 99, film de prison porté par un effrayant Vince Vaughn. C’est dans un registre encore différent que le bonhomme nous revient aujourd’hui avec le polar Traîné sur le Bitume, un troisième très long-métrage (2h39) aux allures d’œuvre puzzle hors-normes qui agence plein en morceaux d’histoires pour en étoffer une seule principale à la fois dense et escarpée, prenant pour fil conducteur deux flics désabusés aux méthodes trop musclées pour leur hiérarchie, qui décident de basculer du côté du crime le temps d’un « coup » censé les sortir de leurs emmerdes. Ces deux flics, ce sont les gueules burinées de Mel Gibson et (à nouveau) Vince Vaughn, deux blocs de ciments tenant une distribution large en apparitions, allant de Don Johnson à Jennifer Carpenter en passant par Laurie Holden, Michael Jai White ou l’incontournable Udo Kier.

On avait senti l’amour de Zahler pour le cinéma de genre autant que pour le western sur Bone Tomahawk, on avait senti son affection pour le cinéma de prison très noir et radical sur Section 99, on sent aujourd’hui sa passion pour les vieux polars d’antan marqués par des atmosphères lourdement nihilistes. Aujourd’hui, le registre est devenu un repère à séries B mercantiles faiblardes alimentant les tréfonds du marché au DTV. Zahler va lui redonner ses lettres de noblesse. Le cinéaste met les mains dans le cambouis, démonte le genre, le triture dans tous les sens puis le remboîte en suivant la singularité de son style comme manuel d’instruction. Par sa forme lancinante comme par sa mécanique éclatée ou son fond excessivement sombre et mélancolique, Traîné sur le Bitume est une œuvre totalement givrée, fascinante, iconoclaste, pas forcément exempt de défauts plus ou moins mineurs (à commencer par une photo voulue sombre à l’excès) mais un sacré morceau de cinéma. Un concentré même tant il y a plus de cinéma en 2h30 de cette folie artistique que dans des pelletées de policiers commerciaux oubliés dans la seconde de leur découverte. A l’opposé, Traîné sur le Bitume marque lui, ne laisse pas indifférent, pour le meilleur crieront certains ou pour le pire diront d’autres.

Dès les premières minutes, Zahler s’applique à travailler une ambiance lourde, suffocante, comme une menace qui plane au-dessus d’un film que l’on pressent déjà poisseux, rugueux, tranchant, du genre qui va racler la gorge à en faire mal. Lent et d’un calme presque angoissant, Traîné sur le Bitume prend son temps pour poser plein de personnages, pour poser le moindre personnage, le moindre enjeux, la moindre ligne de situation. De cette lenteur naît une ambiance inquiétante laquelle va engendrer l’impression planante d’une voie issue qui s’organise méthodiquement. Cette rage renfrognée devait péter à un moment ou à un autre. Elle le fera en temps et en heure, à sa manière. Et quand elle va péter, ça va barder sec. En attendant, Zahler n’a peur des longs plans fixes, des silences qui s’éternisent, il n’a pas peur de montrer un flic en surveillance qui bouffe un burger pendant 3 minutes (dans une scène qui fait très clin d’œil à Pulp Fiction) ou un truand qui cherche une clé dans une scène au dégueu littéralement surréaliste, il n’a pas peur de l’absence de musique de soutien, il n’a pas peur des bavardages pour rien dire, car ils sont le terreau d’un film qui essaie de fabriquer du vrai, qui transpire le vrai, qui crédibilise constamment son univers.

Sorte d’étrange rencontre entre les séries The Shield, The Wire ou le Tarantino de Pulp Fiction et Jackie Brown, ce Traîné sur le Bitume alterne moments posés et lestés par une gravité plombante et embardées de violence sans concession qui explose l’écran par surprise. Il se promène entre le polar noir et le buddy movie vintage articulé autour d’un tandem savoureux, il baigne dans un ton lunaire et caresse un second degré plein d’humour noir, il distille des scènes de tension savamment orchestrées et place quelques pointes d’action maîtrisées ou encore s’abandonne au psychologique, à la chronique ponctuées de longs dialogues exquis, peut-être un peu trop écrits et en constante recherche de la punchline old school qui claque, mais dont on se régale quand même. Surtout, c’est l’épaisseur que Zahler donne à ses protagonistes comme à son histoire qui force le respect. Là où certains auraient fait intervenir des personnages secondaires le temps d’une scène, Zahler leur donne une histoire et un morceau de film à eux. Là où certains seraient à l’essentiel, Zahler s’amuse à filmer les interstices tragicomiques du quotidien de deux cabossés. Alors oui, le résultat donne lieu à un objet pas forcément rythmé, un long-métrage qui prend vachement son temps pour marquer sa différence. Mais bon sang, quelle audace ! Le regret ? A l’heure où les cinémas regorgent de productions formatées, ne pas avoir l’opportunité de découvrir ce Traîné sur le Bitume dans une salle de cinéma est fort regrettable.

Par Nicolas Rieux

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