CAPTAIN PHILLIPS de Paul Greengrass
En salles – critique (thriller, drame)

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captain phillips.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxxMondo-mètre :
note 8
Carte d’identité :
Nom : Captain Phillips
Père : Paul Greengrass
Livret de famille : Tom Hanks (Richard Phillips), Catherine Keener (Andrea Phillips), Barkhad Abdi (Muse), Yul Vazquez (Cpt Castellano), Chris Mulkey (John), Barkhad Addirahman (Bilal), Faysal Ahmed (Najee), Mahat M. Ali (Elmi)…
Date de naissance : 2013
Majorité au : 20 novembre 2013
Nationalité : USA
Taille : 2h14
Poids : 55 millions $

Signes particuliers (+) : Comme à son habitude, le cinéaste Paul Greengrass signe une oeuvre sidérante d’immersion, à la fois haletante et captivante, mais sans que jamais le fond ne soit sacrifié à la forme. L’illustration de ce fait d’actualité n’a pour but que de servir de déclic pour aborder, une fois n’est pas coutume, les déséquilibres qui nouent les enjeux du monde actuel façonné sur des tensions et luttes géopolitiques complexes. Captain Phillips est ainsi autant un drame engagé viscéral qu’un suffocant thriller d’une intensité terrible, un film « cocotte-minute » qui se regarde le souffle court. Brillant, à l’image d’un Tom Hanks qui trouve là l’un de ses meilleurs rôles.

Signes particuliers (-) : Quelques menues simplifications dues à l’extrême ampleur de cette oeuvre ambitieuse d’ouverture au-delà de son sujet « anecdotique ».

 

EN IMMERSION DANS UNE PRISE D’OTAGE

Résumé : Capitaine Phillips retrace l’histoire vraie de la prise d’otages du navire de marine marchande américain Maersk Alabama, menée en 2009 par des pirates somaliens. La relation qui s’instaure entre le capitaine Richard Phillips, commandant du bateau, et Muse, le chef des pirates somaliens qui le prend en otage, est au cœur du récit. Les deux hommes sont inévitablement amenés à s’affronter lorsque Muse et son équipe s’attaquent au navire désarmé de Phillips. À plus de 230 kilomètres des côtes somaliennes, les deux camps vont se retrouver à la merci de forces qui les dépassent…

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L’INTRO :

On l’a connu cinéaste efficace. On l’a connu cinéaste engagé. Mais on l’a surtout connu cinéaste capable de mélanger les deux dans des œuvres à la fois palpitantes et marquées par une immense richesse de fond questionnant et défendant des points de vue avec intensité sur l’état du monde actuel. Quatre ans après son Green Zone avec Matt Damon au détour duquel il analysait les agissements américains en Irak à travers un intense thriller haletant, le brillant Paul Greengrass est de retour avec une nouvelle œuvre qui, comme la précédente et dans la continuité stylistique de son travail entrepris, s’interroge par un fait isolé rattaché à la délicate question du terrorisme, sur les ramifications des conflits géopolitiques régissant le monde moderne et prenant leur source dans une mondialisation source d’inégalité menant au déséquilibre et à l’instabilité. Celui qui a bouleversé nombre de cinéphiles avec le poignant et politisé Bloody Sunday, ravi les fans de Jason Bourne avec ses deux excellents et efficaces volets centraux (La Mort dans la Peau et La Vengeance dans la Peau) ou tout simplement mis à genoux par l’intelligence et la lucidité de son Vol 93 sur l’attaque aérienne terroriste du vol éponyme en 2001, s’empare, une fois n’est pas coutume, d’un authentique fait divers officiant comme un symbole de la dualité du monde, avec la prise d’otage par des pirates somaliens du Maersk Alabama, bateau commandé par le capitaine Richard Phillips lors de son voyage professionnel vers le Kenya. Une tragique mésaventure que le navigateur de métier racontera dans un livre, A Captain’s Duty : Somali Pirates, Navy SEALs, and Dangerous Days at Sea, ouvrage ô combien intéressant pour ce qu’il souligne au-delà de sa seule histoire et qu’un Greengrass inspiré va adapter au cinéma, poursuivant ainsi son travail d’exploration des enjeux conflictuels qui déstabilisent le monde d’aujourd’hui. Dans le rôle-titre, c’est la star Tom Hanks, sorte de monsieur tout-le-monde capable d’incarner n’importe quoi par son expressionnisme d’américain moyen, qui va prêter ses traits à ce personnage, ni héros ni anti-héros, ces typologies ne se osant même pas dans le film, juste un homme commun confronté aux affres d’une situation inextricable dans laquelle il va devenir lui-même un symbole dans un relation d’opposition qui va l’unir dans un face-à-face dense et oppressant à ses parfaits antagonismes.

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L’AVIS :

Décidément, Paul Greengrass n’aime pas les choses simples. Le cinéaste au contraire, préfère les intrigues plus complexes, les projets plus sensibles et qui ont des choses à dire, mettant en exergue un fond qui explose avec puissance derrière l’histoire qu’ils racontent. Sept ans après le saisissant Vol 93 qui abordait déjà la périlleuse question du terrorisme avec un discernement louable, le metteur en scène adapte donc l’ouvrage dans lequel le Capitaine Richard Phillips livrait le détail de sa douloureuse expérience. Mais connaissant Greengrass, on savait à quoi s’attendre. On se doutait bien que son film ne marcherait pas sur les sentiers balisés d’une production aseptisée sacrifiant l’intelligence à la forme en transformant ce récit en glorification de l’intervention américaine ou en le portant au rang de drame sans subtilité, le regard déjà tourné vers les Oscars où, bien malgré lui, il peut d’ores et déjà s’attendre à avoir sa place pour sa maestria évidente.

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Peut-être parce qu’il n’est pas américain lui-même, peut-être parce qu’il est doté d’une véritable intelligence et d’un sens accru de la lucidité dans l’effort de compréhension des enjeux qui sous-tendent ses histoires sillonnant la géopolitique mondiale, peut-être parce qu’il est un fin analyste et décrypteur des tenants et des aboutissants des situations qu’il illustre en s’appliquant à en souligner toute la complexité au lieu de se murer dans un manichéisme stupidement borné, Paul Greengrass impressionne une fois de plus par la féroce intelligence qui anime son Captain Phillips, second film de l’année à mettre les pieds dans la question du terrorisme maritime après le danois Hijacking. Les deux projets montés chacun de leur côté, ne jouent pas vraiment dans la même cour en ce qu’ils n’explorent pas les mêmes thématiques. Si le premier était tourné vers un agressif pamphlet contre le cynisme du capitalisme actuel, le second, lui, essaie de d’ouvrir son sujet, de se muer en « portrait complet » de la situation qu’il dépeint, comme l’exprime le cinéaste. En spécialiste d’un cinéma anti-bas du front, Greengrass essaie de comprendre, de décrypter, de sortir de l’opposition facile « pauvres victimes » contre « méchants agresseurs » en mettant en évidence le fait que les enjeux en question ne sont pas forcément si blancs ou noirs qu’ils n’y paraissent, que les motivations en présence cachent des engrenages plus complexes, que les apparences regorgent de nuances plus tiraillées. Captain Phillips s’attache donc à élargir son champ de vision, allant chercher d’où viennent ces pirates, qui sont-ils, pourquoi se lancent-ils à corps perdus dans ces actions criminelles. Le duel intense qui opposera Richard Phillips (Tom Hanks) au chef terroriste Muse (Barkhad Abdi) dépassera de loin la seule fonction du huis-clos étouffant à suspens pour se hisser au final en une brillante et fine parabole de l’opposition forts vs faibles, monde riche vs monde pauvre, économie globalisante vs exclus du monde. Chacun des deux protagonistes principaux représentent dans une caractérisation symbolique, le camp auquel il appartient. Et Greengrass de n’apposer aucun jugement sur qui que ce soit, et de seulement se contenter d’établir un constat lucide drainant avec lui son lot de réflexions sur le monde qui nous entoure et ses rouages expliquant la montée d’une tragique confrontation des masses inévitable.

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Film à l’intelligence incarnée par son traitement tournant le dos à la superficialité et à la simplification réductrice, Captain Phillips n’en oublie pas pour autant, et c’est bien là que l’on reconnaît la qualité du travail de l’un des plus talentueux réalisateurs du moment, d’être formellement étourdissant et narrativement passionnant. Immersif, oppressant, suffocant, Captain Phillips est autant une belle œuvre politisée qu’un intense et viscéral thriller dramatique à la dimension humaine surpuissante. S’il se veut tour à tour drame, thriller ou film d’action époustouflant, jamais il ne tourne à l’affrontement binaire, redoublant de vigilance dès qu’il s’emballe, pour sans cesse maîtriser sa thématique avec ténacité et réalisme et ne jamais perdre de vue sa direction et ses convictions, même lorsqu’il convie un troisième intervenant en la personne de l’armée. Là encore, le traitement reste appliqué, sérieux, d’une acuité audacieuse et d’une perspicacité faisant abstraction des clichés qui auraient pu nuire à sa clairvoyance. C’est en apnée que l’on traverse cette page d’actualité couchée sur grand écran, à la force d’une mise en scène sidérante de poigne laissant le souffle court, et portée par une galerie de comédiens tout simplement extraordinaires, de laquelle émerge un Tom Hanks qui semble avoir atteint la quintessence de son art dramatique avec ce rôle en or, d’emblée candidat poids lourd au prochain Oscar du meilleur acteur.

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Captivant de bout en bout et stupéfiant de maîtrise narrative et scénique, Captain Phillips entre indubitablement dans le cercle fermé des meilleurs films de l’année 2013. Et Greengrass poursuit un parcours quasi sans faute dans un cinéma-vérité virtuose et palpitant.

Bande-annonce :

Par Nicolas Rieux

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