BULLHEAD (critique)

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Carte d’identité :
Nom : Rundskop
Parents : Michael Roskam
Livret de famille : Matthias Schoenaerts, Jeroen Perceval, Jeanne Dandoy, Barbara Sarafian, Tibo Vandenborre, Frank Lammers, Sam Louwyck…
Date de naissance : 2011
Nationalité : Belgique
Taille/Poids : 2h09 – 3 millions €

Signes particuliers (+) : Son authenticité singulière. Son originalité dans le paysage ciné belge. Le charisme de son comédien principal, la révélation Matthias Schoenaerts. Des personnages forts.

Signes particuliers (-) : S’éparpille un peu narrativement. Un manque de cohésion et de rythme.

 

LES AFFRANCHIS VERSION BELGE

Résumé : Jacky, personnage solitaire, mutique et violent, vient d’une famille d’agriculteurs appartenant à une mafia régissant le trafic d’hormones bovines dans la région. Alors que des tractations sont en cours pour un nouveau juteux marché, le meurtre d’un agent fédéral remue le milieu et sème le trouble…

Loin des fresques épiques des Scorsese ou Coppola, c’est sans rire que l’on découvre avec étonnement que nos voisins les belges se mettent à leur façon tour au film de mafia. Les trafics de prostituées, de drogue et de casino n’ont qu’à bien se tenir et vont se retrouver au sein d’une production résolument belge ? Pas du tout. Car Bullhead traite de ce que le plat pays connaît et ce qu’il connaît, c’est sur le trafic d’hormones bovines. Tout de suite, ça jette un froid et c’est nettement moins sexy et fun que dans les épiques et fantasques productions de nos amis américains où les Parrains s’entredéchirent sur fond de contrôle de marchés lucratifs où l’argent coule à flot et où les revolvers sont de sortie de concert avec les battes de baseball pour des défonçages de crâne dans le désert ou des règlements de compte dans des maisons luxueuses surprotégés par des armées personnelles. Non, Bullhead lui est belgo-flamand pur jus. Et il est plus terre-à-terre et réaliste.

Le cinéaste Michael Roskam fait preuve d’un sacré courage pour se lancer dans une telle œuvre de genre, croisant le drame intimiste et le polar sombre sur fond de discours social dans l’univers de l’agriculture bovine. Un pari réussi puisque le film sera auréolé de nombreux Prix (nommé à l’Oscar 2012 du meilleur film étranger), acclamé par la critique en plus d’être un joli succès au box-office local. S’attardant sur les rouages de l’organisation d’un marché, qui peut faire rire à priori, comme ça lu dans un script, mais qui interpelle dans une Belgique aux nombreux faits divers sur la question, Bullhead se présente avant tout comme un drame fort, centré essentiellement sur un personnage complexe d’écorché vif. Jacky est un homme imprévisible, que l’on devine torturé par de lourds secrets, renfermé sur lui-même. Il est surtout une montagne de muscle dopé aux stéroïdes, effrayant de premier abord par son allure imposante et son visage sombre. Parfois intimidant, parfois timide et en retrait, il est un mystère difficile à percer et à élucider, à l’aise dans la violence autant qu’il est mal à l’aise dans ses relations à autrui et avec les femmes en particulier. Le portrait intimiste de l’homme intrigue et se double de l’image qu’il affiche en public, cherchant à jouer un rôle central dans cette famille de mafieux dont il est appelé à prendre les rênes et qu’il dirige déjà d’une main de fer très autoritaire en s’imposant comme la relève. Derrière le drame tragique d’une figure quasi-monstrueuse et marginale, mi-primate dégénéré mi-homme ultra-sensible, Bullhead devient tour à tour un polar à la violence épidermique et latente et une chronique sur un système criminel organisé et sur le monde paysan en général où s’entremêle un tourbillon d’émotions intenses entre frustration sexuelle et sociale, rage intériorisée, lourds secrets handicapants, humanisme brut, désir de rédemption, sentiment d’infériorité dû à un univers boueux mal considéré, volonté d’exorciser sa fonction sociale en s’imposant par la force, incapacité émotionnelle.

Le cinéaste Michael Roskam pose un regard riche sur cet univers et sur des personnages passionnants qu’il fait évoluer avec une maestria technique forçant le respect. Toujours à fleur de peau, Bullhead est une œuvre au charisme attractif et poignant dans laquelle le comédien Matthias Schoenaerts livre une interprétation marquante et remarquée. Dérangeant et parfois envoûtant, ce premier long-métrage affiche des qualités impressionnantes qui ne manqueront pas d’être relevées notamment dans la gestion des étroites relations nouant conjointement thriller et drame. Une œuvre qui pourra presque faire penser, à certains instants, aux premiers travaux du danois Nicolas Winding Refn avec sa trilogie Pusher, pour son réalisme épuré et sa violence latente et contenue.

Mais cette pépite à la force intérieure pas encore bien taillée se confronte ironiquement à des défauts en se dotant de qualités. A trop vouloir enrichir son film, à trop vouloir brosser un portrait intimiste s’ouvrant sur l’univers, Roskam a la fâcheuse tendance à s’éparpiller un peu dans tous les sens, là où son scénario aurait gagné à être canalisé avec plus de maîtrise et de concision dans l’écriture, par un resserrement sur l’essentiel de ce qui en fait sa force. Et au lieu de se déployer dans toute sa superbe au cours de son histoire croissant dans la puissance destructrice à l’image d’un Pusher au Danemark, Bullhead s’enracine dans ses nombreuses portes ouvertes peinant du coup à gagner en force pure grisante et électrisante. Entre la trajectoire et la psychologie de Jacky dont le tragique passif nous est dévoilé progressivement, l’enquête policière, la peinture d’un réseau criminel, du monde paysan, les touches de comédie loufoque un brin lourdingue (via les deux garagistes), les relations entre les personnages, la romance frustrante, le scénario de Bullhead multiplie les pistes et les thématiques au point de nous perdre un peu dans un film qui nous conduit vers un lieu intéressant mais en empruntant trop de déviations pour y parvenir. En résulte un métrage long, dont la confusion désamorce la puissance simple et délicate qu’il aurait pu faire jaillir, handicapé par un rythme morne, le film tardant à embrasser toute sa plénitude formelle et thématique pour se dépasser, se transcender. Sur un rythme monotone un brin indigeste, s’ajoute un climat délétère pessimiste qui semble devenir un nouveau code de noirceur dans le genre déjà vu ailleurs et avec plus d’intensité.

Mais malgré ses imperfections et son principe de départ peu engageant d’un film belge sur la mafia bovine avec un héros bodybuildé et frustré sexuellement, Bullhead confirme la vitalité surprenante d’un cinéma dont aurait tendance, ici en France, à se moquer facilement (comme toujours dès qu’il s’agit de nos voisins « une fois ») mais qui s’avère pourtant parfois bien plus courageux que le notre, cherchant avec ses maigres moyens, à innover, à essayer des choses. Les Frères Dardenne semblent être la figure de proue d’un cinéma auteurisant, chiant et pompeux mais ce serait oublier que derrière eux, se cache une armée de films et d’auteurs couillus. On pense à l’évidence C’est Arrivé Près de Chez Vous dans le film d’humour noir en 1992 mais depuis, Calvaire dans l’horreur, Dikkenek dans la comédie déjantée, Mr Nobody dans la science-fiction, sont autant d’exemples de tentatives innovantes et fraîches.

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