ANONYMOUS de Roland Emmerich
critique – en salles (film historique)

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Mondo-mètre :
note 7
Carte d’identité :
Nom : Anonymous
Parents : Roland Emmerich
Livret de famille : Rhys Ifans, Vanessa Redgrave, Sebastian Armesto, Rafe Spall, David Thewlis, Joely Richardson, Edward Hogg, Xavier Samuel, Sam Reid…
Date de naissance : 2011
Nationalité : Angleterre, Allemagne
Taille/Poids : 2h18 – 30 millions $

Signes particuliers (+) : Recherché, bien construit, bien écrit. Une reconstitution élégante. Plus profond que les œuvres habituelles d’Emmerich. Une belle réflexion sur le pouvoir de l’art par l’art.

 

L’OMBRE DE L’HISTOIRE

Résumé : Et si Shakespeare n’avait jamais écrit une seule ligne, un seul vers ? Et si l’histoire nous était parvenue déformée, cachant des intrigues de cour bien plus complexes et retors que l’on ne le soupçonne même pas ? Et si Shakespeare était un imposteur voulu par l’Histoire ?

L’énigme Roland Emmerich est de retour. Cinéaste décrié comme peu d’autres, parfois à raison, parfois à tort mais souvent par stupide principe, l’énervant allemand habitué aux budgets titanesques et aux récits classiques fondés sur des clichés établis, déroute par son nouveau choix de film, son 13eme à ce jour. Délaissant le blockbuster de destruction massive ou le film spectaculaire friqué, Emmerich renoue avec le budget modeste (30 millions de dollars seulement), quitte les studios hollywoodiens pour l’Angleterre et son Allemagne natale et s’attaque à une histoire lui tenant à cœur, terrain de bataille entre érudits spécialisés espérant un jour faire éclater la vérité. Film à costume dans l’Angleterre des Tudors, Anonymous relance le débat entre pro-Shakespeare et oxfordiens convaincus ou, plus clairement, entre les partisans du célèbre dramaturge et ceux tentant d’imposer une vérité plus enfouie selon laquelle chacune des lignes attribuées à l’auteur, aurait été écrite par Edouard de Vere, comte d’Oxford, ne pouvant les signer de son nom en raison de son rang et de sa position dans la société anglaise de l’époque et ayant fait appel à une sorte de prête-nom, un masque public. Si Emmerich maîtrise le film historique, lui qui a signé le superbe et épique The Patriot, autant dire qu’il est curieux de le retrouver à la tête de ce projet personnel, tranchant avec sa ligne de carrière de ces dernières années. Et pour une fois, il semblerait que son nouveau méfait ne soit pas l’objet d’un acharnement, la critique ne lui tirant pas forcément dessus à boulets rouges. Le signe d’un bon film ? Peut-être qu’Emmerich va enfin pouvoir goûter aux joies de la reconnaissance d’un milieu dans lequel il est conspué, chose le tracassant intérieurement depuis fort longtemps sous ses couverts d’homme intouchable dans sa personnalité forte.

Première bonne nouvelle, Emmerich se sépare (enfin !!) de son acolyte scénaristique, le fort mauvais Harald Kloser, responsable des affreux scripts de 10.000 BC et 2012. Retournant à son métier de prédilection, la composition de BO, Kloser laisse la place à John Orloff, auteur du Royaume de Ga’Hoole pour Zack Snyder et de scripts sur la saga télévisée spielbergienne Band Of Brothers. Deuxièmement, Emmerich s’attache à un film littéraire et tout en y conférant un certain souffle épique discret, le cinéaste ne cherche pas à faire du « Emmerich », les scènes d’action y apparaissant à dose homéopathique, elles qui n’auraient pas eu leur place dans la cohérence de l’entreprise. Et finalement, Emmerich de prouver à ses détracteurs qu’il est un bon cinéaste, quoiqu’on en dise, quoiqu’on en lise…

Anonymous impressionne par sa réelle beauté visuelle, par le minutieux travail de reconstitution historique, par la maîtrise dont fait preuve le cinéaste livrant une superbe mise en abîme. Abordant la tragédie shakespearienne, il construit son récit de sorte à ce qu’il devienne à son tour une pure tragédie grecque, fort d’un scénario travaillé, précis et remarquablement articulé. S’ouvrant sur une série de flashbacks nous plongeant du présent au passé puis remontant jusqu’aux origines de l’incroyable histoire qui va nous être contée, Anonymous s’articule brillamment pour ensuite développer une intrigue passionnante faite de conspirations, de trahisons, de mensonges et de déformations de l’Histoire. Le cinéaste ne prétend aucunement détenir une vérité ni même La Vérité mais nous propose une autre histoire, une version alternative, une autre vision du passé possible et plausible. Mais bien plus que cela, Emmerich nous propose surtout une puissante parabole montrant le poids des mots, le poids de l’art, pouvant amener par leur force de manipulation et leur impact sur les masses, à saisir l’air du temps, à soutenir et à défendre des idées et des idéaux, à faire passer messages et idéologies, à dénoncer et à combattre. La plume plus forte que l’épée ? C’est le message défendu par Anonymous avec conviction et implication, Emmerich cherchant à mettre de lui-même dans son film, chose qu’il tente de faire depuis maintenant quelques films. Prenant ici l’art littéraire, il établit un parallèle avec le cinéma pouvant, par le biais de la culture, véhiculer des messages bien plus fortement que toute révolution, contestation ou manifestation. L’art peut-être politisé. De l’aveu du naïf allemand, c’est une chose qu’il a découverte récemment (mieux vaut tard que jamais en même temps). Et c’est d’ailleurs amusant de voir Emmerich aborder cette question et que ce soit lui qui se lance dans un tel sujet et discours, lui qui a toujours eu du mal à mettre ce principe en application et qui, quand il le fait, le fait malheureusement bien maladroitement. On se souvient de sa première tentative avec Le Jour d’après puis avec 2012 où il s’essayait au placement de messages et d’idées mais avec une maladresse bancale, manquant de finesse. Mais il semble s’aguerrir sur la question de métrage en métrage et Anonymous marquera peut-être un tournant dans sa filmographie, lui qui a le désir, comme John Huston, « de tourner jusqu’à sa mort sur les plateaux ».


Virtuose, épique et discret, sans superflu, remarquable techniquement dans le travail de reconstitution historique, dans sa mise en scène classieuse et sobre, dans le formidable boulot d’éclairage (une photographie superbe) comme dans la direction d’acteur (génial Rhys Ifans), Anonymous est, sans être le plus fun, le meilleur travail d’Emmerich à ce jour et qui affiche une maturité nouvelle et un talent insoupçonné par ses éternels détracteurs basiques. Et c’est avec modestie qu’il nous livre une belle œuvre appliquée, réussissant son pari du film en costume posé, privilégiant l’intelligence du propos au spectacle visuel ébouriffant. Magnifique dans ses scènes d’ouverture et de clôture, Anonymous nous propose un voyage dans le temps, planète Angleterre élisabéthaine où l’on danse le théâtre politisé. Complexe et alambiqué au départ, c’est grâce à la fluidité du script d’Orloff que les éléments vont se mettre progressivement en place et malgré quelques possibles caricatures (si tout cela est réel, le vrai Shakespeare était-il aussi benêt et grotesque ?), Anonymous reste un film magnifique et profond, donnant enfin un argument indiscutable pour continuer de défendre le cinéaste germano-américain ! Bien joué Roland, pari gagné !

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