LE FILS DE L’AUTRE (critique)

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Carte d’identité :
Nom : Le Fils de l’Autre
Père : Lorraine Levy
Livret de famille : Emmanuelle Devos (Orith), Pascal Elbé (Alon), Jules Sitruk (Joseph), Mehdi Dehbi (Yacine), Areen Omari (Leïla), Khalifa Natour (Saïd), Mahmud Shalaby (Bilal)…
Date de naissance : 2012
Nationalité : France
Taille/Poids : 1h45 – 2,7 millions €

Signes particuliers (+) : Un beau film qui essaie de soulever à son niveau quelques remarques et thématiques pertinentes sur un sujet complexe et délicat. Intéressant, sensible et sincère.

Signes particuliers (-) : L’ensemble reste finalement assez simple et n’évolue pas dans la finesse.

 

FRONTIÈRE(S) BRÛLANTE(S)

Résumé : Deux familles, l’une juive israélienne et l’autre musulmane palestinienne, découvre brutalement qu’une erreur s’est produite à la maternité il y a près de 18 ans. Leurs bébés ont été inversé par mégarde. C’est toute la vie et l’équilibre de deux jeunes hommes et par extension de familles qui s’en trouve bouleversé…

On se souviendra tous de l’échange de bébé volontaire par vengeance cher à Etienne Chatiliez dans le culte La Vie est un Long Fleuve Tranquille, acte dramatique donnant lieu à une comédie de mœurs acide et acerbe. La cinéaste Lorraine Levy (sœur de Marc) reprend à son compte l’idée sauf que d’un acte volontaire mesquin, il devient une erreur fortuite et tragique donnant lieu à une situation compliquée. Car Levy ne part pas dans la même direction. Point d’étude amusée et critique de la société française et de ses clichés et clivages mais une transposition dans un contexte beaucoup plus lourd, beaucoup plus compliqué et complexe et surtout évacuant le ton comique pour tisser un drame identitaire fort. Délocalisation de l’histoire, destination : Israël. Deux familles, deux bébés, une maternité, un hasard et comment un enfant juif découvre qu’il est en réalité le fils d’une famille palestinienne de Cisjordanie et vice versa. La même histoire ailleurs et tout eut été différent mais là, dans un contexte tendu, les proportions de cette crise deviennent majeures et explosives.

Évacuons la question d’emblée, oui, Le Fils de l’Autre repose sur une voire des improbabilités. Le cinéma est ainsi fait, beaucoup d’histoires qui nous sont contées reposent à leur base sur une improbabilité, sur un hasard tiré par les cheveux. Le Fils de l’Autre pas plus qu’un autre. Enfin peut-être mais qu’importe. S’attarder sur ce genre de considération, c’est quasiment tourner le dos au cinéma en général à moins de ne vouer sa vie qu’à regarder des films des Frères Dardenne. Maintenant, s’agit-il de défendre bec et ongle le film de Lorraine Levy, non plus. Juste de nuancer.

Tout n’est pas mauvais, tout n’est pas bon non plus dans cette tentative extrêmement ambitieuse et pleine de bons sentiments, qui cherche à s’attaquer doucement à un problème taille XXL qui dure depuis des décennies. Évidement, ce n’est pas un film qui va venir le résoudre du jour au lendemain et à plus forte raison celui-ci, à la psychologie et au discours assez simples et limités dès lors que l’on gratte un peu le vernis de son apparence première plutôt intelligente. Mais Lorraine Levy a au moins le mérite de poser les bonnes questions et de ne pas esquiver les sujets qui fâchent. Quelle est la place de l’homme dans cette situation bloquée depuis des lustres ? Où plutôt, quelle est la place de l’humain en tant qu’être ? Quel est également le rôle de la nouvelle génération, peut-être plus avertie, plus au courant, avec des clés que n’ont pas forcément leurs aînés ? Quelle place doit occuper l’héritage et que doit-on transmettre à ses enfants ? Ambitieux Le Fils de l’Autre ? Si peu. Lorraine Levy veut survoler, par le biais de ce drame cruel, les différentes parties d’une problématique complexe et ne peut malheureusement rien faire face à la complexité de la question. Elle peut seulement, et c’est ce qu’elle fait d’ailleurs, essayer d’en livrer les données épineuses. D’un côté, un jeune homme qui découvre qu’il n’est pas juif, qu’il n’est pas ce qu’il a toujours été et qui se retrouve être plus rien du jour au lendemain, perdu dans une crise identitaire aussi idiote d’illogisme qu’insoluble. Joseph a vécu toute sa vie comme un juif, issu d’une famille aisée. Désormais, il n’en est plus un, plus vraiment et les siens sont de l’autre côté du check point, du côté pauvre, dans la misère de la Palestine. Mais qu’importe, ça n’a jamais été sa vie et ça ne le sera jamais… à moins que le cheminement et le questionnement identitaire dû à cette soudaine dualité personnelle ne le pousse à s’intéresser, à revoir ses acquis, ses opinions, à aller vers l’Autre avec un grand A. A l’opposé, Yacine, musulman vivant en Cisjordanie. Élevé toute sa vie dans l’idée qu’il fait parti des opprimés, d’un peuple tyrannisé par le voisin Israël, puissant et riche, et qui doit être perçu comme le démon infâme et abject, forcément détesté culturellement. Yacine découvre qu’il est cet ennemi. De cette problématique découle l’évidente question : quel ennemi ? Pourquoi « ennemi » ? L’Autre devient soi et inversement et pour ces deux enfants, c’est le début d’une remise en question d’idéaux, de convictions, de points de vue de la vie, du monde, de l’altérité, de soi, du monde ou plutôt de leurs mondes.

En passant en revue la question identitaire personnelle, la question identitaire par le biais du conflit israélo-palestinien, par le biais de la religion, de la famille, de l’héritage culturel inculqué et imposé, Lorraine Levy essaie de livrer un message humaniste certes assez primaire mais qui visiblement a tellement besoin d’être encore et encore rappeler, marteler, asséner. Musulmans, juifs, ennemis, voisins, finalement, il n’y a derrière ce conflit que des hommes, aux problèmes identiques, aux vies peut-être différentes en apparence mais pas tant que ça dans le fond. Pour chacun, il est question d’aimer et de protéger les siens, de survivre dans un monde difficile et les différences qui les opposent sont finalement tellement superficielles par rapport aux points communs qui les rapprochent.

On pourra aller chercher loin et analyser beaucoup dans Le Fils de l’Autre, peut-être plus que Lorraine Levy n’en montre finalement. Chacun sera libre de se limiter à la réception d’un drame primaire à la finesse toute relative qui essaie d’être bouleversant et prenant ou alors d’essayer d’aller plus loin, de repousser les murs qui enferment le film pour ouvrir des fenêtres de pensée sur ce qu’il appelle et convoque. Lorraine Levy fait ce qu’elle peut sur un sujet sensible et très délicat. Son drame initiatique réfléchissant de façon un peu primaire sur la filiation et la question de l’identité est parfois un peu coincé par son manque de profondeur, d’ampleur, par son hésitation voire par son point de vue qui finalement choisit discrètement un camp alors qu’il essayait de s’appliquer à ne pas le faire durant une bonne portion du film. Toutefois, la tentative est louable et plusieurs questions soulevées, même si ce n’est que le coin de la nappe qui cache la table entière, sont intéressantes dans ce qui se mue en un gentil et sympathique plaidoyer humaniste, parfois gêné dans sa course par sa facilité, mais qui a un quelque chose d’attachant, aidé en cela par d’excellents comédiens, des enfants Jules Sitruk et Mehdi Dehbi aux parents, Emmanuelle Devos, Pascal Elbé, Khalifa Natour et Areen Omari.

Le Fils de l’Autre est une jolie petite œuvre, une fable sincère, pas forcément fine, pas forcément redoutable d’intelligence, un peu trop posée à la surface de l’eau, mouillant pudiquement le cou au lieu de cesser d’être hésitante et d’y plonger la tête toute entière. Le drame initiatique finit donc par prendre le dessus sur la politique et la complexité de la problématique à laquelle elle se frotte et le film de perdre en puissance et quelque part en intérêt aussi. Si l’on passe du coup à côté d’une grande œuvre mature et passionnante de bout en bout, la prise de risque ne se retourne pas non plus contre son auteur qui aura su sauver les meubles; Alors que la première moitié est réelle forte dans son traitement et dans son questionnement, la seconde qui baisse en profondeur, réussit au moins à se maintenir au rang de beau drame sobrement interprété. Et le résultat rend dans l’ensemble ce Fils de l’Autre attachant.

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