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LE TRAÎTRE de Marco Bellocchio : la critique du film

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La Mondo-Note :

Carte d’identité :
Nom : Il Traditore
Père : Marco Bellocchio
Date de naissance : 2019
Majorité : 30 octobre 2019
Type : Sortie en salles
Nationalité : Italie
Taille : 2h31 / Poids : NC
Genre : Biopic, Drame

Livret de famille : Pierfrancesco Favino, Maria Fernanda Cândido, Fabrizio Ferracane

Signes particuliers : Un biopic fascinant sur une figure fascinante.

COSA NOSTRA : GRANDEUR ET DÉCADENCE

NOTRE AVIS SUR LE TRAÎTRE

Synopsis : Au début des années 1980, la guerre entre les parrains de la mafia sicilienne est à son comble. Tommaso Buscetta, membre de Cosa Nostra, fuit son pays pour se cacher au Brésil. Pendant ce temps, en Italie, les règlements de comptes s’enchaînent, et les proches de Buscetta sont assassinés les uns après les autres. Arrêté par la police brésilienne puis extradé, Buscetta, prend une décision qui va changer l’histoire de la mafia : rencontrer le juge Falcone et trahir le serment fait à Cosa Nostra. 

Au dernier festival de Cannes, Le Traître avait littéralement emballé la presse, qui y voyait déjà l’une des valeurs sûres du futur palmarès. A la surprise générale, d’autres ont été sacrés et le film de Marco Bellocchio est reparti bredouille. Curieux pour une œuvre à la maestria pourtant vertigineuse, où le cinéaste italien s’intéresse au parcours du célèbre Tommaso Buscetta, figure de la mafia sicilienne qui exposera Cosa Nostra à la justice quand, appréhendé par la police au Brésil, il acceptera de parler au juge Falcone, balançant toutes les pontes du milieu et participant à démanteler l’organisation. Par ces aveux, Buscetta récoltera l’opprobre des siens, du milieu, et de la Sicile, héritant ainsi de l’étiquette de « traître ». Pour lui, il avait au contraire agi en homme d’honneur, car c’étaient ses rivaux qui avaient trahi les idéaux ancestraux de Cosa Nostra par leurs agissements assassins.

Virtuose, c’est ce qui définit le mieux l’impressionnante fresque intimiste de Marco Bellocchio. Fresque intimiste, l’expression peut paraître antinomique et pourtant, le cinéaste italien évolue sans cesse sur un fil tendu entre ces deux visages qui confèrent à son œuvre, une puissance imparable. D’un côté, il y a le souffle d’un grand film sur la mafia sicilienne, ou plutôt sur Cosa Nostra car « la mafia est une invention ». Par la trajectoire du repenti Buscetta et son dialogue avec l’emblématique juge Falcone, Bellocchio brosse l’histoire de l’organisation, de ses idéaux de départ à son évolution vers un monde de violence impitoyable. De l’autre, il y a le portrait d’un homme, d’un pion, d’un soldat du mouvement en proie à un douloureux conflit moral, tiraillé entre sa volonté de parler et celle de garder sa respectabilité et son honneur intacts. Avec une exigence et une adresse remarquables, Bellocchio tient son film proche de la perfection, en gardant toujours ce recul-frein pour observer sans vraiment juger, pour montrer sans sombrer dans les artifices faciles, pour se glisser dans les nuances de son personnage, pour faire le spectacle sans jamais perdre de vue le cœur absolu de son regard sur son sujet. Ce regard, c’est celui de la fin d’un monde. Pourquoi Tommaso Buscetta a t-il « trahi » ? Sans doute pour survivre, probablement par vengeance aussi alors que tous les siens avaient été décimés dans la sanglante guerre des mafias. Mais surtout, parce qu’il ne se reconnaissait plus dans cette violente Cosa Nostra moderne, qui avait oublié ses valeurs d’antan.

Avant d’être un film clinquant sur la mafia entre alliances fragiles et règlements de compte sanglants, Le Traître est un film crépusculaire sur la désillusion, sur la fin d’une époque vécue avec amertume par un homme blessé par l’effondrement moral d’un monde qu’il admirait. Tommaso Buscetta se réclamait d’un ancien visage révolu de Cosa Nostra, l’idée source, sociale, proche du peuple, fédératrice, une organisation criminelle humaine dirait-il. Il a toujours rejeté cette étiquette de « repenti » car il n’a jamais rejeté son affiliation. Pour lui, son action avait pour but de rendre hommage à la vraie Cosa Nostra, à sa Cosa Nostra, en aidant à démanteler ce qu’elle était devenue pour cesser de la voir être pourrie de l’intérieur, en déclenchant lui-même sa propre justice contre le clan des corléonais, responsable de sa déliquescence. Par cette approche entre l’épique et le personnel, Bellocchio convoque autant Coppola que Visconti, il convoque autant Le Parrain que Le Guépard et son portrait d’un homme en désaccord avec son temps, spectateur de l’effondrement de son monde. Car au fond, Buscetta n’a eu de cesse de se réclamer de Cosa Nostra mais il s’est élevé contre ce qu’elle était devenue. Il a été un traître aux yeux de sa nouvelle méthodologie mais jamais aux yeux de ses idéaux. Par son sacrifice expiatoire en justice alors qu’il a comme tué son amour, il a pointé du doigt les vrais traîtres selon lui, ceux qui ont défiguré la noblesse de la Cause en la couvrant de déshonneur.

Passée une introduction très exigeante et frappée d’une densité presque trop difficile à gérer et digérer tant le film nous expédie manu militari dans un univers peuplé de nombreux protagonistes, Le Traître va affiner son regard et devenir de plus en plus captivant au fur et à mesure qu’il se resserre. Au fond, il y est certes un peu question de l’histoire de la mafia sicilienne, mais surtout de l’histoire de Tommaso Buscetta, un homme excessivement complexe qui n’a jamais dévoilé tous ses mystères. Avait-il vraiment changé ? A t-il agi par revanche ? Par noblesse ? Son show dénonciateur au maxi-procès de la mafia était-il un simulacre ? A t-il cherché égoïstement une porte de sortie après son arrestation ou avait-il envie de faire sa propre justice ? Et encore, justice pour qui, pour les siens assassinés ou pour la Cosa Nostra trahie ?

Aidé dans sa tâche par un fabuleux PierFranceso Favino qui aurait pu faire un prix d’interprétation crédible du côté de la Croisette, Bellocchio signe un grand film sur un homme aux facettes multiples. Trop multiples d’ailleurs, à tel point que les 2h30 du film ne suffisent finalement pas. Bellocchio fait ainsi énormément d’impasses sur l’histoire de Buscetta, certaines plus embêtantes que d’autres pour mieux comprendre son parcours ou pour mettre en exergue son infinie dualité. Comme le fait qu’il voyait dans la drogue le début de la fin de la Cosa Nostra alors qu’il a lui-même monté un réseau depuis le Brésil… Reste que s’il n’est pas parfait car parfois débordé par l’immense richesse et complexité de son personnage-sujet, reste que Le Traître est une épopée fascinante de justesse et d’authenticité, un film qui prend à contrepied le genre et offre au « film de mafia » une nouvelle expression… rendant le genre trop réducteur pour lui.

BANDE-ANNONCE :

Par Nicolas Rieux

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