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ADOLESCENTES de Sébastien Lifshitz : la critique du film

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Carte d’identité :
Nom : Adolescentes
Père : Sébastien Lifshitz
Date de naissance : 2019
Majorité : 09 septembre 2020
Type : sortie en salles
Nationalité : France
Taille : 2h15 / Poids : NC
Genre : Documentaire

Signes particuliers : Passionnant, moderne, intelligent, un très grand film.

 

L’UN DES FILMS DE L’ANNEE

NOTRE AVIS SUR ADOLESCENTES

Synopsis : Emma et Anaïs sont inséparables et pourtant, tout les oppose. Adolescentes suit leur parcours depuis leur 13 ans jusqu’à leur majorité, cinq ans de vie où se bousculent les transformations et les premières fois. A leur 18 ans, on se demande alors quelles femmes sont-elles devenues et où en est leur amitié. A travers cette chronique de la jeunesse, le film dresse aussi le portrait de la France de ces cinq dernières années.

Vous vous souvenez de Boyhood, le film de Richard Linklater tourné avec les mêmes comédiens sur une douzaine d’années, de sorte qu’on les voyait grandir et évoluer en temps… réel et cinématographique ? Le pari était incroyable mais il est aujourd’hui battu par le cinéaste et documentariste Sébastien Lifshitz. Certes, Adolescentes ne s’étale que sur cinq années… mais ce n’est pas de la fiction. Et autant dire que ça change tout ! Sébastien Lifshitz a suivi pendant une demi-décennie Emma et Anaïs, deux adolescentes que tout oppose et qui sont pourtant de « meilleures amies ». De leur entrée dans l’adolescence à leur majorité, le film dresse un double portrait des deux jeunes filles, si tant est que l’on puisse seulement le résumer à cela.

Qui sont-elles ? En quelques images, Sébastien Lifshitz arrive à nous planter ses protagonistes que l’on va suivre le temps d’un grand voyage, celui de l’impitoyable adolescence. Emma est plutôt jolie, mince, bonne élève, enfant unique d’une bonne famille de la petite bourgeoisie corrézienne. Anaïs est au contraire plutôt ronde, moins précieuse et en échec scolaire. Enfant difficile que ses parents (très modestes) n’ont pas toujours su gérer, elle a connu les familles d’accueil avant de regagner un foyer où elle évolue entourée de ses deux frères, dont un déficient intellectuel. Clairement, tout oppose les deux jeunes filles, et pourtant elles sont amies. Et c’est justement cela qui est intéressant, Adolescentes va pouvoir capter leur évolution respective alors que leur passé, leur présent et leur futur ne sont pas les mêmes. Là où elles se rejoignent, c’est qu’elles sont en rébellion, la fameuse « rébellion adolescente ».

En suivant ces deux ados pendant les années les plus importantes de leur vie, Sébastien Lifshitz ne signe pas qu’un simple documentaire portraitiste sur deux « exemples » d’adolescentes d’aujourd’hui. Le cinéaste va au-delà, il a toujours un coup d’avance, il voit sans cesse plus loin, chaque instant, chaque minute de son film enrichissant encore un peu plus une œuvre-témoignage absolument exceptionnelle de force, de pertinence et d’authenticité. Au cours de ce voyage intime dans le quotidien de ces deux jeunes femmes en devenir, Sébastien Lifshitz livre un regard fascinant sur l’adolescence, ses joies, ses tourments et ses excès, mais il évoque aussi le déterminisme social et la lutte des classes, il dépeint un entre-deux âges où tout est passionné, où chaque situation et sentiment est vécu au centuple, où l’on est en réaction contre tout et tout le monde. Autour de ses deux « héroïnes », il filme aussi un monde qui avance, il fait écho de la France de ces cinq dernières années et tente de voir si une universalité existe dans ces adolescences différentes et pourtant communes. Toutes ces lignes sont autant d’éléments aux allures de pièces de puzzle convergeant vers un vaste dessein. Avec sa démarche ambitieuse, unique, inédite, Sebastien Lifshitz a pu observer sur la durée une construction identitaire, sans étapes marquées, simplement un processus lent, progressif, presque indicible, mais bel et bien là, et que sa caméra a pu capter en étant toujours au bon endroit au bon moment. Lifshitz a filmé deux personnes en train de grandir. Puis ensuite, à la force d’un montage extrêmement intelligent qui a trié, agencé, assemblé ces milliers d’heures de rushes, il a dessiné un propos passionnant. Un propos que le cinéaste n’a jamais forcé, jamais dirigé, il a simplement filmé en attendant de voir ce qui allait s’imposer à lui, naturellement. Au début et à la fin, ces deux « héroïnes » ne sont plus les mêmes, et c’est formidable de pouvoir être le témoin privilégié de ce cycle de la vie.

Les parents, les amis, l’école, les drames, la société en mouvement, les chagrins d’amour, les premières fois, l’envie d’aller de l’avant, la peur de l’avenir, la pression de devoir choisir qui et ce que l’on voudra être… Tout y est. Adolescentes est une anthologie presque définitive sur l’adolescence, une chronique magnifiée par la sincérité d’un regard documentaire neutre. On se demande encore comment tout cela a pu être possible, comment deux ados ont pu accepter d’être ainsi montrées dans leur plus pure intimité, comment le réalisateur a pu s’immiscer (avec une extraordinaire discrétion) au cœur de ces deux familles de Brive-la-Gaillarde, comment il a pu approcher les cercles de copines, pénétrer dans les classes de collège et de lycée. Jamais la caméra ne trahit sa présence, Sébastien Lifshitz était là sans être là, il a vécu avec ses deux sujets sans jamais perturber ou influencer leur quotidien, ce qui rend Adolescentes encore plus précieux et épatant.

Le bilan est fantastique. Adolescentes est fantastique. En plus d’être remarquablement raconté, sans jugement, avec beaucoup d’empathie et de tendresse dans les joies comme dans les peines, Adolescentes ne manque pas de cinéma, au point de faire oublier qu’il est un documentaire. Toucher juste et faire beau, Lifshitz pourrait être un parent de Raymond Depardon. Des plans magnifiques traversent l’écran, on s’attarde sur une intermittente poésie visuelle, on déguste une utilisation intelligente de la musique. Quelques éléments artistiques viennent apporter encore davantage de lumière à ce double-portrait solaire qui, en définitive, est bel et bien universel. Car on pourra tous s’y reconnaître, l’ado exalté ou le parent désespéré que l’on est ou a été. Mais surtout, Lifshitz montre qu’au final, toutes les adolescences ont des similitudes malgré les différences : se battre contre soi et contre les autres pour évoluer et surtout s’affirmer en tant qu’Être.

BANDE-ANNONCE :

Par Nicolas Rieux

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