11.6 de Philippe Godeau : la critique du film

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11-6Mondo-mètre :
note 7
Carte d’identité :
Nom : 11.6
Père : Philippe Godeau
Livret de famille : François Cluzet (Toni), Bouli Lanners (Arnaud), Corinne Masiero (Marion), Juana Acosta (Natalia), Johan Libéreau (Viktor), Stephan Wojtowicz (le directeur d’IBRIS), Jean-Claude Lecas (Lepoivron)…
Date de naissance : 2012 / Nationalité : France
Taille/Poids : 1h42 – 9,5 millions €

Signes particuliers (+) : Un remarquable et minutieux portrait d’homme, ni héros ni anti-héros, sans jugement et sans parti pris, avec comme seule visée la chronique fidèle et respectueuse d’une cocotte-minute humaine finissant par imploser. François Cluzet est énorme et la réalisation splendidement léchée et travaillée. Intense.

Signes particuliers (-) : x

 

L’INDIVIDU CONTRE LE SYSTÈME

Résumé : Novembre 2009. Toni Mususlin, un simple convoyeur de fonds sans histoire réussit le casse de la décennie, sans arme ni violence. Portrait d’un homme qui finit par imploser sous les humiliations quotidiennes de la société…

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Pour son deuxième film en tant que metteur en scène après Un dernier pour la Route sur le combat d’un homme contre l’alcoolisme, le producteur Philippe Godeau retrouve à nouveau son comédien fétiche François Cluzet pour matérialiser l’un des grands faits divers de l’année 2009, l’affaire Toni Musulin. Héros national pour les uns sur la toile, sorte de Robin des Bois des temps modernes s’étant opposé à la tyrannie des banques et du système, ou petit criminel malin pour les autres à cause d’un pétage de plomb soudain l’ayant conduit à un coup presque parfait, Toni Musilin a nourri les fantasmes et enflammé la toile après son « casse » en novembre 2009. Pour mémoire, ce convoyeur de fond sans histoires a du jour au lendemain surpris tout son monde en détournant au volant de son fourgon blindé, un important chargement de la banque de France. 11.6 millions d’euros qu’il rendra… en partie.

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Philippe Godeau et sa co-scénariste Agnès de Sacy, ont effectué un travail de fourmi minutieux pour rendre au mieux et cerner le « personnage » atypique qu’est Toni Musulin. Pour les besoins du film basé sur le livre de la journaliste Alice Géraud-Arfi qui a été l’une des rares à avoir pu approcher l’homme placé en isolement dans une prison lyonnaise, les deux auteurs auront étudié l’homme, son action, interrogé son entourage, rencontrer de véritables convoyeurs de fonds. La seule chose qui leur aura fait défaut est de n’avoir pu rencontrer Musulin directement. Cela n’empêchera pas le duo de brosser un portrait fidèle d’un homme taciturne, avare de paroles inutiles, consciencieux, respectueux des règles, irréprochable dans son travail et ne faisant pas de vague. Mais surtout un homme très complexe n’ayant pas livrer tous ses secrets. Avide d’argent et matérialiste, soucieux de l’image publique qu’il renvoie et de ambitionnant de grimper dans l’échelle sociale ou homme au contraire personnage désintéressé, seulement animé par la noblesse du sentiment de révolte face à l’injustice  et voulant faire passer un message ?

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La question de l’existence morale d’un tel film aurait pu faire l’objet d’un débat en ce sens qu’il aurait pu participer à la glorification d’un personnage qui désormais, après toute une vie avec un casier vierge, est clairement un criminel condamné à cinq ans de prison ferme et un futur repris de justice. Mais l’intelligence de Philippe Godeau, malgré tout le respect qu’il voue à Musulin comme son comédien François Cluzet, est d’avoir su réaliser un film brillant d’impartialité et de distanciation. Le sobrement intitulé 11.6 en référence à la somme dérobée,  est une sorte de thriller dramatique, lent, calme, millimétré, qui ne cherche jamais à juger son personnage, ni dans un sens ni dans l’autre. C’est peut-être difficile de s’en rendre compte mais dans le cinéma actuel, les personnages de cinéma sont toujours soit des héros soit des anti-héros, dans une vision binaire de l’écriture. C’est le tour de force réalisé par Godeau et sa co-auteure. Le Toni Musulin de 11.6 n’est ni l’un, ni l’autre. Ce n’est pas un héros, pas plus que ce n’est un anti-héros. Ce n’est pas un homme foncièrement bon, pas plus qu’il n’est un sale type. Ce n’est pas un personnage attachant, ni un être abject que l’on rejette. Godeau a réussi à en faire juste un homme, un simple être humain d’une triste banalité avec ses défauts et ses qualités qui font ce qu’il est et rien de plus. Pas de processus identificatoire donc, 11.6 se résume à une chronique détachée, forte d’un recul impressionnant qui lui confère une intelligence narrative bluffante. Le film ne cherche pas à donner de clé ou de réponses, il ne cherche pas à expliquer, à aiguiller, à orienter le spectateur vers telle ou telle théorie ou idéologie, il se contente de respecter une neutralité parfaite et exemplaire.

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Mais la simple chronique d’un fait divers relaté n’aurait pas eu de véritable intérêt si elle n’avait pas pris sa source dans une réflexion forte. Et cette réflexion, c’est le constat de l’évolution d’un homme. Sans cesse humilié, rabaissé, inconsidéré, brisé par la société, par le système, par son fonctionnement réducteur, mettant de force les gens dans des cases, Toni Musulin va finir par dire stop. Cette cocotte-minute humaine va finir par imploser sous les vagues incessantes d’un lot quotidien harassant et méprisant de la dignité et du respect de l’homme. Sauf qu’en homme silencieux de nature qu’il est, Musulin ne va pas l’ouvrir du jour au lendemain pour crier son désespoir. Il va agir. En bien ? En mal ? Godeau se garde bien de faire l’erreur de se prononcer. 11.6 va rester fidèle à sa déontologie et rester en retrait, observant et racontant plus qu’il ne dit et met en scène. Et finalement, ce casse qui aurait fait couler beaucoup d’encre d’être un simple fait divers de second plan servant seulement à dresser le portrait d’un homme semblable à tant d’autres. Un homme avec ses travers, ses bons côtés, sa vie complexe, sa personnalité, ses problèmes, ses aspirations à autre chose et son ras-le-bol quotidien. Un homme presque modèle qui un jour va basculer quand une goute fera déborder le vase, qui va se dresser contre l’ordre établi, commettant un crime pour induire un grain de sable dans une mécanique huilée mais foireuse.

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Le Toni Musulin de P. Godeau est un exemplaire personnage de la vie quotidienne devenant un superbe personnage d’un cinéma presque engagé sans l’être. Car Godeau ne prend pas parti, son histoire le fait pour lui. Le récit de l’évolution psychologique de Musulin est une direction, un message engagé. Godeau lui, le retranscrit en image non pas pour l’appuyer mais pour montrer à quoi peut mener la société d’aujourd’hui à force de jouer à un jeu dangereux qui pourrait bien un jour se retourner contre elle. Pour privilégier ce discours de fond à toute interprétation de l’action de l’homme, le cinéaste n’écarte aucune piste. Ses liens obscurs avec « on ne sait trop qui » mais l’amenant à mener un train de vie ne correspondant pas vraiment à sa situation, à rouler en Ferrari malgré son salaire de misère, sa relation difficile avec sa compagne qu’il malmène, son avarice lui ayant valu le surnom de « la pince », sa dureté par moments avec ses collègues, le mystère qui entourait un homme très (trop) discret, ses relations quasi-inexistantes avec une bonne partie de sa famille…

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Grâce à l’intelligence de sa construction et de sa narration, grâce au talent de son interprète (un François Cluzet tout en expressions physiques et en densité de jeu, en disant plus que de beaux dialogues), grâce à la beauté d’une mise en scène tout en sobriété, grâce à sa beauté esthétique notamment une photo magnifique, 11.6 est une réussite magistrale, un thriller lent, sans action, sans temps fort, mais distillant une tension latente palpable à chaque instant, reflet de la pression qui pèse sur un homme au bord de l’explosion par marre de l’inégalitarisme créé de toute pièce par une société quantifiant la réussite par l’argent et le rang social. Ce récit de vengeance et de revanche d’un homme sur le système est une prouesse virtuose. Godeau capte le spectateur dans un cinéma résolument anti-commercial et fonctionnant à l’économie (d’où les critiques des déçus qui en attendaient un polar traditionnel et qui se retrouvent avec un drame déguisé en thriller sociétal) préférant se tourner vers le psychologique et l’ambiance plutôt que vers l’efficacité. Ennuyeux ? Jamais. 11.6 n’est pas spectaculaire mais il se regarde en apnée, le souffle retenu sous le poids de l’atmosphère lourde qui le baigne. Et même s’il ne donne aucune clé de compréhension du personnage qu’est Musulin parce que ce n’est pas son but, sa peinture épurée, lucide et profonde de l’homme nous permet d’entrevoir des choses bien plus importante que son simple cas et sa simple histoire. Fabuleux et puissant.

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