THE DUKE OF BURGUNDY : Interview du réalisateur Peter Strickland

Partagez cet article

The_Duke_of_burgundyA l’occasion de la sortie du film The Duke of Burgundy, nous avons longuement rencontré le réalisateur Peter Strickland (Berberian Sound Studio) qui a répondu à toutes nos questions. Un entretien passionnant placé sous le signe de la cinéphilie.

The Duke of Burgundy, qui sortira le 17 juin au cinéma, prend place quelque part, en Europe, il n’y a pas si longtemps… Cynthia et Evelyn s’aiment. Jour après jour, le couple pratique le même rituel qui se termine par la punition d’Evelyn, mais Cynthia souhaiterait une relation plus conventionnelle. L’obsession d’Evelyn se transforme rapidement en une addiction qui mène leur relation à un point de rupture… Notre critique du film ici.IMG_2675D’où vous est venue l’idée et le souhait de raconter cette histoire étrange et peu conventionnelle à propos d’amour et de relation sadomasochiste ?

P. Strickland : Avec mon producteur, nous sommes partis au départ sur l’envie de faire un film renvoyant aux œuvres un peu vicieuses des années 70, les « sleazy movies ». C’est un genre qui n’a jamais été ravivé par le cinéma depuis. Le giallo a pu renaître, la blaxploitation aussi, même les films de cannibales ont pu revivre. Mais pas ce cinéma vicieux, peut-être parce qu’il embarrasse encore un peu les gens. Pourtant, quelques cinéastes ont essayé. Jess Franco a réalisé des films vraiment incroyables à l’époque et on avait envie de reprendre certains éléments de ses films en les regardant sous une perspective un peu différente, avec une histoire qui n’aurait pas été racontée auparavant. J’ai bien conscience que c’est un cinéma qui s’adresse à une niche, c’est un cinéma un peu « exotique » mais il drague des thématiques qui sont finalement universelles comme le fait de négocier le désir dans un couple, négocier tout court en fait, entre le travail, la famille… Je voulais faire un film qui parle de ça, des compromis. Parce que finalement, les jeux auxquels s’adonne ce couple sont consentis mutuellement mais ils reposent sur une force coercitive basée sur le compromis. C’est ça que j’ai trouvé fascinant.

Quelle était l’idée que vous vouliez partager avec The Duke of Burgundy ? Comment trouver un équilibre entre les désirs mutuels et les désirs opposés dans la dualité d’un couple, et quel rôle a t-on dans une relation de couple ?

P. Strickland : Il y a deux éléments. D’un côté, la partie purement de mise en scène de ces jeux, de ces paradoxes, de la performance. L’autre côté est plus réaliste, émotionnelle. Quand vous aimez quelqu’un, il y a plein de façons de s’exprimer sexuellement. Comment rester avec la personne ? Pouvez-vous lui faire plaisir, pouvez-vous vous faire plaisir ? Comment tout ça fonctionne ? Ce qui était intéressant pour moi en tant que réalisateur, c’était d’axer le film sur les personnages et non de procurer une simple excitation sexuelle. Chercher à faire s’intéresser à ce que ressent le personnage de Cynthia et la résultante. Je voulais saisir une atmosphère et non montrer ouvertement des choses excitantes. C’est la performance des comédiennes qui devient excitantes finalement. Pour l’une d’elle, je voulais saisir la peur de perdre l’autre. D’ailleurs, ce sont presque les personnages qui dictent l’histoire, l’écriture, la mise en scène. On a presque l’impression que ce sont elles qui contrôlent l’histoire et la réalisation et non l’inverse.

Pourquoi avoir choisi un couple lesbien au centre du film et non un couple hétérosexuel ? Pensez-vous que cela aurait changé quelque-chose dans la façon de raconter l’histoire ?

P. Strickland : Je pense que oui. Mais j’ai voulu faire comme ça d’abord par référence au genre. Deux femmes, c’était un stéréotype des films « sleazy » des années 70. Je pense qu’avec un homme, ç’aurait été une histoire différente. Et puis il y avait quelque-chose de plus pur, je trouve, avec deux femmes.Burgundy

C’est assez fascinant d’ailleurs, car on sent une complète absence de message à propos de l’homosexualité. Vous avez deux femmes qui s’aiment et c’est normal, pas besoin de justifier quoique ce soit. C’est juste la vie et voilà…

P. Strickland : Oui, il n’y a aucun message derrière. J’avais été fasciné par ça dans un film de Fassbinder qui s’appelle Fox and His Friends. Il y avait ce personnage qui emmenait son petit-ami dîner chez ses parents pour les présenter. Et à aucun moment, la question de l’homosexualité est soulevée. Les parents ne se disent jamais « mon fils est gay !« . La question du coming out est là, devant nos yeux, mais la conversation à table n’y fait jamais référence. Il présente son compagnon, il passe à table et ils discutent de tout un tas de choses mais jamais de ça, comme si c’était normal, comme si c’était juste une personne, peu importe qu’il soit homme ou femme. La question du « genre » ne vient jamais sur le tapis. L’homosexualité au cinéma a toujours quelque-chose de sociologique, il y a toujours la sous-thématique de « l’acceptance » ou du rejet. Je voulais faire un film où c’est tout à fait normal, sans questionner tout ça. Je ne voulais pas qu’il y ait la question de l’homosexualité ou de l’hétérosexualité mais que ça soit au-dessus de ça, sans aucune valeur de jugement.

A propos du titre, pourquoi The Duke of Burgundy ?

P. Strickland : Deux raisons. D’abord, parce que c’est le nom d’une variété très rare de papillon (et l’un des personnages est spécialiste des papillons – ndlr). Mais surtout, je voulais que ce titre soit une référence masculine. Parce que c’est le regard d’un homme. Je ne peux pas prétendre être capable d’adopter le point de vue d’une femme. Je voulais induire mon regard en tant qu’homme sur cette histoire, d’où le « the duke ». D’ailleurs, la plupart des films du genre ont été réalisé par des hommes, il y avait toujours cette perspective masculine. C’est la vision d’un homme sur une relation érotique lesbienne.

Déjà dans Berberian Sound Studio, on sentait un profond amour pour le cinéma des années 70 avec l’esthétique du giallo. Dans celui-ci, il y a la présence dominante de Jess Franco mais ce qui est formidable, c’est que vous récupérez l’héritage de Franco en le modernisant. Vvous utilisez son cinéma tout en le renversant dans une direction opposée en vous l’appropriant. C’est érotique mais non explicite etc…

P. Strickland : Oui, Jess Franco n’est finalement pas très présent dans ce film, curieusement. Je ne suis pas expert, il a fait tellement de films. J’ai pris en fait l’influence de son cinéma des années 70 pour l’atmosphère, le sens du fantastique… Dans les années 70, Franco était devenu une sorte de version psychopathe de George Franju. Je ne voulais pas réaliser un pastiche, je ne voulais pas non plus élever le genre en disant « Hey, regardez, je suis meilleur que Franco« . Je voulais juste aborder ça sous un angle différent, plus domestique, prendre certains stéréotypes du genre… C’est un film non réaliste mais avec des émotions au contraire très réalistes. Les films de Franco étaient très masturbatoires. Ils nourrissaient les fantasmes, l’excitation grimpait et l’orgasme venait à la fin, dans le dernier quart d’heure. Dans The Duke of Burgundy, l’orgasme vient dans les 15 premières minutes avec l’ambiance de château et la pauvre servante sexuellement exploitée. Et après, vous voyez un être humain, qui n’est pas dominant. Je voulais en fait continuer l’histoire des personnages présents dans les films de Franco, aller au-delà de là où ils se terminaient et voir ce qui arrivait à ces personnages après le quart d’heure final qu’on pouvait voir dans les films de Franco.burgundy_2

C’est peut-être un ressenti personnel mais le film m’a évoqué certains grands drames psychologiques tels que The Servant ou Accident de Joseph Losey, L’Obsédé de William Wyler mais aussi le cinéma de Fassbinder, Pasolini, Tinto Brass…

P. Strickland : Fassbinder, sans aucun doute. J’ai vu The Servant. C’est un film que j’aime beaucoup mais il ne m’a pas vraiment influencé. Comme L’Obsédé d’ailleurs avec un Terrence Stamp impressionnant. Par contre Fassbinder oui, c’est l’influence la plus évidente.

Pour des films comme Les Larmes Amères de Petra Von Kant ?

P. Strickland : Oui, et aussi Martha (1974). Martha m’a vraiment marqué pour son côté « au-delà de la sexualité ». Les Larmes Amères de Petra von Kant m’a également influencé mais pour d’autres raisons. Plutôt pour le rôle de l’assistante de Petra von Kant dans le film, qui est sans cesse humiliée et maltraitée. On retrouve un peu de ça dans la scène d’ouverture de The Duke of Burgundy avec ce jeu de rôle sadomasochiste et l’image de la servante soumise. Il faudrait que je revoie Petra von Kant, je ne l’ai pas vu depuis un moment. Sinon, Luis Buñuel a été une grande influence également.The-Duke_of_Burgundy_2

Aimez-vous le cinéma expérimental ? Parce que quand on regarde The Duke of Burgundy, on sent que vous avez très à cœur d’expérimenter, d’essayer de nouvelles formes de langage. Et vous citiez Buñuel, c’était un grand metteur en scène du surréalisme, justement, qui expérimentait beaucoup.

P. Strickland : Oui et non. En fait, j’essaie de vieilles choses, je copie quelque part, des choses déjà faites dans le cinéma expérimental. Je n’essaie pas d’être prétentieux mais j’essaie de voir le cinéma comme des collages. Je prends un peu dans les B-movies, un peu dans le cinéma expérimental, je prends des choses déjà existantes et je vois comment je peux les mélanger dans un drame narratif. Je ne vois pas mon film comme étant vraiment expérimental mais il y a des petites choses de tradition expérimentale. Parce qu’en effet, j’aime les cinéastes qui ont su faire ce même type de mélange comme Peter Greenaway par exemple, ou Pasolini. Pour le cinéma expérimental, je pense que j’ai beaucoup emprunté au cinéma de Stan Brakhage notamment. Mais dans mon film, les scènes « expérimentales » ont besoin d’avoir du sens par rapport, et pour, le personnage auxquelles elles sont associées. De toute façon, ce qui est le plus important pour moi dans mon cinéma, c’est l’intensité. Parce que ne croyez pas que je fais juste dans la copie, c’est pas ça. J’essaie de trouver une saveur, un point de vue.

De toute façon, tous les cinéastes ont logiquement leur bagage culturel, leur héritage, leurs influences qu’ils ont assimilées, ça ne fait pas d’eux des « copieurs »…

P. Strickland : J’espère ! C’est toujours délicat. La frontière est toujours très fine entre la copie et la référence. Moi, je ne veux pas afficher des références que le public doit voir absolument. Si vous ne les avez pas, vous ne les avez pas, ce n’est pas grave. Ça doit toujours servir le film pour lui-même.

Le film a une esthétique très seventies mais il y a cette étrange sensation comme s’il était paradoxalement hors du temps, hors de toute précision géographique ou d’époque…

P. Strickland : Oui. C’était très important. Je voulais faire comme dans un conte de fée. On ne sait pas où ça se passe, quand ça se passe. On ne connaît pas leurs métiers etc… Même l’entomologie (passion des papillons – ndlr) est un hobbie dans le film, pas un métier. Je crois que beaucoup de films essaient d’amener des couples étranges dans un univers normal. Moi, je voulais amener un couple normal dans un univers étrange. Je voulais faire l’opposé. Ça donne un sentiment exotique proche du conte de fée.

Votre film est fascinant sur de nombreux points mais l’un d’eux attire vraiment l’attention. Vous déployez une atmosphère très érotique mais jamais vulgaire, le film est très sensuel mais jamais complaisant, c’est graphique mais jamais explicite. Il est au final très élégant, très doux. Comment avez-vous travaillé cet équilibre ?

P. Strickland : Le film baigne vraiment dans l’étrange. Ç’aurait été trop facile de montrer du sexe et de la nudité. Tout le monde sait faire ça. C’est un jeu presque ennuyeux. Je souhaitais l’opposé. C’est toujours plus excitant quand vous vous confrontez au « plus ou moins ». C’est toujours plus excitant de faire dans le minimalisme avec un film de genre. Sans effusion de sang malgré la violence, par exemple. Ici, c’est la même chose. Faire un film érotique mais sans nudité. Je pense que ça stimule le spectateur et c’est plus dérangeant. Il n’y aucune raison morale là-dedans, je suis toujours heureux de voir de la nudité comme tout le monde (rires). Je voulais juste faire quelque-chose de différent.The_Duke-of_Burgundy_2

D’ailleurs, suggérer est un exercice bien plus difficile que montrer…

P. Strickland : Je suis totalement d’accord. Parce que du coup, vous imaginez ce que vous ne voyez pas et c’est plus stimulant. John Waters disait que « regarder un porno, c’est comme regarder de la chirurgie à cœur ouvert« . Je suis d’accord avec lui.

Comment avez-vous travaillé avec vos deux comédiennes ? On suppose que vous avez dû travailler en amont pour construire une relation forte entre elles vu la thématique du film…

P. Strickland : C’est jamais facile sur un film car les gens arrivent et hop, il faut être prêt. Mais pour tout vous dire, nous n’avions pas l’argent pour ça. Elles ne s’étaient donc rencontrées qu’une seule fois, avant ! Et c’est tout. Si nous avions eu plus d’argent, on aurait pu passer du temps ensemble, partir en camp ou partager le même lit mais non… (rires) On a travaillé jour après jour. Mais j’avais choisi des comédiennes en qui j’avais confiance, comme toute mon équipe. Je savais qu’elles assureraient.

A propos de l’histoire, il y a une tension permanente dans le film et on attend sans arrêt le moment où cette tension va exploser et finalement, il n’en est rien. C’est très surprenant au final. Il n’y a pas de point dramatique culminant…

P. Strickland : Pour moi, le film baigne surtout dans une grande tendresse. Il y a une explosion mais une douce explosion. Un moment de rupture quand l’héroïne se met à pleurer. L’explosion est plus dans les dialogues et je trouvais que c’était suffisant.The Duke of Bergundy

C’est le moment de prendre un risque dans cette interview….

P. Strickland : Allez-y, essayez…

A propos des insectes. Les insectes ont une très grande place dans le film et j’ai lu que vous ne souhaitiez pas vraiment insister sur une quelconque métaphore précise. Pourtant, pour vous citer, vous avez dit « Si l’on creuse un peu, peut-être que l’on pourrait trouver quelque-chose« .

P. Strickland : Il n’y a pas vraiment de métaphore précise. C’est une sorte de tradition, notamment chez les cinéastes surréalistes comme Stan Brakhage ou Buñuel, de recourir à l’imagerie des insectes. Le film raconte une sorte de love story automnale. Et il y avait ce giallo italien The Night Evelyn Came Out of the Grave (de Emilio Miriglia, 1971 – ndlr) dans lequel était développée l’idée qu’une relation amoureuse finit toujours par rechercher sa fin naturelle ou par entrer dans une sorte de processus d’hibernation. Et quelque part, dans The Duke of Burgundy, les désirs du personnage d’Evelyn entrent eux-aussi dans une sorte de processus d’hibernation. Or, les insectes, les criquets par exemple, entrent en hibernation quand l’automne arrive et que les températures baissent. Je ne sais pas trop mais je trouvais que cette imagerie capturait bien le ton du film. En tout cas, il n’y a pas de symbolisme particulier.

Que pensez-vous d’un parallèle entre les insectes et la sexualité ? Beaucoup d’insectes ont une image un peu rebutante voire dégoutante et pourtant, il en existe d’une grande beauté comme les papillons justement. La sexualité aussi peut être un acte très beau et parfois dégoutant quand on la regarde d’un point de vue purement anatomique. Aussi, les insectes ont quelque-chose d’un peu tabou (les vers nous mangent quand on meurt par exemple) et dans le même temps, ils sont essentiels à la vie sur terre, comme la sexualité. Et enfin, il existe une incroyable diversité d’insectes sur terre, comme autant de façon de vivre sa sexualité. Pensez-vous que c’est un non-sens ?

P. Strickland : Pourquoi pas. Votre interprétation convient. Je n’y ai pas pensé spécialement en écrivant le script mais c’est ça la beauté de l’écriture. On peut écrire sans forcément penser au sens de ce que l’on écrit. C’est un processus très intuitif.

Pour finir, le film a été produit en dehors du système, avec un petit budget et peu de temps pour le faire. Je suppose que vous appréciez la liberté que cela autorise mais dans le même temps, on a l’impression que chaque film, est un combat pour vous, une lutte exténuante pour faire exister vos œuvres. Comme un accouchement presque…

P. Strickland : Celui-ci fut facile car il fut rapide. Deux ans entre le tout début et la fin. Comme c’était un petit budget, c’est allé assez vite. Pour chaque film, vous voyez l’argent que vous avez, les possibilités créatives. Vous le faites et vous passez au suivant. Le plus dur finalement, c’est de survivre financièrement car peu de gens voient ce genre de films. C’est de plus en plus dur de vivre en faisant de petits films. C’est un idéal de vie. Il y a la question du téléchargement mais avec ou sans elle, ça ne change rien, ce genre de film cible une niche. En tout cas, j’aime ce que je fais. C’est dur mais… J’en suis à un stade où je devrais peut-être faire de la publicité ou des films plus commerciaux pour payer mes factures ! Et peut-être pour pouvoir ensuite revenir à d’autres projets personnels. Je ne sais pas… On verra.

LA BANDE-ANNONCE DU FILM :

Merci à Peter Strickland, The Jokers et Thomas.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.