SPARRING : Interview de Mathieu Kassovitz et du réalisateur Samuel Jouy
Interview

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A l’occasion de la sortie du film Sparring, nous avons pu rencontrer Mathieu Kassovitz et le réalisateur Samuel Jouy, pour le compte de l’émission Mardi Cinéma L’hebdo sur France 2. Plongée dans les coulisses du monde de la boxe…

Synopsis : A plus de 40 ans, Steve Landry est un boxeur qui a perdu plus de combats qu’il n’en a gagnés. Avant de raccrocher les gants, il accepte une offre que beaucoup de boxeurs préfèrent refuser : devenir sparring partner d’un grand champion.

LE 31 JANVIER AU CINÉMA

Comment est né le projet Sparring ?

Samuel Jouy : Sparring est né des intégorations que je me posais sur mon propre avenir à la naissance de mon premier enfant. Professionnellement parlant, j’étais dans une période pas brillante, j’allais être père, et comme j’avais beaucoup de temps libre, je faisais de la boxe. Je me demandais souvent comment j’allais éduquer mon fils qui venait de naître alors que je suis au chômage. J’ai commencé à écrire un scénario et c’est parti comme ça.

Mathieu, qu’est-ce qui vous a séduit dans le projet Sparring ?

Mathieu Kassovitz : Le scénario était très bien écrit, l’histoire était très belle. L’histoire de ce père de famille qui doit rester digne par rapport à sa femme et ses enfants, et à lui-même bien sûr. C’était une histoire qui me parlait et puis il y a tout cet univers de la boxe qui est un univers que j’aime beaucoup.

Dans le film vous êtes remarquable, comment vous êtes-vous préparé pour le rôle ?

Mathieu Kassovitz : J’ai appris la boxe. On s’est très vite décidé avec le réalisateur de faire de la vraie boxe. Comme on parlait des « ouvriers de la boxe » et des sportifs de l’ombre, ça nous paraissait difficile de faire semblant. On peut faire semblant de courir le 100 mètres parce que c’est une histoire de chrono. mais faire semblant de prendre des coups, c’est une technique de cascade qui existe depuis cent ans au cinéma mais qui je trouve ne fonctionne pas dans les films sportifs. Le problème des films sportifs, c’est que l’effort sportif est scénarisé et on sait qu’il n’est pas vrai. J’ai dit à Samuel qu’il avait la chance d’avoir un comédien qui avait envie d’apprendre la boxe. Donc s’il était d’accord pour qu’on se mette des vrais coups, moi j’étais prêt à apprendre la boxe. Il fallait juste qu’il me donne les trois mois nécessaires pour apprendre le métier. Moi j’avais pas de problème à le faire pour de vrai ensuite, à m’entraîner devant la caméra et à prendre de vrais coups devant la caméra. Et c’est exactement ce qu’il s’est passé. Ma préparation, ça a été d’apprendre la boxe. C’est vrai que c’est dur, il faut en avoir vraiment envie. Généralement quand tu vas te préparer pour un film, tu vas un rendez-vous dans un hôtel chic, tu prends un thé et tu répètes ton texte avec ta partenaire et puis tu rentres chez toi. Là, je me retrouvais avec Souleymane M’Baye et 3-4 autres barbus bien transpirants, on se mettait des coups dans la gueule. Parfois, tu te demandes pourquoi tu fais ça déjà ? Ah oui, pour un film. Et puis non en fait, c’était pas pour un film, c’était pour moi que je le faisais. Tout ce que je disais à Samuel, c’était « Moi je m’entraîne, je fais mon truc. Pose tes caméras et fais ton truc. ».

Et après, vous avez poussé le truc plus loin puisque vous avez vraiment fait un match de boxe…

Mathieu Kassovitz : Oui. Comme on s’est vraiment entraînés et qu’on a poussé le bouchon vraiment loin, à la fin du tournage, j’avais 6 mois de boxe dans les pattes. Ce n’était pas une boxe de mon style, c’était la boxe du style du personnage dans le film donc j’étais obligé d’apprendre une boxe très rugueuse. Derrière, j’ai pris trois mois pour apprendre une boxe un peu différente et j’ai voulu continuer à m’entraîner et pour continuer à m’entraîner, la carotte c’était de faire un vrai combat.

On voit parfois des articles sur le film évoquant « Mathieu Kassovitz en mode Rocky ». Vous trouvez que c’est une bonne comparaison ? J’ai l’impression que le film est au contraire un anti-Rocky où l’on parle de sportifs rarement montrés à l’écran, ni un top ni un looser, juste un mec du « milieu »…

Samuel Jouy : C’était l’intention et l’un des défis du film. Je ne voulais pas d’évènement qui ferait que ce boxeur allait avoir sa chance ou en faire un ancien champion qui veut revenir au sommet. je voulais une histoire simple, celle d’un ouvrier de la boxe qui n’a jamais connu la gloire et qui ne la connaitra jamais. C’était périlleux car on se demande comment ça va tenir debout. Mais j’avais confiance dans mon personnage. Je ne raconte pas ce qui lui arrive mais qui il est. Au cinéma, on montre ceux qui réussissent mais jamais ceux-là. Si j’avais fait un film sur le cinéma, j’aurai raconté l’histoire d’un figurant ! C’est pareil. Un sparring, c’est un figurant qui gravite autour d’un champion.

Mathieu Kassovitz : Je comprends l’idée car quelque part, c’est un peu Rocky mais sans le côté « J’ai la chance de faire un combat contre un grand champion ». Des Rocky comme mon personnage dans Sparring, il y en a des milliers. Le Rocky qu’on connaît avec Stallone, c’est un Rocky qui a eu la chance de faire un combat contre Apollo Creed en tant que petit professionnel, parce qu’il y en a eu une erreur quelque part et qu’il a eu sa chance. C’est un conte de fée Rocky. Mais dans la vraie vie, des mecs comme Rocky qui se lèvent le matin, s’enfilent 8 œufs crus avant d’aller courir sous la neige sans la gloire et pour juste toucher 200 euros dans des petits combats, il y en a des milliers. C’est à ces gens-là qu’on rend hommage avec ce film. Je comprends la comparaison avec Rocky parce qu’il y a une ressemblance avec ce personnage. En fait, c’est Rocky sans les américains !

Et comme vous le dites très justement, Sparring n’est pas un conte de fée…

Mathieu Kassovitz : Oui parce que c’est très rare le mec à qui on donne sa chance comme ça. Tous les boxeurs que je connais, ce sont de gens qui ont tous eu des coups de mauvaise chance. Ils étaient parfois plus talentueux qu’un autre mais mal jugés par un mec ou blessés au moment où il fallait pas. C’est complexe la vie d’un boxeur. Pour un champion connu qui va gagner des fortunes, il y a des millions de pratiquants derrière qui font ça dans l’ombre avec passion.

Il y a justement une phrase dans le film qui résume un peu tout ça, c’est quand votre personnage dit au champion qu’est Tarek M’Bareck (joué par Souleymane M’Baye – ndlr) : « Pour qu’il y ait des champions comme toi, il faut qu’il y ait des mecs comme moi ».

Mathieu Kassovitz : C’est simple, c’est comme les riches et les pauvres. il y ara toujours des très riches et de très pauvres. On ne peut pas éliminer les extrêmes. En sport, même chose. Il y aura toujours des champions, tout le monde connaît Teddy Riner en judo, mais personne connaît les noms des milliers de pratiquants qui se lèvent tous les matins, qui ont un boulot et qui vont le soir à la salle pour s’entraîner avant de rentrer et de laver leur kimono eux-mêmes. Tout ça pour recommencer le lendemain sans aucune gloire. On les connaît pas mais ce sont ceux-là qui ont de la beauté. On est content pour le champion bien sûr parce qu’il est meilleur et il nous fait plaisir, mais on est aussi content pour les seconds. j’ai beaucoup de respect pour les deuxièmes. J’adore par exemple dans les marathons, ceux qui arrivent au bout. Ils l’ont couru en sept heures mais ils sont là à la fin. La classe. La force mentale. Je ne sais pas si je serai capable de faire ça, d’être capable pendant des mois et des mois, de ne pas avoir de résultats, de se battre contre soi-même. Ça c’est le sport. La beauté du sport, c’est pas dans les résultats et qui gagne. Y’a tellement de beauté dans la défaite, on avait envie de parler dans ces gens-là.

Samuel Jouy : On a besoin de ces mecs là. Ce sont les deux faces d’une même pièce. Il y a le talentueux qui a tout et le laborieux qui est là pour prendre les coups et encaisser les défaites. Mais malgré tout, il n’y a pas l’un sans l’autre. Et ça peut s’appliquer à la société en général. Les pyramides en Égypte, on parle de la prouesse architecturale et des pharaons mais pas des ouvriers qui ont monté les pierres tout en haut. Ça serait fascinant de faire un film sur l’un de ces ouvriers. J’aime ce genre de personnage.

Il y a la boxe mais il y a aussi un côté très social dans Sparring. Ça parle aussi de tous les petites gens qui se lèvent le matin, qui en chient, qui galèrent pour joindre les deux bouts…

Mathieu Kassovitz : Tous les gens qui vont au travail, qui font un métier qui n’est pas vraiment le leur, qui ne sont pas à la place où ils auraient aimé être, avec un patron qui les fait chier, qui les humilie parfois devant leur femme ou leurs enfants. Mais ils encaissent. Mais leur fierté n’est pas là mais dans la place qu’ils ont dans leur famille. Moi ma fierté elle n’est pas dans mes succès au cinéma mais dans le regard de mes enfants. Ça fait partie du quotidien de la majeure partie des gens de galérer au quotidien et d’essayer de rester fier.

Samuel Jouy : Dans ce film, je parle que de choses que je connais : la famille, la boxe. Je viens de Normandie donc ça se passe en Normandie et ça parle de la classe juste en-dessous de la classe moyenne. Il y a des choses qui me révoltent souvent au cinéma, c’est quand on évoque la misère sociale et qu’on plaque dessus, la misère culturelle. C’est comme si on disait que les gens qui n’ont pas de tunes, sont bêtes, alcooliques et violents. Je voulais montrer de gens en difficulté socialement mais qui ne sont pas des truffes et qui s’aiment. C’est une famille qui s’aime dans le film, qui se soutient. C’est pas forcément cinématographique un bon père de famille qui aime les siens. Mais quand c’est Olivia Merilahti et Mathieu Kassovitz, ça donne envie.Le film est très réaliste pour ça, parce qu’il parle de vrais gens. Il est aussi très réaliste parce qu’il parle de vraie boxe. Il n’y a pas tout ce côté clinquant, ce côté toc et c’est en grande partie due au fait que vous vous êtes mis de vrais coups…

Samuel Jouy : Oui, c’est pour de vrai. Mathieu a des marques dans le film qui sont de vrais gnons. Je voulais que ce soient de vrais coups mais rendons à César ce qui appartient à César, je voulais que ce soit de vrais coups portés dans le cadre de chorégraphies. Au bout d’un mois de répétitions, Mathieu m’a dit qu’on pouvait oublier les chorégraphies et on y va. Avoir un comédien aussi engagé et prêt à prendre des coups, c’était une chance. Et de sa part, c’est d’une honnêteté totale vis-à-vis de la boxe et des boxeurs. Je lui tire mon chapeau.

Mathieu Kassovitz : Si on avait fait un film sur un champion de boxe, j’aurai pas appris la boxe, j’aurai fait des chorégraphies. Parce qu’on aurait été dans un conte de fée avec Las Vegas, le côté bling bling etc… Dans ces cas là, il faut faire des effets spéciaux parce que ça veut dire ralentis, sang qui gicle et tout. Mais quand on fait un film à la Ken Loach sur la boxe, qu’on fait un film qui s’adresse aux petites gens, qui s’adresse à la sueur, à l’effort, à cette fierté du sportif, en tant que comédien j’ai envie de vivre ça avec eux. J’ai pas envie d’arriver poudré en ayant répété des chorégraphies avec un spécialiste des cascades qui viendrait d’Hollywood et qu’on aurait payé une fortune. Non, donnez le champion du monde là, deux fois champion du monde, champion d’Europe de boxe, le mec c’est mon pote, on va se mettre sur un ring et on va apprendre la boxe. Moi j’avais envie d’apprendre. Donc il suffisait de mettre une caméra sur le côté du ring et de filmer. C’est marrant parce que beaucoup d’acteurs rêvent d’être boxeur, ou plutôt de jouer un boxeur. Et inversement, beaucoup de boxeur rêvent d’être acteur car c’est facile de gagner sa vie pour peu d’efforts ! Mais par contre, peu d’acteurs veulent jouer des boxeurs mais sans apprendre la boxe. Quand je vois Will Smith dans Ali, le seul truc qui manque dans le film, c’est la boxe. Ils ont répété, ils imitent un vrai combat mais c’est pas un vrai combat. Et ça se sent. Nous, ce qu’on a apporté, c’est un truc qu’on voit jamais dans les films, c’est la vérité. On est honnête avec ce monde-là. On peut pas trop mentir en boxe, ni en cinéma-boxe.

Du coup, quand vous voyez le film, vous avez toutes les raisons d’en être fier…

Mathieu Kassovitz : Je ne regarde pas les films que j’ai fait. Mais si vous, vous en êtes fier, je suis content.

Pour finir, Samuel, aviez-vous des films références en films de boxe ? J’ai pas mal pensé à des films comme Marqué par la Haine ou Fat City, plus que Raging Bull et Rocky

Samuel Jouy : J’aime beaucoup Marqué par la Haine. Fat City est un film très respecté par les cinéphiles, perso, c’est pas mon préféré. J’aime la lumière dedans. J’ai essayé de pas avoir de références à ces films là car ce sont des chefs-d’œuvre et j’aurai forcément fait moins bien. C’est comme le mec qui veut faire du tennis et qui pense que son modèle c’est Federer. Ma référence a été un photographe qui s’appelle James A. Fox. Il a fait un gros travail sur la boxe. Ça et un documentaire qui s’appelle Noble Art.

Propos recueillis et traduits par Nicolas Rieux pour Mardi Cinéma L’hebdo.

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