REALITY (critique)

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Mondo-mètre :

Carte d’identité :
Nom : Reality
Parents : Matteo Garrone
Livret de famille : Aniello Arena (Luciano), Loredana Simioli (Maria), Nando Paone (Michele), Nello Iorio (Massimone), Giuseppina Cervizzi (Giusy), Claudia Gerini (la présentatrice), Raffaele Ferrante (Enzo)…
Date de naissance : 2012
Nationalité : Italie, France
Taille/Poids : 1h55 – 7 millions €

Signes particuliers (+) : Une belle fable se muant en cruelle satire douce-amère, à la fois joyeuse et drôle et tristement acide, dénonçant les ravages de l’impact de la télé dans nos sociétés. Un acteur impressionnant et le retour de la comédie dit « à l’italienne ».

Signes particuliers (-) : Un petit manque de relief.

 

TRISTESSE STORY

Résumé : Luciano, poissonnier pas très riche mais heureux, est poussé par ses enfants à s’inscrire à un show de télé réalité car il a pour lui le bagout et une personnalité rieuse et farceuse. Après un second casting à Rome, Luciano est quasiment déjà une star dans son village. Au point qu’il en devient obsédé et rumine dans l’attente des résultats pour savoir s’il est pris ou pas…

Matteo Garrone avait prévenu, après le succès de son précédent Gomorra sur la Camorra napolitaine, il changerait complètement de registre et ferait autre chose de très différent. Promesse tenu par le cinéaste transalpin qui est de retour quatre ans plus tard avec une comédie à l’italienne qui aura fait un petit détour par le Festival de Cannes, dans la compétition pour la Palme d’Or. Et même s’il échouera dans sa conquête du Graal suprême, il repartira de la Croisette avec dans sa besace, le Grand Prix du Jury.

Pas commune l’histoire de Reality qui se penche sur le phénomène de la télé-réalité à la Big Brother et plus particulièrement sur l’impact de ce genre de programme sur les masses et notamment sur une catégorie de la population précise. Pas ceux qui vivent bien, ni ceux qui vivent mal, mais ceux qui vivent tout court. Ces classes populaires qui n’ont pas grand-chose pour rêver au quotidien, qui se contente de peu, dans toute la simplicité qui les caractérise et qui forcément, sont plus éblouis que les autres par le faux strass et les fausses paillettes de ce genre de show télévisé qui met des inconnus en vedette, la grande mode actuelle. Car les participants à Il Grande Fratello (le Loft Story italien) ce sont eux, leurs voisins, leurs amis, le type qu’ils ont croisé au supermarché le weekend dernier ou la jeune femme avec qui ils ont parlé chez le coiffeur il y a deux jours. C’est le copain d’école du grand fils ou le maître-nageur de la piscine municipale. C’est l’apprenti chez le petit électricien du coin ou le fils de monsieur machin du village du quartier d’à-côté… Bref, ce sont messieurs et mesdemoiselles tout-le-monde ou plutôt messieurs et mesdemoiselles-personne. Des anonymes placés sous le feu de projecteurs par une émission de télé voyeuriste qui, en les filmant 24h/24, va en faire des stars pour toute une fange de la population qui va vivre la célébrité par procuration en devenant des « intimes » de ces « pseudo-stars fabriquées ». Mais surtout, le rêve est que n’importe qui peut y accéder. Tout est une question d’essai. Aller au casting, comme ça, histoire d’essayer. Et pourquoi pas se retrouver à Rome pour la deuxième phase du casting. Et qui sait, un coup-de-bol, une phrase bien placée, une réplique qui fait rire, une attitude, un signe particulier et le jury peut se dire « allez, lui, on le met ». Tout le monde a sa chance, tout le monde peut du jour au lendemain se retrouver « à la télé », sorte de consécration idiote et pourtant qui fascine.

C’est avec beaucoup d’ironie et d’humour noir et grinçant que Matteo Garrone s’attaque à sa thématique avec Reality qui, comme on le disait plus haut, est pas commun. Pas commun parce que le film est essentiellement porté par un homme : Aniello Arena. Un acteur épatant, enchanteur, dont la gouaille à l’italienne pleine de charme et de grandiloquence fait des merveilles dans Reality. Mais aussi un détenu depuis maintenant vingt ans. En prison pour meurtre depuis deux décennies maintenant (il appartenait à la mafia napolitaine et, en tant qu’homme de main, fut arrêté pour le meurtre de trois camorristes rivaux) Aniello Arena s’est passionné pour le théâtre et appartient même à une troupe composée de prisonniers comme lui, depuis déjà onze ans. Pas facile de tourner un long-métrage dans ses conditions. Des conditions qui n’ont pas fait reculé Garrone qui a, du coup, user de la pellicule lors des permissions de son comédien/taulard. Aniello Arena joue donc Luciano, gentil poissonnier plein de vie, italien typique, qui du jour au lendemain se retrouve à participer au casting de Il Grande Fratello pour faire plaisir à ses enfants qui voit en lui une star puisqu’il est déjà « leur star » à eux. Et c’est là que toute la critique acide du film de Garrone, qui ne sait pas s’exprimer autrement qu’en dénonçant des choses, qui ne sait pas faire des films vide de sens, commence. Le cinéaste montre comment la télévision a une emprise dangereuse pour les masses au point que même les quidams plutôt heureux dans leur petite vie, aussi simple soit-elle, peut venir gâcher, peut venir perturber ces esprits fragiles et influençable en leur vendant voire promettant un rêve qu’ils ne sont pas capables de tenir. Luciano, qui au fond n’avait jamais pensé s’inscrire, passe son audition. Mais c’est le début d’une lente déchéance mentale lorgnant vers la folie pour ce brave homme un brin naïf et simplet. Celle de vouloir y aller, de vouloir à tout prix participer au jeu. Car comment ne pas plonger dans un délicieux paquet de bonbons fourrés placé en évidence sous son nez une fois que l’on nous a laissé y goûter en nous en donnant un pour appâter ?

Matteo Garrone ressuscite un genre tombé en désuétude il y a bien longtemps : la comédie italienne traditionnelle à l’ancienne, celle des années 60, celle des Luigi Comencini, des Mario Monicelli, celle des Pietro Germi, De Sica ou Dino Risi, celle des acteurs comme Nino Manfredi, Alberto Sordi ou Vittorio Gassman. Des comédies satiriques, qui ne fonctionnent pas forcément avec profusion de gags dans l’hilarité générale, mais qui nous mettent dans une ambiance réjouissante, exaltante, pleine de bonne humeur, de vie, de sourires, dans laquelle s’invite généralement une pointe dramatique qui va être traitée avec ironie, avec un esprit critique assez grinçant mais dont la dureté tragique parvient à s’effacer derrière un comique qui fait écran. Ou illusion plutôt. Puisque Reality, comme le genre dans lequel il s’inscrit, est un digne représentant de la tragicomédie très sarcastique et finalement d’une sacrée violence. Garrone s’amuse des péripéties de son héros, en jouant sur les terres des comédies à l’ancienne, proposant une peinture amusée et satirique allant de la famille au mariage, en passant par la religion, la morale, les petites combines, la truculence à l’italienne etc. Mais derrière ce voile, le portrait d’un homme qui chute, qui sombre, qui détruit son « petit bonheur » aussi infime était-il, pour des rêves de gloire qui vont lui monter à la tête en la détruisant. Avec Reality, Matteo Garrone signe l’un de ses meilleurs films à ce jour, encore plus maîtrisé que son Gomorra, succès critique énorme mais qui souffrait pourtant de défauts. Alors que la télé-réalité fait beaucoup parler au cinéma ces temps-ci (Woody Allen avec To Rome With Love, Xavier Giannoli avec Superstar et, dans un registre plus « spectaculaire », Hunger Games) Garrone vient ajouter sa pierre à l’édifice de la critique d’un système assez malsain voire dangereux et de son impact sociétal. Il le fait avec élégance, Reality est drôle, touchant, à la fois triste et ensoleillé, naviguant entre la satire pleine d’humour et la cruauté. Un bel essai.

Bande-annonce :

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