MELANCHOLIA de Lars von Trier
Critique/Analyse – Rediffusion télé

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19771826.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxxMondo-mètre
note 9 -10
Carte d’identité :
Nom : Melancholia
Père : Lars von Trier
Date de naissance : 2011
Majorité : 10 août 2011
Type : Sortie en salles
Nationalité : Danemark
Taille : 2h10 / Poids : 7,4 M€
Genre : Drame

Livret de famille : Kirsten Dunst (Justine), Charlotte Gainsbourg (Claire), Alexander Skarsgård (Michael), Udo Kier (l’organisateur du mariage), Charlotte Rampling (Gaby), John Hurt (Dexter), Stellan Skarsgard (Jack), Kiefer Sutherland (John)…

Signes particuliers : C’est un « nouveau » Lars von Trier qui signe un chef d’oeuvre existentiel pétri dans ses propres tourments.

LA MELANCHOLIA DE L’EXISTENCE

LA CRITIQUE

Résumé : À l’occasion de leur mariage, Justine et Michael donnent une somptueuse réception dans la maison de la soeur de Justine et de son beau-frère. Pendant ce temps, la planète Melancholia se dirige vers la Terre…19749140.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx L’INTRO :

L’annonce d’un film de science-fiction apocalyptique par le maître du dogme nordique, Lars Von Trier, avait de quoi susciter l’interrogation et la curiosité. Et c’est proportionnellement à la très longue qu’attente qu’il aura fallu pour le découvrir, que l’énigmatique projet devenait au fil des mois l’objet de toutes les attentions. Quelques photos diffusées sur internet, un pitch mystérieux, un casting hétéroclite, Melancholia intriguait d’autant qu’il ne se dévoilait guère. A quoi allait ressembler l’œuvre d’un cinéaste peu habitué à un tel genre ? Une chose était sûre, avec Lars Von Trier, on serait loin, très loin, d’un blockbuster à la Michael Bay ou à la Roland Emmerich, avec des effets spéciaux et des destructions massives partout.19749139.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx

L’AVIS :

Et c’est fort logiquement que le cinéaste livre une œuvre profondément existentielle, philosophique, intimiste. Après le choc Antichrist d’un Von Trier alors à l’apogée de sa dépression et de ses tourments personnels, voici venu le temps de la catharsis cinématographique. Melancholia s’inscrit dans la lignée de la filmographique du récemment banni cannois et plus particulièrement comme une œuvre complémentaire à sa précédente réalisation. Pendant, et en même temps en opposition totale, Melancholia apparaît comme un diptyque avec Antichrist où le cinéaste poursuit sa trajectoire cinématographique, sorte de psychanalyse filmée. Lars Von Trier a changé de phase. L’heure n’est plus à la dépression mais à la post-dépression et ce qu’il en résulte, ce qu’il en reste, ce qu’il en retire. Il n’a pas besoin de s’allonger sur un divan pour exprimer son mal-être. En tant que cinéaste, il le fait à sa manière et son mode d’expression, c’est le cinéma. C’est en images, comme s’il faisait des films avant tout pour lui-même, qu’il exprime, qu’il sort tout ce qu’il a en son fort intérieur. Ce qu’il a, c’est comme une sorte d’acceptation d’un tas de choses qu’il va livrer au public dans une sorte de réflexion sur la condition humaine, sa vacuité, son non-sens. Ainsi, le personnage principal, Justine, interprétée de façon prodigieuse par une Kirsten Dunst qui comprend grandement le cinéaste pour avoir traversé des choses identiques dans sa vie privée, est une allégorie, une métaphore de Lars Von Trier lui-même. Justine est Lars Von Trier, Lars Von Trier est Justine. Un personnage qui traverse sa vie, un personnage mélancolique, qui essaie de composer avec une existence dans laquelle il ne se retrouve pas. Exalt-melancholiaUne vie qui semble futile, sans intérêt, sans aucun sens où il faut composer avec tout un tas d’obligations familiales, professionnelles, sentimentales, amicales. Une vie qui semble comme trop étriquée pour une Justine qui se sent étouffée, prise au piège d’un jeu, d’un rôle, d’une interprétation, devant paraître, essayer d’être conforme à une norme qui n’a pas sens à ses yeux. Mais Justine se fait souffrance, se force, essaie… Jusqu’au grain de sel, celui qui va gripper la mécanique huilée. Le grain de sel en question, c’est son mariage, qui commence mal par une situation cacophonique avec une limousine trop grande pour le petit chemin menant au lieu de la réception. Un premier accroc qui va engendrer un retard, un retard qui va engendrer un déraillement d’une journée qui n’avait pas besoin de ça. A partir de là, toute la vie illusoire et faussée de Justine se délite jusqu’à l’effondrement, tant de la situation que de sa vie en général. Jusqu’à l’acceptation. L’acceptation de sa condition. Après un épisode dépressif fort, Justine va se relever en voyant le monde sous un regard différent, apaisée. Elle est consciente, peut-être pour la première de son existence, de la futilité des choses. Et c’est via le prisme de ce nouveau regard que Justine va appréhender cette fin du monde. A l’opposé, sa sœur, est fragile, terrorisée par cette situation d’apocalypse possible. Trop de choses en jeu, trop de choses à perdre. Claire n’accepte pas car Claire n’a pas la lucidité, le recul nécessaire pour appréhender les choses sereinement. Claire est coincée par la vie, ses conventions, Claire est humaine et surtout Claire est normale.19807743.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx

Lars Von Trier montre à quel point le dépassement de son ancien stade dépressif lui aura permis de voir le monde sous un nouvel angle. Le cinéaste se montre serein, apaisé, bien que l’ensemble sonne comme profondément pessimiste. Car c’est cela le nouveau Lars Von Trier. Un être résigné sur sa condition, sur sa vie, sur LA vie en général. Un être qui compose depuis tant d’années, au point d’en avoir été profondément affecté. Le cinéaste a beaucoup de choses en lui, beaucoup de mélancolie et de noirceur. Mais c’est surtout un cinéaste qui a toujours dû composer, à commencer avec une sorte d’intelligentsia qui lui fait des courbettes depuis des lustres, devant une coupe de champagne à base de « votre travail est tellement formidable » sans qu’ils n’en comprennent ne serait-ce qu’un infime pourcentage. Un cinéaste qui compose face à des gens qu’il doit très certainement mépriser au fond de lui mais qui joue le jeu, qui fait tout pour faire bonne figure, pour paraître devant des gens qui ne le comprennent pas et qu’il ne comprend pas. Car c’est très certainement le point central chez Lars Von Trier : être un cinéaste incompris d’une majorité qui pourtant fait mine de… Mais comme sa Justine, si cet état de fait l’a profondément marqué voire accablé durant de trop longues années, il en est sorti. Aujourd’hui, c’est quelqu’un qui veut vivre sa vie en dehors des conventions, en dehors de ce monde du paraître. Et pour preuve, son prochain projet sera un film porno (le futur Nymphomaniac), ses déclarations cannoises ont choqué et provoqué un tollé… Capture d’écran 2014-11-16 à 23.09.11Mais il semble s’en foutre aujourd’hui. Lars Von Trier est comme libéré d’un monde trop étroit pour lui, un monde dans lequel il veut prendre son envol au-delà des normes conventionnelles. En cela, Melancholia est comme le récit de la catharsis « Von Trierienne ». Le récit d’un parcours transformateur. La noirceur, le mal-être de Antichrist ne sont plus. Désormais, reste un sentiment de mélancolie profond face à un monde qu’il regarde avec un regard triste car un monde qui n’a aucune logique pour lui, un monde futile où rien n’a de sens, rien n’a vraiment d’importance. Lars Von Trier explique qu’il a désormais conscience de tout cela, qu’il l’accepte. La dépression amènerait-elle à la conscience ultime ? Peut-être… Peut-être que toucher le fond permet d’obtenir un regard plus insouciant sur les choses, un regard plus lucide, plus posé, un regard avec davantage de recul pour voir vraiment les choses telles qu’elles sont réellement. Autour de Justine, comme autour de Lars Von Trier, se muent des personnes diverses. Sa sœur, Claire (Charlotte Gainsbourg) est la métaphore du commun des mortels, des gens normaux qui font avec, qui vivent la vie avec toutes les conditions qu’elle implique. Claire est juste une personne normale qui n’a pas forcément conscience de toute la plénitude des choses, qui occulte un peu la vie au sens philosophique et métaphysique des choses. Lars Von Trier ne méprise pas son personnage, tout comme Justine ne méprise pas sa sœur. Ce mépris, le personnage, comme par extension le cinéaste, il le garde pour toutes les personnes qui participent aux fondements de ce mode de vie / de vivre. Toutes ces personnes qui truquent la vie, qui évoluent avec des masques, toutes ses personnes qui n’ont pas l’innocence ou juste l’absence de conscience comme Claire, mais qui obligent les autres à jouer un rôle en étant actifs dans le système du paraître. Des personnes qui, à l’inverse de Claire, n’amènent aucune pitié mais seulement un profond dégoût.melancholia_Lars_von_trier_planete_geante

Avec Melancholia, Lars Von Trier livre un film plus apaisé, moins torturé et en même temps plus pessimiste et triste. La mélancolie apparaît comme un sentiment d’apaisement par rapport à la torture de la dépression. Mais c’est un sentiment qui recèle en lui une clairvoyance sur les choses qui peut-être lourde à porter. Cette lucidité permet d’entrevoir tout le désenchantement du monde. Et Justine, de part cette lucidité, accepte les choses, accepte son état, sa condition, mais décide de ne plus régir sa vie selon elles, préférant rester dans son monde et contempler l’univers évoluer sans elle. Un monde désenchanté qui du coup, court à sa perte. Une perte qui va alors trouver sa personnification dans cette planète fonçant sur la terre. Et sur cette toile de fond apocalyptique, les caractères se révèlent. Justine et sa sérénité, sa sœur Claire et sa panique, son impuissance, ses peurs ou encore John (K. Sutherland), le mari de Claire qui se trahit au moment venu, révélant ce qu’il est au fond de lui. Et cette planète destructrice qui vient faire écho à la mélancolie de Justine, comme une personnification de son envie d’en finir avec un monde qui ne l’intéresse pas ou plus. La lucidité de celle-ci lui permet cette résignation, comme si l’état de dépression amenait cet état de conscience ultime sur le monde qui nous entoure. Un point de vue bien sombre (cynique diront certains) mais qui reflète ce par quoi est passé le cinéaste et ce qu’il est aujourd’hui.19807738.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx

Il n’est donc pas étonnant de voir les multiples références desquelles Lars Von Trier se réclame pour son travail sur son nouveau chef d’œuvre, peut-être son film le plus sincère et le plus honnête à ce jour bien qu’il avoue ne pas l’aimer complètement. On retrouve des inspirations de Tarkovski, de Sartre, de Munch notamment dans un prologue étonnant techniquement bien que partiellement inspiré de son prologue de Antichrist. Un prologue qui met dans l’ambiance triste et mélancolique du film par des ralentis sublimes sur une musique de Wagner. Par cette scène, Lars Von Trier se montre un nouvel homme. Malgré la tristesse des choses, il en émane comme une sorte de lumière, de luminosité des images qui soutient comme un point de vue, un regard éclairé sur les choses.19749141.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx

Melancholia est un film pessimiste sur le désespoir mais paradoxalement emprunt d’une profonde clarté. Un film qui ne peut pas laisser indifférent. On est toujours dans le cinéma très exigeant proposé par Lars Von Trier depuis Antichirst, un film qui demande beaucoup d’efforts de la part du spectateur. Mais c’est aussi un film d’une profondeur sublime dès lors que l’on prend conscience du message. Certes, un message triste, dur, peut-être extrême, et bien sûr mélancolique. Mais c’est un film entièrement dans le ressenti. Lars Von Trier exprime ce qu’il a en lui, exprime ce qu’il pense au plus profond de lui-même. Il ne cherche pas à asséner des vérités, il se contente de faire un cinéma pour lui. Libre aux gens d’entrer ou pas, de s’intéresser ou non à sa pensée, à lui. Mais le plus important est très certainement d’essayer d’en percevoir toute la substance mirifique et de tenter de décrypter le message. Aimer, c’est une chose, comprendre, c’en est une autre. Et c’est probablement le point névralgique du film et du nouveau Lars Von Trier. En l’état, en tout cas, on a face à soi un chef d’œuvre complexe qui trouve grâce par la réunion de talents faits pour se rencontrer. Pénélope Cruz devait interpréter le rôle de Justine en lieu et place de Kirsten Dunst. Nul ne peut dire quel aurait été le résultat. Si l’idée peut paraître saugrenue, nul doute que Lars von Trier savait où il allait avec la comédienne espagnole. Il avouera même qu’elle était involontairement à la base de son idée et de ce projet, suite à une rencontre qui semblait aussi curieuse qu’étrange. Mais désormais, c’est Kirsten Dunst qui est transfigurée à l’écran. Et le résultat est parfait. Kiefer Sutherland tout en retenue, Charlotte Gainsbourg toujours aussi fascinante dans le cinéma torturé du maître danois, Udo Kier, Charlotte Rampling, John Hurt, Stellan Skarsgard… Une brochette de comédiens magnifiques, sous la houlette d’un cinéaste comme retrouvé et qui risque de proposer un cinéma encore plus passionnant dans les années à venir.

BANDE-ANNONCE :

Par Nicolas Rieux

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