MADE IN BRITAIN de Alan Clarke
– critique – DVD – (drame)

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note 7.5
Carte d’identité :
Nom : Made in Britain
Père : Alan Clarke
Livret de famille : Tim Roth (Trevor), Bill Stewart (Peter), Terry Richards (Errol), Eric Richard (Harry), Christopher Fulford (Anson)…
Date de naissance : 1982
Majorité au : 4 octobre 2011 (en DVD)
Nationalité : Angleterre
Taille : 1h12
Poids : 1.000 £

Signes particuliers (+) : Le portrait terrible d’un jeune skinhead au passé mouvementé et à l’avenir d’avance condamné. Avec Made in Britain et son sociopathe Trevor (un énorme Tim Roth dans son 1er rôle), Clarke lance un douloureux pavé dans la marre de l’Angleterre des années Thatcher en mettant en lumière une jeunesse paumée, incontrôlée et incontrôlable qui rejette un système qu’elle exècre.

Signes particuliers (-) : Très court et sans budget, le film n’a pas le temps de faire plus et de développer au mieux son sujet.

 

UN TERRIBLE UPPERCULTE

Résumé : Trevor est un jeune skinhead affublé d’une croix gammée tatouée entre les deux yeux. Encore mineur, sa dernière chance après une nouvelle comparution au tribunal pour violences, passe par un foyer spécialisé dans la réinsertion. Mais Trevor a t-il envie d’être réinséré ? Sa liberté est sa priorité et prévaut sur les règles de la société…

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L’INTRO :

Téléfilm britannique méconnu réalisé en 1982 par l’essentiellement téléaste Alan Clarke, Made in Britain est une œuvre culte malgré son statut, qui a connu les honneurs d’une réédition inspirée en DVD en France il y a deux ans. A l’image de son auteur, ce brûlot coup de poing a beau être une fiction télévisée, il n’en demeure pas moins un étonnant témoignage très cinématographique sur une catégorie de marginaux dans l’Angleterre de son époque. De même, Alan Clarke aura beau avoir eu une carrière quasiment entièrement vouée au petit écran, il a toujours bénéficié d’une aura particulière auprès de ses pairs et des passionnés qui l’ont toujours considéré comme un authentique « cinéaste de télévision » malgré la contraction de l’expression.

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L’AVIS :

Made in Britain est peut-être son œuvre la plus célèbre, la plus puissante aussi. Un téléfilm doublé d’un uppercut retentissant qui aura également permis de révéler au public un tout jeune acteur pétri de talent d’à peine 20 ans et qui signait là sa première apparition à l’écran : un certain Tim Roth. Croix gammée tatouée entre les deux yeux, crâne rasé, expression de visage hallucinée et look de marginal en décalage, le néo-comédien incarnait Trevor, un jeune skinhead de 16 ans en rupture avec la société, symbole même d’une jeunesse paumée à la dérive, englué dans la spirale de la violence, de la haine du système et la non-insertion sociale. Les thématiques même défendues par Alan Clarke dans son cinéma caractérisé par la radicalité du discours social  et de tendres personnages de « merdeux » comme il les appelait affectueusement, ces adolescents non-aidés mais qui dans le même refusaient toute aide venant d’une société qu’il exécraient copieusement.

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Malgré sa très courte durée pas loin du moyen-métrage (1h12) et l’absence de construction réellement cinématographique (le film va à l’essentiel et résume son idée en un minimum de temps nécessaire), Made in Britain est un passionnant témoignage qui conserve encore aujourd’hui, une contemporanéité terrifiante en ce qu’il s’immerge avec un abandon total dans sa représentation sans concession ni détour, de l’état d’une jeunesse délinquante sans issue, marginale et marginalisée, face à laquelle les institutions spécialisée sont démunies et à court de réponse à leurs problèmes. L’exclusion de cette jeunesse délinquante qui a brisé tout lien avec la société et l’impuissance des structures à leur venir en aide constituent le centre de gravité de ce parcours sur une poignée de jour, abordé avec la concision, l’épuration et la douleur réaliste d’un documentaire. Par un exemple intimiste, Alan Clarke soulève des interrogations généralistes et exemplaires. Les quelques jours en compagnie de ce Trevor sont l’occasion pour le réalisateur d’illustrer un phénomène de société encore sans réponse concrète ou idéale. Trevor est une sorte d’anarchiste à la limite du sociopathe. Un phobique des règles, du carcan, du contrôle, l’emblème même d’une jeunesse justement incontrôlable, enfermé dans un cercle fataliste sans fin aussi sombre dans ses prémices et que dans l’issue qui se dessine pour lui. Made in Britain prend à bras le corps la jeunesse « fangeuse » et autodestructrice de l’Angleterre des années Thatcher et fonctionne comme une catharsis ahurissante soulignant les grains de sable qui grippe sa mécanique mal-huilée.

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Difficile de ne pas évoquer la prestation de Tim Roth qui aimante clairement l’entièreté du film sur ses épaules. Alan Clarke n’aurait pu réaliser son immersion poignante et terrifiante sans un jeune prodige devant la caméra. De même, Tim Roth n’aurait pu trouver un tel rôle fort pour débuter une carrière sans la paternité de métier d’un auteur aussi impliqué et passionné par son sujet difficile. Leur association va donner lieu à une fulgurance tétanisante et inoubliable, une œuvre impressionnante de justesse et d’intelligence, illuminée par une composition d’acteur touchant au génie du jeu de comédien. On pense à une décalcomanie d’un Orange Mécanique en plus âpre et social, à une prise en main du cinéma d’un Ken Loach en plus dur, plus cruel, plus radical et jusqu’au-boutiste. Made in Britain est une sorte de La Haine avant l’heure, Kassovitz ayant certainement vu et revu cette pépite anglaise méconnue avant de signer son film culte.

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Électrochoc violent et extrême, Made in Britain est un déversement de furie, d’injures et de violence mettant en lumière une société désenchantée produisant des « rebus » qu’elle ne sait comment gérer. Plus qu’une fiction, ce téléfilm d’Alan Clarke est une terrible virée documentaire et documentée sans illusion, sans optimisme. Une sacrée volée de bois vert adressée à la société plus qu’aux institutions, car sans moralisme ni volonté de jugement. Clarke ne s’impose pas comme le solutionneur aux maux de son époque mais comme un témoin usant de son talent pour révéler des dysfonctionnements en laissant une question en suspens : que faire face à cela ? Que faire face à cette situation bloquée ? Son fabuleux Trevor n’a que la violence, le rejet et la destruction comme arme d’expression à son mal-être. Il a un problème avec la société et la société a un problème avec lui. A partir de là, cas désespéré à bannir ou adolescent encore sauvable avec d’autres solutions encore non-trouvées ? Sa voix rageuse et sa psychologie torturée seront le reflet de cet épineux problème plus que jamais encore d’actualité trente ans plus tard. C’est peut-être ce qui fait le plus froid dans le dos aujourd’hui avec le recul. De voir comment rien n’a évolué sur ce terrain là.

Bande-annonce :

Par Nicolas Rieux

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