LA RUMEUR de William Wyler – critique (drame)

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note 7.5
Carte d’identité :
Nom : The Children’s Hour
Père : William Wyler
Livret de famille : Audrey Hepburn (Karen), Shirley MacLaine (Martha), Miriam Hopkins (Lily), James Garner (Joe), Fay Bainter (Mme Tilford), Karen Balkin (Mary), Veronica Cartwright (Rosalie)…
Date de naissance : 1961
Majorité au : 25/04/1962 (en salles)
Nationalité : États-Unis
Taille : 1h49
Poids : 3,6 millions $

Signes particuliers (+) : Un drame psychologique et sociologique démystifiant la belle Amérique pour révéler un visage plus sombre, intolérant, médisant, acerbe, mesquin, violent, injuste. La Rumeur pointe du doigt comment un bruit de couloir, un mensonge, va littéralement faire imploser un bonheur éphémère, plongeant ses victimes dans une spirale descendante infernale et injsute. La prestation de son sublime duo d’actrices ne fait qu’accroître la beauté de cette tragédie au féminin.

Signes particuliers (-) : L’impact du film est un peu gâché par le repli de dernière minute d’un Wyler effrayé par l’audace de son projet.

 

ET COURT LA RUMEUR, COURT…

Résumé : Karen Wright et Martha Dobie, deux amies d’enfance, ont ouvert un pensionnat qui commence tout juste à prospérer. Parmi les enfants dont elles sont la charge, se trouvent des chérubins adorables et Mary Tilford, peste entre les pestes, gamine machiavélique, menteuse et manipulatrice. Lorsque vexée de s’être fait gronder Mary décide de se venger, la machine lancée est inarrêtable. L’enfant a colporté la rumeur selon laquelle les deux institutrices auraient des relations contre-nature…

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L’INTRO :

Le nom de William Wyler a tout l’air de sonner comme l’un des symboles de ce vieil Hollywood d’antan, celui de la génération rétro des Hathaway, Sturges, Ford, Stevens, Vidor, Capra et autres. Un nom derrière des lointaines œuvres cultes d’un septième art rétro à la facture et aux thématiques très classiques. Et pourtant… Oui, Wyler fait partie de cette génération passée, oui, il est derrière d’innombrables chefs d’œuvre de l’histoire du cinéma, oui, il appartient à un époque très éloignée du cinéma « moderne » tel qu’on le connaît aujourd’hui, oui, il entre dans ce vieil Hollywood d’avant la rupture des années 70… Mais quelle modernité dans son art, sa filmographie parle pour lui. Wyler, son style, sa réalisation, ses sujets et thématiques défient toute considération rétrograde. Pionnier en avance sur son temps, il est certes derrière de grands films classiques spectacles comme Ben-Hur mais son travail fut régulièrement marqué par des œuvres qu’André Bazin qualifiait judicieusement de « sociologiquement acerbes ». Des films en marge des conventions morales, plongeant dans des sujets difficiles et torturés sortant des sentiers balisés par le grand cinéma traditionnel de l’époque. Comme une sorte d’enfant trublion au service d’une industrie. Avec Vacances Romaines, il introduisait une défaillance dans le beau film de prince et de princesse, bien plus tard avec L’Obsédé, il pénétrait dans les méandres d’un esprit maniaque perturbé. Avec Les Plus Belles Années de Notre Vie, il glissait quelques tirades pacifistes et antinucléaires au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale alors que les Etats-Unis venaient d’utiliser la bombe alors qu’en 1952 avec Un Amour Désespéré, il déconstruisait les valeurs familiales et amoureuses avec l’histoire d’un chef de famille respectable abandonnant tout pour vivre un amour, à l’image du titre, désespéré. Oui, Wyler était un cinéaste unique et trop mésestimé par rapport à au statut de certains de ses confrères de l’époque, et ce malgré aujourd’hui un héritage conséquent l’assimilant aux immenses auteurs de l’âge d’or hollywoodien.

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En 1961, il ne lui restait plus que quatre films à tourner dont ce La Rumeur, chef d’œuvre lui aussi trop peu considéré et méconnu. Le cinéaste s’attaque à un sujet fort et singulier eu égard à la morale de l’époque. L’histoire était tirée d’une pièce de théâtre de 1934 (The Children’s Hour) signée Lilian Hellman, adaptée au cinéma par le scénariste hitchcockien John Michael Hayes (Fenêtre sur Cour, La Main au Collet, Mais qui a tué Harry ?…). On notera également qu’il s’agit d’un remake d’un film déjà tourné par Wyler en 1936, Ils étaient trois, sauf que cette fois-ci, le réalisateur traitera un petit peu plus fidèlement l’histoire, coincé à l’époque par le Code Hays. Car le thème de La Rumeur avait de quoi faire grincer des dents en son temps puisqu’il s’agit ni plus ni moins d’une affaire de lesbianisme… Plus précisément, ou comment la rumeur répandue d’un soi-disant amour « contre-nature » entre deux amies dirigeant un pensionnat va dévaster le bonheur et la vie d’une poignée de personnes. Le sujet était sensible et audacieux et Wyler apportera tout son sens dramatique pour venir la porter à l’écran. Outre son histoire atypique, le choix du casting va d’autant plus étonner puisque Wyler fera dans le contre-emploi en allant chercher deux comédiennes davantage reconnues pour leurs talents comiques et leur jovialité que pour leurs aptitudes dramatiques. La pimpante et libérée Audrey Hepburn sortait tout juste glorifiée de Diamants sur Canapé alors que Shirley MacLaine venait d’être saluée pour sa prestation dans La Garçonnière de Wilder. On aurait pu imaginer une tout autre distribution pour ce drame douloureux mais pas Wyler, confiant dans son duo délicieux et retrouvant Hepburn justement des années après Vacances Romaines. James Garner et Miriam Hopkins complètent cette distribution quatre étoiles.

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L’AVIS :

La Rumeur fait partie de ces films dramatiquement marquants (un peu comme Le Jour du Vin et des Roses de Blake Edwards, chef d’œuvre sur l’alcoolisme) tant bien pour leurs sujets que pour le traitement qui lui est accordé. Si aujourd’hui certains le considèrent comme daté et un peu trop démonstratif, il est pourtant une œuvre superbe brillant de mille feux dans la galaxie des classiques du cinéma. William Wyler nous entraîne dans la déchéance de ces deux pauvres femmes que la simple rumeur va accuser et détruire. La mécanique est la même que le récent La Chasse de Vinterberg qui lui doit beaucoup. Le cinéaste s’attache à pointer du doigt comment un simple mensonge d’enfant jaloux et colérique va déclencher une tornade de conséquences ravageuses et irréversibles. Là où le film prend toute sa dimension exceptionnelle, c’est dans la façon dont il joue l’ambivalence permanente dans les relations qu’entretiennent ces deux amies d’enfance. Deux héroïnes proches et une relation ambiguë, troublante, au centre de tout ce drame parlant en réalité d’apparence. Car tout est question d’apparence. Apparence comme celle angélique de cette gamine tête à claque foncièrement méchante et vicieuse (et hop, une nouvelle pique adressée par l’auteur qui démystifie l’idéal de l’enfance innocente). Apparence également comme les sous-entendus que laissent planer les relations entre les personnages, la proximité étrange entre les deux héroïnes, le rôle de cet homme amoureux malaisé dans ce triangle…

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Peu importe l’issue, peu importe les chemins empruntés, avec La Rumeur, William Wyler saisit à vif une Amérique médisante, engoncée dans sa bonne morale puritaine, intolérante, bas du front, causant les dégâts et posant les questions après. Drame sulfureux et psychologique, il est vrai que La Rumeur est parfois un peu trop démonstratif, autant qu’il esquive les choix les plus audacieux qui auraient pu être fait, comme tiraillé entre la volonté de s’inscrire férocement en marge de la morale et celle de ne pas aller trop loin. A ce sujet, un point historique et extra-diégétique en atténue un peu l’impact, difficilement dissociable et « occultable » une fois que l’on est au courant. Shirley MacLaine révèle dans ses mémoires que Wyler a fait marche arrière devant la force du brûlot qu’il venait de réaliser. Il coupa de nombreuses scènes, les plus troublantes du métrage, celles pointant du doigt la relation sur-ambiguë entre ces deux femmes, le lissant un peu pour esquiver la peinture sensible d’un amour au féminin.

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Libéré du poids de la censure qui avait gâché le potentiel de l’histoire de Lilian Hellman en 1936, Wyler retravaille son sujet et en donne une vision plus intéressante, plus poussée et aboutie. Il offre à ses deux exceptionnelles comédiennes, des rôles de choix qu’elles endossent avec tout leur talent. Le merveilleux tandem Hepburn-MacLaine magnifie l’aura du film et même si l’ensemble aurait pu être encore plus audacieux avec davantage d’acharnement opiniâtre en dépit des conventions et de la morale ambiante, La Rumeur reste une œuvre sensationnelle et étincelante. Un somptueux drame d’une violence sourde résonnante à défaut d’être inouïe, narrant une descente sociale et psychologique infernale traité avec un élégant classicisme. A certains égards imparfait, mais quand même fort et magistral.

Bande-annonce :

Par Nicolas Rieux

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