A.C.A.B : ALL COPS ARE BASTARDS (critique)

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Mondo-mètre :

Carte d’identité :
Nom : A.C.A.B : All Cops are Bastards
Parents : Stefano Sollima
Livret de famille : Pierfrancesco Favino (Cobra), Filippo Nigro (Negro), Marco Giallini (Mazinga), Andrea Sartoretti (Carletto), Domenico Diele (Adriano), Roberta Spagnuolo (Maria), Eugenio Mastrandrea (Giancarlo)…
Date de naissance : 2011
Nationalité : Angleterre
Taille/Poids : 1h52 – 5 millions €

Signes particuliers (+) : Une plongée âpre, brutale et sans concession morale ou visuelle sur un milieu difficile et violent. Une réflexion intéressante sur son pays, son époque et son contexte.

Signes particuliers (-) : L’absence d’un parti pris glissé en filigrane laisse le champ libre à toutes interprétations quant au message du film.

 

RIEN NE VAUT UN POULET FUMIER…

Résumé : Le quotidien de quelques flics de la brigade anti-émeute italienne confrontée à la violence, à la haine et à la révolte bouillante…
All Cops are Bastards
, autrement surnommé A.C.A.B. (acronyme célèbre outre-manche) est la première incursion dans le long-métrage de cinéma du fils du légendaire réalisateur italien Sergio Sollima. Stefano de son prénom, qui a officié sur la série Romanzo Criminale, prolongement télévisé du film éponyme, ne choisit pas la facilité pour lancer sa carrière sur grand écran et prend pour sujet la police anti-émeute italienne, sorte d’équivalent à nos CRS français, aussi copieusement détestée que nécessaire au gouvernement transalpin, notamment lorsqu’il s’agit de contenir les supporters déchaînés des équipes de football du Calcio dans des derby souvent houleux voire violents aux débordements fréquents intra comme extra-enceinte sportive. Sollima s’attendait à de vives réactions en s’attaquant frontalement à une institution aussi délicate à aborder au cinéma. Il ne soupçonnait en revanche pas la multiplicité des sources d’attaques que son premier film allait provoquer, lui qui avoue ne pas du tout s’être lancer dans cet exercice, motivé par un quelconque désir de provocation. Les partis de gauche lui sont tombés dessus, les sensibilités de droite ou d’extrême-droite aussi et de même pour la profession concernée, tous pour des raisons différentes et similaires à la fois ayant un rapport avec les intentions et le traitement de son œuvre et de son sujet.

A.C.A.B. est une plongée en apnée, à la fois irrespirable et tendue, dans un milieu très particulier où règne, comme une chape de plomb, un esprit fraternel presque imposé ou du moins vécu et considéré comme une règle d’or primordiale. Les policiers anti-émeute ne seront pas des collègues au sens pur du terme mais des frères, unis comme par le sang et par des idéaux communs, la défense ultra-nationaliste de la Nation italienne en danger, mise en péril de toutes parts. Le cinéaste ne prend du coup aucun détour, ne cherche pas la facilité ou des chemins tortueux noyant le poisson, il prend son sujet à bras le corps dans un film qui, à la frontière entre le drame humain intimiste et généralisant et le film d’action dur et sans concession, dépeint âprement une réalité douloureuse, tragique et glaçante.

Pour se faire, Sollima opte pour une multiplicité des points de vue, ceux de quatre membres de l’escouade anti-émeute romaine auxquels il ajoute quelques autres angles de vue extérieurs plus discrets. Parmi les principaux, il y a celui de Cobra, policier expérimenté solitaire qui ne vit que par et pour ses frères de fonction, les valeurs de sa section et qui va prendre des allures de père pour une jeune recrue paumée dans l’enfer chaotique dans lequel il débarque. Adriano est ce bleu qui, par besoin d’argent, incorpore cette unité qu’il imagine honnête, au-dessus de tout soupçon. Negro en est un membre un peu fêlé, vivant très mal son divorce d’avec sa femme et la bataille autour des droits de visite pour sa petite fille. Mazinga est lui le commandant, vieux de la vieille expérimenté mais blessé lors d’une intervention remettant en cause la poursuite de sa carrière et qui vit difficilement, professionnellement, sa nouvelle incapacité motrice et, personnellement, le chemin emprunté depuis peu par son fils avec qui il a des difficultés de communication et qui commence à fricoter avec des mouvements skinheads. Enfin, il y a Carletto, fou furieux viré de l’unité pour ses excès et débordements violents.
Sollima impressionne de maîtrise pour un premier film remarquablement construit et écrit en plus d’être d’une virtuosité visuelle bluffante. Le cinéaste s’immerge totalement dans son sujet et sans jugement, neutre et avec la plus grande impartialité possible, il essaie de rendre le quotidien délicat de ces hommes sans cesse livrés à eux-mêmes, abandonnés par la hiérarchie qui les emploie mais appelés à la rescousse dès qu’il s’agit de monter en première ligne d’une violence gangrenant le pays. La violence, qui est le thème central du film, est représentée sans cesse dans A.C.A.B. aussi bien morale que physique. Le film tend à montrer comment nos sociétés actuelles sont au bord du chaos, dominées par la haine, la colère, le fascisme ordinaire et la violence radicale et irréfléchie. Une violence qui appelle la violence autant que la haine appelle la haine, le tout attisé par ce fascisme né de la peur de l’autre et des raccourcis de pensée déniant le discernement réfléchi le plus élémentaire.

On a beaucoup reproché à Sollima le discours tenu par son long-métrage, jugé pro-fascisme par l’extrême-gauche autant qu’il n’était qualifié ironiquement de charge pro-communiste par la droite. La police y voyait une charge à leur encontre alors que la presse y voyait le contraire. Cet imbroglio est peut-être bien le meilleur reflet des réelles intentions d’un metteur en scène qui ne souhaitait justement prendre aucun parti mais seulement décrire avec justesse un sujet. Il est vrai que la multiplicité des points de vue, l’éclatement narratif ne suivant aucune trajectoire précise mais plusieurs, noie un peu le discours global et donne une difficulté retors à interpréter la finalité de l’œuvre. Car ses personnages, Sollima ne les présente ni en bien, ni en mal. Il laisse le choix de juger de leurs actions. Parfois détestables, ils en deviennent touchants la minute d’après et inversement selon les protagonistes (voir le chemin pris par la nouvelle recrue dont on ne sait pas vraiment comment interpréter les actions entre positif et négatif), parfois cons, rigides, bornés et racistes, ils sont intelligents et lucides la minute qui suit. On ne sait pas quoi penser avec A.C.A.B. et c’est peut-être ça qui y est déstabilisant. Pourtant, avec un minimum de recul, il en ressort un constat qui s’impose comme le seul et unique message valable : nos sociétés actuelles sont au bord du gouffre, les réactions violentes que cette situation engendre ne fait qu’empirer les choses amenant à une montée croissante de la haine, de la violence, du fascisme, de la stupidité ignorante. Il n’est pas question ici de qui a tort ou de qui a raison mais de montrer comment l’escalade née de la riposte mutuelle permanente aux attaques d’humains vivants aujourd’hui regroupés en micro-clans ne supportant plus les autres avec qui ils cohabitent, mènent fatalement au délitement des fondements de la civilisation à commencer par la vie communautaire. Protectionnisme, peur de l’autre, autarcie, sectarisme, nationalisme accru, virulence des échanges, autant de thématiques qui conduisent aux drames évoqués dans cette fiction bouleversante de réalisme et de lucidité sur le monde actuel.

Sur une bande-son qui dépote (Sollima n’étant pas responsable de la sur-utilisation outrancière des certains standards excellents mais trop repris au cinéma, même s’il y participe pour le coup) et avec la maestria dont fait preuve le cinéma italien récent dans l’art des fresques au souffle emphatique, A.C.A.B. frappe fort. Avec un casting impressionnant de justesse et d’immersion et un metteur en scène qui montre des aptitudes virtuose dans le cinéma de genre dans lequel son film s’inscrit partiellement, empruntant ses codes tout en faisant dans le regard social, All Cops are Bastards (le raccourci anglo-saxon emprunté étant devenu depuis un célèbre slogan skinhead en Italie) fait froid dans le dos par sa vision pessimiste d’un monde sombre, voué à l’échec et à l’écroulement. Dérangeant, cet uppercut transalpin nerveux a du coffre, des « cojones » pour nous impliquer au plus près de milieux extrêmes et dangereux (flics comme groupuscules) en alliant la réflexion intelligente sur les dérives du fascisme et le film d’action qui déménage. En parlant de l’Italie, Sollima donne un coup de matraque universel trop généralement incompris. Il ne cherche pourtant qu’à nous confronter avec une réalité, à éveiller nos consciences endormies et non pas à prôner des valeurs quelles qu’elles soient. Son brûlot politiquement incorrect souffre seulement de l’absence d’une direction de pensée imposée ou glissée par son auteur, qui peut laisser les plus naïfs libres de toute interprétation. Mais en même temps, depuis quand est-ce un défaut de ne pas se montrer dogmatique et de laisser le spectateur libre de sa réflexion ? Sollima refuse le fascisme filmique nous prenant en otage. Ça nous change.

Bande-annonce :

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