« LA VOIE DE L’ENNEMI » : RENCONTRE AVEC RACHID BOUCHAREB

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On a eu la chance de rencontrer le cinéaste Rachid Bouchareb qui s’est entretenu avec nous à la suite de la projection de son prochain film La Voie de l’Ennemi (notre critique ici). Un véritable échange entre un cinéphile passionné et son auditoire où chacun avait à coeur d’apprendre de l’autre…Capture d’écran 2014-05-03 à 18.59.55 Le personnage est musulman, il y a un rapport à l’Islam. Est-ce que c’était une façon de creuser ce rapport à l’Islam aux États-Unis ?

Rachid Bouchareb : En faisant un travail de recherche dans la communauté afro-américaine, dans les prisons aux États-Unis, on constate que pour beaucoup de prisonniers de la communauté afro-américaine, la question de la religion et de la conversion devient très importante. Et comme l’Islam est la religion que je connais le mieux… Mais sinon, pas plus que ça. Cette idée de conversion etc.. a été pour le personnage comme une médication et c’était ça surtout que je voulais montrer. Je voulais raconter l’itinéraire de ce personnage avec la colère qu’il a en lui et qu’il contient.

 

Physiquement, Forest Whitaker a changé pour le film, non ?

Rachid Bouchareb : Il a maigri pour le film. Il a changé de physique avant le tournage.

 

Ce qui est drôle, c’est que souvent les personnes perdent quelque chose quand elle maigrisse beaucoup et Forest Whitaker avait cette espèce de grâce déjà avant (comme dans Ghost Dog) mais là, on voit qu’il a maigri sans perdre en intensité, comme s’il s’était concentré…

Rachid Bouchareb : Oui, c’est un acteur qui grandi tout le temps dans son travail. Et puis il cherche toujours à réfléchir en permanence, à enquêter de son côté, à rencontrer des gens. Il a rencontré des Imams, des prisonniers, pendant des semaines. Comme Harvey Keitel d’ailleurs. Il y a eu nos discussions en amont aussi. Pendant que j’écrivais, je parlais avec Forest de l’Amérique, du mur en construction (à la frontière avec le Mexique ndlr), de la société américaine. Je lui faisais part du contenu du film, on discutait de si on était juste ou pas. Harvey Keitel, c’est pareil. C’était drôle, j’avais une équipe française et tout de suite mon assistant arrive et me dire « lui, il va nous faire chier ! ». Il m’explique « Vas-y, il est avec la costumière, tu vas voir le délire ». Je vais voir Harvey et il me dit « Non mais Rachid, je vais voir avec la costumière toutes ses propositions de costumes mais c’est moi qui vais choisir et te montrer à la fin ». Et même jusqu’à l’arme à feu ! L’assistant l’accompagne pour essayer des armes à feu (il joue un shérif dans le film ndlr), mais pas vraiment les « essayer » car son personnage ne tire jamais. On voulait juste lui en montrer une panoplie pour qu’il en choisisse une. Il a voulu voir comment elle tirait etc. Il choisit une arme et l’assistant me dit « c’est un chieur, qu’est-ce qu’il s’en fout, il tire jamais avec ». Mais en fait, Harvey voulait choisir car ça caractérisait son personnage. Il voulait tout choisir, la cravate, tout. Ce qui est formidable avec ce genre d’acteurs, c’est qu’à la fin, on a quand même la décision. Le lendemain, il m’a tout présenté, costumes et accessoires et il m’a demandé si ça m’allait. Parce que si ça m’allait pas, il suffisait que je le dise. Autre anecdote, on fait le décor de son bureau. On met des photos au mur. Comme on avait pas le droit de mettre des visages de vrais gens alors on a mis l’équipe technique… On s’en foutait, personne ne les voyait, c’était au troisième plan. Et Harvey me demande à voir son bureau. On y va. Il arrive dans le bureau et il reconnait le décorateur et le producteur. Et là, il me dit : « Ah non, je veux pas des gens de l’équipe technique. Mettez-moi des vrais gens ! ». Je lui ai dit qu’on s’en foutait, on ne les verrait même pas. On a tout changé. Mais à partir du moment où il y a tout le travail qui va avec, on accepte. C’est pas pour rien. Il voulait pas être perturbé, il voulait sentir son bureau. Pour lui, avoir l’équipe technique au mur, ça lui posait un problème. Il avait raison, c’est comme ça qu’il fonctionne. Il s’approprie les lieux. Et c’est drôle car au final, j’ai compris que cet acteur, il avait en fait le trac comme la première fois. Il avait besoin de se sécuriser. Par exemple, sa façon de poser son chapeau. Moi je l’aurai posé normalement et voilà. Lui, non. Il s’est renseigné comment on posait un chapeau dans cette région etc…

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Certaines scènes, avec la colère que le personnage de Forest Whitaker essaie de réprimer, font penser au film Zulu, avec Forest justement…

Rachid Bouchareb : J’ai pas vu le film. Je vais le voir. Il m’en a parlé mais quand Forest est arrivé, il sortait juste du tournage de ce film.

 

On s’attendait à beaucoup plus de tension entre le personnage de Forest Whitaker et le shérif incarné par Harvey Keitel. Pourquoi ne pas être allé à fond dans cette direction car au final, le shérif passe pour un personnage de second plan…

Rachid Bouchareb : Parce que dans l’original, c’était un pur affrontement entre le personnage du policier que jouait Michel Bouquet et l’ex-truand que jouait Alain Delon. Et dans la version originale, Alain Delon tue le policier. Mais moi, finalement, dans ma version j’ai pas pris ces directions. Il y avait la direction classique mais je me suis éloigné de ça. Il y a eu plusieurs versions du scénario. J’ai gardé l’idée et je me suis éloigné de plus en plus pour désamorcer cette attente. Et puis à un moment, je trouvais que cet affrontement faisait un peu répétitif. Mon envie était d’avoir le principe d’un film policier en quelque sorte, mais de l’avoir introduit à la frontière, avec un shérif qui s’occupe surtout d’immigration. Je voulais m’échapper vers d’autres directions qui m’intéressaient davantage.

 

Le personnage de Brenda Blethyn (une policière en charge de surveiller les ex-prisonniers en liberté conditionnelle)est un personnage très intéressant et vous avait choisi de garder une part d’ombre sur son histoire, sur ses déchirures et sa personnalité. De même, on attend toujours un rapprochement plus intime avec le personnage de Forest Whitaker qui ne vient jamais. C’était voulu ?

Rachid Bouchareb : En réalité dans ce boulot (elle est policière en charge des libertés conditionnelles), c’est comme ça. On parle pas de sa vie privée. D’ailleurs dans l’original, c’était trois hommes. Et en écrivant, j’ai voulu une femme, ça me plaisait pas qu’il n’y ait que des hommes. Pour moi, Brenda, c’est une femme qui vient de Chicago… Parce que j’ai rencontré pas mal de femmes qui faisaient ce métier dont une qui venaient de Chicago et qui était venue s’installer à la frontière car elle voulait pouvoir faire de la marche à pied et quitter la pression de la ville. D’ailleurs, il reste des scènes où elle marche ? Il reste aucune scène où elle marche ? Rien ? Bon, encore un regret si je pouvais remonter le film… Et puis après, c’est des questions de montage. parce que si on donne le passé de Brenda, pourquoi pas aussi celui d’Harvey Keitel. J’avais peur que ça surcharge le film. Et puis après il y a le montage. Un film obéit finalement de lui-même au montage, il nous échappe. Le film rejette des trucs. On a l’impression qu’on est maître d’un film et finalement non, c’est lui. Un monteur peut expliquer ça.

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Comment s’est passé le tournage aux États-Unis et surtout comment avez-vous adapté votre mise en scène à ces grands espaces du Nouveau-Mexique ?

Rachid Bouchareb : Moi je réfléchis pas trop. J’avais déjà fait un film dans le Sahara donc le désert, je connaissais. Puis, j’ai déjà fait un ou deux films aux États-Unis déjà. Ça m’a permis de ne pas être totalement neuf face à ces décors. L’expérience m’a évité certains pièges. Je voulais une mise en scène simple. Quand je voulais filmer un truc, je mettais ma caméra là parce qu’on voyait tout et voilà. Y’a eu des repérages mais c’est tout. Il y a forcément des erreurs, on fait des conneries avec la fatigue etc… Mais quand on connait un endroit, la place de la caméra devient une évidence. Et puis il y a une part d’instinct. On a une vue d’ensemble et après on adapte. Et les acteurs peuvent amener aussi à changer certaines choses. La caméra finit par servir le film et l’histoire et non l’image.

 

 Il y a une scène importante entre Ellen Burstyn et Forest Whitaker, pouvez-vous nous en parler ?

Rachid Bouchareb : C’est une scène qui était écrite de façon très précise. On l’a faite en moins de deux heures. Ils l’ont déroulé sans problème. On est arrivé, ils ont vu le décor, il n’y a eu aucune répétition. En général, je dis toujours : un bon scénario, de bons acteurs, un bon repérage, une bonne équipe technique, l’amour du cinéma, bien manger, bien dormir et on peut faire un bon film ! Le cinéma ne demande pas qu’on soit de brillants techniciens. Moi l’image, j’aime. Mais elle ne prend pas le pas sur l’histoire, la caméra ne bouge pas souvent. Pas besoin de steadycam, de travelling etc… Je sers l’histoire, c’est tout. Un film, c’est en moyenne entre 500 et 900 plans. Je ne peux pas imaginer 700 plans extraordinaires. J’essaie juste de mettre la caméra au service de l’histoire. Je veux pas que la technique détourne l’attention de l’acteur. C’est à l’histoire et à l’acteur de captiver.

 

On avait remarqué que vous étiez un cinéaste de l’épure…

Rachid Bouchareb : Oui parce que j’ai fait des conneries. L’expérience est très importante. J’ai fait des bêtises et j’ai appris le cinéma. Et il faut faire des conneries pour apprendre. C’est pas dans les bouquins seulement qu’on apprend, c’est en tournant et en faisant un maximum de conneries. Pas chère si possible. Le court-métrage est là pour ça.

 

Pourquoi ce titre La Voie de l’Ennemi ?

Rachid Bouchareb : Quand je faisais les repérages vers le Nouveau-Mexique, il y avait des tribus Navajos. Ça vient d’un proverbe ou chant indien qui parlait de la tribu et selon lequel il fallait se resserrer pour se protéger des dangers extérieurs. Ça s’appellait « la voie de l’ennemi ». Et c’est tout. Donc pourquoi ? Parce que si j’étais pas passé par cette tribu indienne, ça serait pas ça. Dès fois dans la vie, il y a des choses qui s’accrochent à vous et faut pas se poser de question. Quand on rencontre une belle femme et qu’on pense à elle tout le temps, y’a une raison. Donc voilà, c’est la même chose.

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Pouvez-vous nous parler de votre fin, a t-elle été conditionnée par rapport à celle de Deux Hommes dans la Ville ? (garanti sans spoiler)

Rachid Bouchareb : La fin fut une décision de montage. Il y avait des scènes après qui n’ont jamais été montées. Je n’étais pas content de la fin dans le scénario. Le cinéma, comme dans la vie, quand il y a des choses que l’on ne sent pas… Même quand on a tourné les scènes de fin, j’étais dérangé. Et une semaine après, j’ai dit à Forest Whitaker et Harvey Keitel que je voulais retourner certaines scènes de la fin. On a retourné la scène. Mais y’a un moment, quand il y  a quelque chose qui ne marche pas… Ces scènes ne fonctionnaient pas donc j’ai décidé d’arrêter le film plus tôt. Normalement, il y avait 4 ou 5 scènes de plus. Finalement, j’ai pas insisté au montage, j’avais pas d’osmose avec ces scènes. J’ai fait travailler tout le monde une semaine, avec des hélicoptères, avec une grue de 10 mètres de haut, avec des spécialistes venus de France pour ces plans de fin. Et dans ma tête, je sentais que je n’allais pas le garder. (rires) De toute façon, c’est ça le cinéma, le film faisait 3h40 au départ. C’est la première fois que ça m’arrive, je la sentais pas cette fin. Ça m’a hanté tout le long du tournage.

 

Maintenant que l’on sait qu’il y a 3h40 de film et une fin alternative, on va l’attendre dans les bonus DVD…

Rachid Bouchareb : Pourquoi pas, même la montrer. C’est pas idiot. Pourquoi pas la montrer et expliquer pourquoi je ne l’ai pas gardé.

NOTRE CRITIQUE DU FILM ICI

Merci à Romain et Juliette de l’Agence Déjà, à Pathé et bien sûr à Rachid Bouchareb.

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